Ce que la Renaissance doit aux réfugiés byzantins (1/2)

Étrange comme l’histoire se répète mais autrement, comme si nous nous évertuions à perdre la boussole et nos cartes marines au parage d’écueils maintes fois reconnus. Exemple à travers la gestion de la crise des réfugiés byzantins au XVe siècle, où nous retrouvons quelques-uns des acteurs et des thèmes de l’actuelle crise migratoire en Méditerranée. Premier volet : l’accueil italien.

Le 15 août 1461, l’empereur de Trébizonde, David Comnène, considérant d’un côté la puissance des armées du sultan Mehmet II, constatant de l’autre l’attentisme du duc de Bourgogne Philippe le Bon et du pape Pie II, dont il avait sollicité une aide concrète, voulut s’épargner la fin brutale de Constantin XI Dragasès à Constantinople en 1453 et capitula. Le dernier drageon d’un empire millénaire était retranché presque sans coup férir, et avec lui disparaissait le dernier grand comptoir oriental de l’hellénisme[1]. Un ultime confetti, celui de la principauté de Théodoros, dans le sud-ouest de la Crimée, vestige du thème (district) byzantin de Cherson, devait être pulvérisé en 1475 par un assaut combiné des Ottomans et des Tatars. Étrangement, l’Occident, pourtant grand consommateur de symboles, toujours à l’affût des retours de flamme de la divine Providence, ne remarqua pas ou feignit d’ignorer l’ironie cruelle avec laquelle la page byzantine était tournée. Le dernier empereur de Constantinople portait le nom de son fondateur. Le dernier empereur de Trébizonde portait le nom du premier roi d’Israël. L’Orient tout entier, hormis quelques enclaves italiennes, devenait terre d’Islam, et Venise se trouvait à présent en première ligne, elle qui avait tant œuvré à l’abaissement des Rhômaioi. L’image de l’empire s’était à ce point dégradée en Occident qu’il semblait, son cadavre à peine refroidi, que Byzance n’eût jamais existé.

Il est difficile de bâillonner le daimon de l’épopée. Pour beaucoup d’historiens modernes, 1453 continue de résonner comme une apocalypse, une pétarade climatérique, un big bang épistémologique dont la Renaissance serait le précipité manifeste, comme une réponse de la pensée au fracas des bombardes. En réalité, pour les contemporains de l’événement, la cause était entendue bien avant cette date. Il n’y avait guère que les naïfs ou les amnésiques pour s’étonner encore de voir les peuples de l’Islam frapper aux portes de Constantinople. 

L’Italie du Quattrocento, souvent présentée comme la bouée de la culture grecque, fut des plus ingrates avec le menu fretin des réfugiés grecs. Les relliquias Danaum grossissaient le prolétariat misérable des ports à mesure que les dernières places fortes byzantines tombaient. Il ne faut pas sous-estimer le désastre humain consécutif à la percée ottomane. Au lendemain de la chute de Constantinople, l’historien grec renégat Critobule parle de 4 000 morts et de 50 000 prisonniers[2]. Le despotat de Morée, dans le Péloponnèse, attend son tour. Le ressac migratoire est tel en Crète et à Corfou que les Vénitiens craignent de voir ces colonies échapper à leur emprise. Emportés par la débâcle, les rouages démontés de l’appareil administratif de l’empire se cherchent sans grand espoir une nouvelle pratique. Ils étaient calligraphes, scribes, copistes, protes, donneurs de leçons, coureurs de cachets ou maîtres d’école ; ils ne savaient ni le latin, ni l’italien. Leur nombre allant croissant, Anne Notaras, la fiancée de Constantin XI Dragasès, elle-même réfugiée en Italie, songea à les constituer en république autonome et à les installer dans un château de la campagne siennoise[3].

Les intellectuels italiens, oubliant ce qu’ils devaient aux tâcherons, ne furent pas les derniers à recracher ces rogatons de la table impériale. S’ils n’espéraient plus l’éradication des schismatiques, comme le pieux Pétrarque avait pu l’appeler jadis de ses vœux, ils se gaussaient de ces « Graeculi esurientes » (« Gréculets affamés »), de ces « fallaces atque inerti Graeculi » (« Gréculets hypocrites et incapables »). Niccolò Niccoli les surnommait « barbes pouilleuses »[4]. Le Politien leur reprochait leur jactance :

« Cette nation s’imagine que nous possédons les bagatelles de la littérature, elle la moisson ; nous les rognures, elle le corps ; nous les coquilles, elle le fruit. […] J’ai entendu tout ce que la faim a envoyé chez nous de l’Athènes ignorante ; c’est une race bonne pour les oreilles de Midas. »[5] 

La métaphore filée du Politien laisse transpirer tout l’orgueil d’une Italie qui n’aura voulu recueillir de Byzance que l’héritage hellénistique, celui de la Grèce préimpériale, abandonnant aux réfugiés byzantins l’enveloppe putrescente d’une culture médiévale disqualifiée. Il faut comprendre : « Aux Grecs la coquille vide, à nous, Latins, le fruit. Vae victis ! Mort aux vaincus ! » L’humaniste est un esprit conquérant. Il est non moins inexorable que le Turc, dont il observe, fasciné, la poussée vers l’ouest.

La rinescità des études grecques au XVe siècle en Italie s’est faite au complet détriment de l’empire byzantin. Le siège des intellectuels était posé devant les murs de Constantinople dès la fin du XIVe siècle. En janvier 1397, Florence, la plus « attique »[6] des villes italiennes, réussit, moyennant 150 florins de traitement annuel, à débaucher l’un des plus brillants esprits de la cour byzantine, Manuel Chrysoloras, un savant qui savait le latin. Manuel enseigna le grec pendant trois ans, avant que la peste ou un ordre de l’empereur ne le rappelât à Constantinople en mars 1400. Son enseignement est l’acte refondateur des études helléniques en Occident. Refondateur parce que, dans l’histoire des idées, il n’y a jamais de première fois. L’Italie avait déjà goûté par le passé aux lettres grecques, mais du bout des lèvres.

La langue grecque était encore parlée ici ou là par des moines de Longobardie et de Calabre, territoires arrachés à l’empire à la fin du XIe siècle[7]. Les marchands en affaires dans le Levant devaient « baragouiner » le grec. Au début du XIVe siècle, un dénommé Barlaam quitta sa Calabre natale et vint parfaire son grec à Constantinople. Il y occupa le poste d’abbé de Saint-Sauveur-in-Chora, puis celui de professeur à la cour. Le basileus Andronic III Paléologue le chargea des négociations portant sur l’union des Églises. Barlaam écrivit à cette occasion une charge dogmatique anticatholique. De passage dans le royaume de Naples en 1339, il entra en contact avec des intellectuels et des bibliothécaires de l’entourage de Robert Ier d’Anjou, notamment Paolo Perugino, qu’il aida à réaliser son ouvrage, aujourd’hui perdu, sur la mythologie gréco-romaine. La révolution hésychaste lui fit perdre le grand crédit dont il jouissait à la cour byzantine et il dut s’enfuir en Occident. Là, il se convertit au catholicisme et récusa son œuvre polémique[8]. En Avignon, où il trouva finalement refuge, il rencontra Pétrarque. Il fit voir au jeune homme des livres de Platon et tenta de lui enseigner le grec[9]. Barlaam s’efforça d’étendre sa pratique aux membres de la Curie papale, sans grand profit pour lui ni pour eux. Le pape finit par le nommer évêque de Gerace, en Calabre, ce qui coupa court à son magistère. Boccace a rendu hommage à l’enseignement de Barlaam[10].

La relève fut assurée dès 1348 par celui qui lui succéda à la chaire épiscopale de Gerace, Simon Atumano. Né de père turc, Simon avait d’abord été moine au monastère du Stoudios, à Constantinople. Puis il s’était converti au catholicisme et avait gagné l’Italie. Entre 1359 et 1362, on le retrouve à Constantinople, où il s’est lié d’amitié avec le savant Démétrios Cydonès. En 1366, il est à la Curie. Francesco Bruni apprend le grec à son école. Le 17 avril 1366, le pape Urbain V le nomme archevêque de Thèbes, encore occupée par les Catalans, en remplacement d’un autre grec converti, Paul, devenu entre-temps patriarche latin de Constantinople. Simon travailla à l’élaboration d’une Bible trilingue latin/hébreu/grec. Sa traduction grecque de l’Ancien Testament hébreu nous est parvenue (Marc. Grec VII). C’est un cas unique au Moyen Âge de connaissance approfondie des deux langues. En 1381, Simon Atumano donnait des cours de grec à Rome à un certain Radulfo de Rivo. Il mourut en Italie entre 1386 et 1387[11].

Barlaam eut un disciple fidèle en la personne de Leoncio Pilato, un compatriote calabrais. À la mort de son maître, en 1348, Leoncio partit en Crète, où il acheva sa formation. En 1358 ou en 1359, à son retour en Italie, il prit contact avec Pétrarque à Padoue. Pétrarque lui fit connaître Boccace à Venise. Grâce à l’entregent de Boccace, Pilato fut nommé professeur de grec par la Seigneurie de Florence. La première chaire de grec fut créée pour lui. Il enseigna entre 1360 et 1362. Son traitement annuel de 100 florins en faisait l’un des professeurs les mieux payés de la faculté des arts et lettres. Pilato contribua de façon déterminante à la traduction en latin de l’Iliade et de l’Odyssée, et pour partie à celle de l’Hécube d’Euripide[12]. Boccace nous a laissé de l’homme un portrait flatteur[13].

À côté de ces hellénistes avérés pullulait toute une faune de baragouineurs illuminés comme cet Angelo da Congoli, un frère mineur un peu trop pénétré de la Pentecôte, qui prétendait avoir reçu « la langue grecque en don spécial de Dieu »[14].

Ces précurseurs et ces imposteurs étaient encore des cas isolés au XIVe siècle. L’impact limité de leurs travaux nous dit en creux l’ignorance générale en la matière. Sauf exceptions, les copistes, à la survenue d’une citation grecque, écrivaient en marge : « Graecum est, non legitur » (« C’est grec, on ne le lit pas »). Pétrarque possédait un Homère qu’il admettait être incapable de lire[15], preuve que l’enseignement de Barlaam n’avait fait que l’effleurer.

L’installation de Manuel Chrysoloras à Florence secoue le préjugé antigrec. Une folie hellénophile, une passion philologique s’empare des esprits et le tout Florence se presse aux cours du maître byzantin. Hommes de toutes conditions et de tous âges, ils sont tous là, prêts à rompre en visière avec leur voisin pour occuper le front de classe : Roberto de’ Rossi, Jacopo da Scarperia, Antonio Corbinelli, Leonardo Gustini et Niccolò Niccoli, mais aussi Filippo di ser Ugolino, qui abandonne sa boutique de notaire, Ambrogio Traversari, qui sèche l’office du couvent des Angioli, Pierpaolo Vergerio, qui accourt de Venise[16]. Chrysoloras forma la première génération des humanistes[17] florentins et ceux-ci virent en lui un père. Leonardo Bruni avouait : « Depuis 700 ans, personne n’a compris le grec en Italie et cependant nous reconnaissons que tout savoir vient de Grèce. »[18] Guarini, qui comparait le séjour de Chrysoloras à Florence à un rayon de soleil apparu dans les ténèbres, aurait voulu que l’Italie reconnaissante élevât sur son passage des arcs de triomphe[19].

Les Florentins honoraient Chrysoloras comme les Byzantins honoraient un siècle auparavant leurs empereurs victorieux. Voyons-y le signe des limites de l’admiration des Italiens pour Byzance. Ils célébraient l’empire des lettres et méprisaient l’empire tout court. D’ailleurs, pressentant la ruine prochaine de ce dernier, ils n’attendirent pas que d’autres savants grecs vinssent à passer et allèrent sur place, à Constantinople même, s’approvisionner en manuscrits.

Guarini y passa cinq ans, de 1403 à 1408. En même temps qu’il expédiait les affaires commerciales de son patron, Paolo Zane, il perfectionnait son grec dans la maison de Manuel Chrysoloras, qui l’avait pris à son service. Aurispa, un autre Florentin, séjourna à Constantinople de 1421 à 1423. Il alla jusqu’à vendre ses habits en échange de manuscrits grecs[20]. Bien lui en prit. Il revint à Florence avec 300 livres. La captation de la culture hellénique par l’Occident latin était entreprise d’emblée sur une grande échelle. Dès avant 1453, Pallas Strozzi possédait la Cosmographie de Ptolémée, les Vies de Plutarque, les Dialogues de Platon, la Politique d’Aristote. Aurispa possédait l’œuvre historique de Procope, L’Art de chevaucher de Xénophon, quasiment tout Démosthène, tout Platon, Diodore, Strabon, Lucien et Cassius[21]. Cyriaque d’Ancône, de son côté, faisait le relevé systématique des reliefs grecs. Ses notes d’épigraphie devaient connaître plus tard un succès considérable, comme l’atteste leur reprise par Bartolomeo Fonzio et par Giuliano da Sangallo, le premier dans son recueil d’inscription, le second dans son grand livre d’archéologie[22]. S’il fallut attendre la fin du XVe siècle pour voir fleurir d’abondance les editio princeps (premières éditions imprimées) des auteurs grecs, les traductions, elles, étaient disponibles beaucoup plus tôt. Traversari avait ainsi fini de traduire les Vies et sentences des philosophes illustres de Diogène Laerce en 1432, un « texte capital, écrit Emmanuel Naya, pour la redécouverte des doctrines antiques et pour l’émergence des figures emblématiques de la sagesse à l’âge classique »[23].

Lorsque le concile d’union des Églises s’ouvre à Florence en 1439, les Florentins sont donc prêts à recevoir un hôte de marque, l’empereur Jean VIII Paléologue en personne. Celui-ci est salué dans sa langue par Leonardo Bruni devant la Curie, le patriciat et les Médicis. Dans le cortège de Jean VIII, outre les moines, les prêtres séculiers, les patriarches et leur clientèle, outre la joyeuse harde des pages, outre les hauts dignitaires, les plus grands savants et théologiens grecs du temps tiennent leur place, auréolés d’un prestige neuf qui leur vaut de multiples invitations dans la société hellénophile de Florence. L’idée n’est pas tant de fêter Byzance, le cas étant désespéré, que de montrer aux savants byzantins que le conservatoire des humanités grecques n’est plus à Constantinople mais en Italie. Une nouvelle hégémonie culturelle s’affirme là. On voit par exemple un médecin siennois, Ugo Benzi, offrir aux Grecs invités à dîner dans sa maison de soutenir contre eux l’opinion d’Aristote ou de Platon, au choix. Le combat s’engage, à l’avantage de son initiateur, devant le vieux marquis Niccolò d’Este[24]. Le grand Gémiste Pléthon lui-même, qui est l’attraction grecque du moment, ne peut que reconnaître l’expertise des Latins : « J’ai lié commerce avec eux, répond-il à Scolarios, et je sais ce que vaut leur sagesse. »[25]« Eux », ce sont Traversari le camaldule, Bruni l’humaniste, Aurispa le bibliomane, Guarini le pédagogue, Benzi le médecin ou encore Cesarini le cardinal[26]. Le 6 juillet 1439, le décret d’union est signé et lecture en est faite par Ambrogio Traversari, qui a colligé le document dans les deux langues.

En marge des joutes intellectuelles, le passage des Byzantins à Florence laissa le souvenir de cortèges bigarrés, de toilettes fastueuses et il donna de l’ouvrage aux artisans des fêtes ducales[27]. À la Saint-Jean de 1454, une cavalcade fut organisée avec Moïse, les prophètes et les sibylles, suivis d’« Ermes Trimegistos », et, s’il faut en croire Matteo Palmieri, elle ressemblait beaucoup à celle des Rois mages peinte par Benozzo Gozzoli entre 1459 et 1462 dans la chapelle du palais des Médicis[28]. En 1459, Laurent parut, coiffé d’un mazzocchio ou turban à plumes d’or. Des indications similaires nous sont données pour les giostre fameuses de 1469 et de 1475, où le carnaval orientalisant des Médicis atteignit des sommets d’ostentation savante[29]. Il faut parcourir la Chronique illustrée de Maso Finiguerra pour se rendre compte du haut degré d’inventivité, allié à un sens aigu du patchwork, atteint par les maîtres costumiers des Médicis[30]. Il ressort de cette revue non exhaustive que la contribution la plus manifeste de la culture médiévale byzantine à la Renaissance italienne ressortit au domaine des arts festifs. Byzance se retrouvait prise au piège de son propre cérémonial, comme s’il lui fallait se grimer toujours davantage pour faire oublier un prestige toujours plus altéré. En 1439, un empereur byzantin était devenu l’inspirateur du comité des fêtes d’une famille de parvenus en mal de réjouissances inédites. Étrange renommée que celle de ce Jean VIII qui, coiffé d’une couronne à plumes ou de son inénarrable chapeau campaniforme, hante l’iconographie européenne du Moyen Âge finissant en incarnant des rôles aussi inattendus que ceux du mage Balthazar, de Pilate ou de Mehmet II[31] (fig. 1 à 5). Un empereur oriental sans empire n’est plus qu’un masque ajustable à toutes les figures de l’Orient.

Figure 1 : "Procession des mages", Balthazar-Jean VIII Paléologue, détail, fresque de Benozzo Gozzoli, 1459-1462, Florence, chapelle du palais des Médicis Figure 1 : "Procession des mages", Balthazar-Jean VIII Paléologue, détail, fresque de Benozzo Gozzoli, 1459-1462, Florence, chapelle du palais des Médicis

Figure 2 : Jean VIII Paléologue, médaille d’Antonio Pisanello, 1438/9, Florence, Musée du Bargello Figure 2 : Jean VIII Paléologue, médaille d’Antonio Pisanello, 1438/9, Florence, Musée du Bargello

Figure 3 : Jean VIII Paléologue à cheval, dessin d’étude d’Antonio Pisanello, 1438/9, Paris, Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, cliché base JOCONDE Figure 3 : Jean VIII Paléologue à cheval, dessin d’étude d’Antonio Pisanello, 1438/9, Paris, Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, cliché base JOCONDE

Figure 4 : "Flagellation du Christ", détail, tempera de Piero della Francesca, 1459, Urbino, Galerie Nationale de la Marche. Jean VIII est assis à gauche des bourreaux Figure 4 : "Flagellation du Christ", détail, tempera de Piero della Francesca, 1459, Urbino, Galerie Nationale de la Marche. Jean VIII est assis à gauche des bourreaux

Figure 5 : Mahumeth (Mehmet II) empereur des Turcs, gravure du "Liber Chronicarum", Nuremberg, 1493 Figure 5 : Mahumeth (Mehmet II) empereur des Turcs, gravure du "Liber Chronicarum", Nuremberg, 1493

À partir de 1439, l’hellénisation des cœurs s’accélère et s’approfondit tout à la fois. En 1449, à Venise, Lauro Quirini ne recule pas devant une explication publique, sur le pavé, de l’Éthique d’Aristote. En 1450, à Rimini, Sigismond Malatesta installe dans son église la dépouille de Pléthon, qu’il a fait rechercher à grands frais en Orient[32]. Concomitamment, la bibliothèque vaticane, qui vient d’être créée, s’ouvre en grand aux manuscrits grecs. Le pape humaniste Nicolas V fait travailler jusqu’à épuisement des légions de copistes et de traducteurs. La demande est telle qu’on doit faire venir des Grecs de partout pour y satisfaire. Avant 1453, c’est déjà un flot continu d’érudits de tout poil et de toutes compétences qui se déverse sur l’Italie. Trapezuntios s’y trouve dès 1420, Gaza dès 1435, Pléthon dès 1438, Argyropoulos dès 1441, Chalcondylas dès 1447[33]. Encore beaucoup ne font-ils qu’y séjourner. Après 1453, le flot s’épaissit et l’Italie prend pleinement conscience de la haute mission qui est la sienne vis-à-vis des intellectuels byzantins : leur malheur fera toute sa gloire. Il ne faut pas rater l’occasion. Donato Acciaiuoli, impatient d’attirer Argyropoulos à Florence, écrit ainsi en octobre 1454 :

« Après la destruction de leur cité, les Byzantins étaient certes les seuls à conserver quelque chose de l’ancienne Grèce. Mais de là vient qu’on croit qu’avec la Grèce, la science des Grecs est presque anéantie. »[34]

Argyropoulos justifia tous les espoirs de passation de relais que Florence avait mis en lui, puisqu’il déroula pour la première fois, de 1456 à 1471, l’histoire de la pensée hellénique depuis les Présocratiques jusqu’aux Alexandrins, en passant par ces trois nœuds essentiels que sont Socrate, Platon et Aristote[35].

Sur le marché de l’hellénisme, les bonnes places sont chères et âprement disputées. Pallas Strozzi, exilé à Mantoue, entretient à ses frais les savants Argyropoulos et Callistos, qui lui lisent Aristote et Platon pour le consoler de ses arias politiques. Le prince Alberto Pio de Carpi héberge le Grec Musuros, à qui il a concédé la jouissance d’un podere (exploitation agricole). À Bologne, le cardinal Bessarion, Grec converti, tient une cour érudite, une sorte d’académie mondaine où ses compatriotes peuvent trouver un havre provisoire. Chalcondylas enseigne le grec à Padoue, Gaza à Naples, Constantin Lascaris à Messine[36]. L’auditoire des professeurs est large et varié. On y compte quelques femmes. Ainsi, à huit ans, la petite Cecilia Gonzague sait lire et écrire le grec. Ippolita Sforza, reine de Naples, emporte dans sa corbeille d’épousée des Évangiles grecs. Battista Sforza, princesse d’Urbin, s’amuse en présence de l’humaniste Filetico de la prononciation grecque défectueuse de l’un de ses familiers[37]. « Dès la seconde moitié du XVe siècle, écrit Monnier, il n’est pas [en Italie] d’esprit honnête qui ne sache le grec ou ne désire le savoir. »[38] L’hellénophilie confine même au snobisme chez certains : Ghiberti, par exemple, met un soin candide à utiliser la chronologie des « olympiades » pour présenter l’histoire universelle de l’art[39].

L’engouement des Italiens pour les lettres grecques ne s’étendait pas, nous l’avons dit, aux Grecs eux-mêmes. Les deux gestes fondamentaux de l’humanisme, trouver et purifier[40], s’adressaient aussi aux individus. Au début du XVe siècle, l’Italie avait trouvé les maîtres byzantins ; à la fin du même siècle, devenue parfaitement autonome, elle pouvait à bon droit les congédier, se purifier de leur enseignement. Mis à part deux ou trois cas exceptionnels, comme celui du cardinal Bessarion, qui put se croire un temps éligible à la chaire papale[41], comme celui encore de Chalcondylas, qui touchait à Padoue 400 florins d’or de traitement annuel et pouvait choisir comme parrain de sa fille Pic de la Mirandole, les émigrés menaient le plus souvent une existence nomade perpétuant le souvenir de l’empereur errant que fut Manuel II Paléologue.

Constantin Lascaris est tantôt à Milan, tantôt à Naples, tantôt à Messine. La publication de ses Erotemata en 1494 à Venise servira de faire valoir à la toute nouvelle imprimerie d’Alde Manuce, l’inventeur des italiques et le promoteur du format in-8°. Jean Lascaris gagne la France. Callistos l’y suit de près. Gaza, qui avait fait carrière dans la Curie romaine, meurt obscurément dans son exil de Policastro, en Calabre, victime de l’avarice des princes et peut-être aussi de l’ironie qu’il y avait pour un Grec à végéter en terre anciennement byzantine. Argyropoulos, qui avait reçu la bourgeoisie d’honneur de Florence, est obligé pour se nourrir de vendre ses livres sur les places de Rome. N’ayant pu trouver son bonheur en France, Callistos finit son périple en Angleterre, où il meurt sans amis ni protecteurs[42]. Chrétien de Troyes, dans son roman Cligès, espérait qu’un jour l’empereur de Constantinople traverserait l’Europe et viendrait serrer la main du roi d’Angleterre. En cette fin du XVe siècle, l’Angleterre pouvait se targuer d’être le cimetière des dernières épaves de l’empire byzantin.

(à suivre)
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[1] L’empire de Trébizonde ne formait pas une entité culturellement homogène. À côté de l’élément grec (dont beaucoup d’exilés constantinopolitains), nettement minoritaire, on rencontrait des tribus montagnardes de cultures et de langues caucasiques : Lazes, Kurdes et Pontiens. Ceux-ci fournissaient les gros bataillons de l’armée et les équipages de la flotte. La langue pontienne, appelée aussi chaldéenne, était une étape intermédiaire entre la koinè byzantine et les parlers caucasiques et iraniens. L’hellénisme, à Trébizonde, était une fleur importée.

[2] Critoboulos, Historiae, éd. D. R. Rheinsch, CFHB, 22, Berlin et New York, 1983, p. 75.

[3] Acte passé le 22 juillet 1472 entre l’impératrice et la république de Sienne. Voir Philippe Monnier, Le Quattrocento : essai sur l’histoire littéraire du XVe siècle italien, Paris, Perrin, 1901 (GALLICA), t. II, p. 18.

[4] Monnier, op. cit., p. 23.

[5] Cité par Monnier, ibid., p. 24.

[6] Ibid., p. 2.

[7] On recensait dans les années 1880 en Calabre et dans la Pouille encore 20 000 Italiens hellénophones. On lira à ce sujet Henry Fanshawe Tozer, « The Greek speaking population of Southern Italy », Journal of Hellenic Studies, n° 10, 1889, p. 11-42.

[8] Nous nous inspirons ici de l’excellente synthèse de Juan Signes Codoner, « Translatio studiorum : la emigración bizantina a Europa Occidental en la decadas finales del Imperio (1353-1453) », Constantinopla 1453, Mitos y realidades, P. Bádenas de la Peña Immaculada Pérez Martín (dir.), Madrid, Nueva Roma, n° 19, 2003, p. 192-194.

[9] Pétrarque raconte l’épisode dans son De sui ipsius et multorum ignorantia.

[10] Boccace, Genealogía de los dioces, trad. M. C. Álvarez-R. M. Iglesias, XV, 6.

[11] Codoner, loc. cit., p. 196-198.

[12] Ibid. p. 198-200.

[13] Boccace, op. cit., XV, 6.

[14] Monnier, op. cit., p. 3.

[15] Ibid., p. 3.

[16] Ibid., p. 5.

[17] En latin médiéval, le substantif umanista s’appliquait aux professeurs et aux étudiants qui se spécialisaient dans l’étude de la langue et de la littérature antiques.

[18] Georg Voigt, Wiederbelebung des classischen Altertums, trad. fr., Paris, 1894, t. I, p. 222.

[19] Monnier, op. cit., p. 5.

[20] Ibid., p. 7.

[21] Ibid., p. 21.

[22] Voir Fritz Saxl, « The classical inscription in Renaissance Art and Politics », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Londres, IV, 1940-41.

[23] Emmanuel Naya, La Renaissance, T. Wanegffelen (dir.), Paris, Ellipses, « Universités histoire », 2003, p. 132.

[24] Monnier, op. cit., p. 10.

[25] Cité par Wilhelm Gass, Gennadius und Pletho, Breslau, 1844, t. II, p. 56.

[26] Monnier, op. cit., p. 11.

[27] Voir Gustave Soulier, Les influences orientales dans la peinture toscane, Paris, 1924, p. 304 et svtes.

[28] Voir André Chastel, Art et humanisme à Florence au temps de Laurent le Magnifique, Paris, PUF, Publications de l’Institut d’art et d’archéologie de l’université de Paris, t. IV, 1961, p. 183.

[29] Voir Alessandro d’Ancona, Origini del Teatro italiano, Turin, 1891, t. I, p. 228 et svtes.

[30] Le goût bourguignon pour la surcharge ornementale y est croisé avec le souvenir des drapés et des coiffes pittoresques des Grecs. Voir A Florentine picture chronicle by Maso Finiguerra, S. Colvin (éd.), Londres, 1898.

[31] Jean VIII Paléologue servit de modèle à de nombreux artistes. Il est la dernière image d’après nature de Byzance. Il incarne le mage Balthazar dans la fresque de Gozzoli. Il apparaît de profil, coiffé d’un chapeau campaniforme, au droit d’une médaille d’Antonio Pisanello (Florence, Musée del Bargello) sur laquelle est gravée l’inscription suivante : « .O.PALAIOLOGOC+IwANNHC.BACILeVC.KAI. AVTOKRATOR.RwMAIwN » (« Paléologue+Jean, basileus et autokrator des Romains »). On le retrouve dans un dessin d’étude du même Pisanello (Musée du Louvre, Paris, département des arts graphiques). Il y porte le même chapeau étrange et monte un cheval de parade. L’artiste, témoin des grands défilés de 1439, l’a croqué sur le vif. Un Jean VIII-Pilate pensif est assis à l’arrière-plan de la Flagellation du Christ (1459) de Piero della Francesca (Urbino, Galerie Nationale de la Marche). La prédelle du Couronnement de la Vierge que Bartolomeo Landi et Giorgio Martini peignirent vers 1473-1475 pour le monastère du Mont-des-Oliviers (Florence, Musée des Offices) comporte une vignette consacrée à la rencontre du faux Totila et de saint Benoît où Jean VIII joue le rôle de l’imposteur goth. Jean VIII hante également le cloître de l’abbaye d’Abondance. Sur une fresque datée de la première moitié du XVe siècle et réalisée à l’initiative d’Amédée VIII, petit-fils du duc de Berry, gendre du duc de Bourgogne et beau-père du duc de Milan, on le voit participer en toge rouge frangée d’hermine aux Noces de Cana.

[32] Monnier, op. cit., p. 12.

[33] Ibid., p. 21.

[34] « Nunc eversa nobilissima civitate Byzantiorum, quippe soli aliquod vestigium veteris Graeciae retinebant, credendum est inde cum Graecia Graecorum scientiam pene extinctam. » Cité par Chastel, op. cit., p. 184-185.

[35] Voir Eugenio Garin, « La giovinezza di Donato Acciaiuoli », Rinascimento, I, 1950, 1, p. 66 et svtes, et, du même, « Influenze dell’ Argiropoulo, Testi umanistici inediti sul De anima, Padoue, 1951, p. 10-15.

[36] Monnier, op. cit., p. 14.

[37] Ibid., p. 15.

[38] Ibid.

[39] Chastel, op. cit., p. 184.

[40] Naya, op. cit., p. 133.

[41] Il fut victime de sa longue barbe à la grecque, dernier obstacle à son italianisation complète.

[42] Monnier, op. cit., p. 19.

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