Les Normands à l’assaut du Brésil: l’aventure de la France antarctique (I)

Thomas Cantaloube vient d’inaugurer une très intéressante série sur une Amazonie démythifiée, qui rompt avec l’image d’Éden virginal justifiant la progression des fronts pionniers. C’est l’occasion d’évoquer un volet méconnu de la rencontre entre les civilisations européennes et amérindiennes : l’aventure de la France antarctique. Cette aventure fut un événement anthropologique majeur.

Beprô, Indien kayapo portant les perles et les boucles d’oreilles emmaillotées de coton que les garçons reçoivent avec leur nom © Martin Schoeller pour le "National Geographic" Beprô, Indien kayapo portant les perles et les boucles d’oreilles emmaillotées de coton que les garçons reçoivent avec leur nom © Martin Schoeller pour le "National Geographic"

Le Brésil, comme chacun sait, fut découvert en 1488 par le cartographe dieppois Jean Cousin, associé aux frères Pinzón (les futurs capitaines de la Niña et de la Pinta de l’expédition de Christophe Colomb). Il faisait voile vers les Açores quand sa nef fut déroutée par une tempête et jetée sur la côte du Maranhão, dans le Nordeste brésilien.

Je vous ai bien eus, n’est-ce pas ? Cela, c’est une légende. Il y a plus hâbleur que le Marseillais : le Dieppois… Le Brésil, en vérité, fut « découvert » un peu par hasard le 23 avril 1500 par le capitaine Pedro Alvarez Cabral, qui poursuivait le rêve de Colomb de rejoindre les Indes par l’ouest. Il porta d’abord le nom de Vera Cruz ou d’île de Vera Cruz. La première description du Brésil fut adressée au roi Emmanuel. On la doit à un membre de l’expédition, Pedro Vas de Caminha, écrivain du receveur de l’impôt royal, Ayres Correa. La première description sérieuse en français se trouve en 1557 sous la plume du cosmographe et voyageur français André Thevet, qui participa comme aumônier à l’aventure de la France antarctique.

André Thevet (estampe de Thomas de Leu) André Thevet (estampe de Thomas de Leu)

La description de Thevet porte le titre : Les Singularitez de la France antarctique. C’est un document ethnographique exceptionnel, surtout par ses illustrations, quoique farci d’emprunts pas toujours avoués. Pour la petite histoire, Thevet fut le premier à introduire le tabac en France. Dans ses Singularités de la France antarctique, il donne une description précise de l’usage du mot tabac par les indiens. Il ramena des graines de tabac en France, qu’il sema dans sa région natale d’Angoulême. Le tabac y gagna son premier nom de baptême d’« herbe angoulmoisine ». Mais le terme eut moins de succès que pétun, mot venant du tupi petyma, petyn, qui fut largement employé en France et aux Antilles jusqu’au début du XVIIe siècle, époque où il fut évincé par tabac. Tabac vient du mot haïtien hispanisé tabaco. Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal sous le règne de François II, envoya de la poudre de tabac à la reine Catherine de Médicis pour soigner ses migraines et celles de son fils.

Le traitement eut de l’effet et pour honorer Jean Nicot, le botaniste Delachamps donna alors officiellement à la plante le nom de Nicotiana tabacum. Cette usurpation rendit Thevet furieux : « Depuis un qidam, qui ne fit jamais le voyage, quelque dix ans après que je fus de retour de ce pays, lui donna son nom. » Si Thevet fut indéniablement le premier à introduire le tabac en France, il ne fut pas le premier en Europe, puisque Jean Nicot pouvait se fournir à la cour portugaise. L’engouement pour le tabac fut vite général, au point qu’on en planta un peu partout en France et en Allemagne. On le cultiva abondamment en Normandie jusqu’au milieu du XVIIe siècle. En Alsace, la culture du tabac eût supplanté celle des céréales si un édit du sénat de Strasbourg n’y avait mis le holà en 1719. Pour mémoire, la première taxe sur le commerce du tabac fut instaurée par Richelieu en 1629. La description d’André Thevet est à comparer à celle du cordonnier genevois Jean de Léry, publiée en 1578 sous le titre : Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, dite Amérique. Jean de Léry nous donne la version protestante des faits qui se sont déroulés dans la colonie de la France antarctique. Les deux textes sont accessibles en ligne sur le site GALLICA.

En dépit du fait que le traité de Tordesillas, signé en 1494 entre le Portugal et l’Espagne, interdisait a priori à toute autre nation que les deux royaumes signataires de prospecter dans les eaux de l’Atlantique Sud, des navires français s’y aventurèrent assez tôt, au péril d’être coulés sans sommation. Les marins de Honfleur croisaient au large des côtes brésiliennes dès 1503. Ainsi de Paulmier de Gonneville, qui aurait touché terre dans le Pernambuco (état brésilien, capitale : Recife), un peu au nord de l’endroit où avait abordé Cabral. Il faut savoir que les Normands s’adonnaient très volontiers à la piraterie quand le commerce ne rapportait pas assez. Il y a toujours un pillard derrière un marchand. Le premier corsaire à s’être attaqué aux vaisseaux venus du Nouveau Monde était originaire de Vatteville, dans l’Eure. Il s’appelait Jean Fleury ou Florin, hésitation qui est peut-être due à la nature sonnante et trébuchante de ses prises. Ce Jean Fleury fut exécuté en 1527 sur ordre de Charles Quint pour avoir fait main basse sur le trésor du dernier empereur aztèque, Guatimozin, que Hernan Cortès faisait convoyer par deux caravelles depuis le Mexique. Toutefois, le trésor véritable, c’étaient les cartes des pilotes espagnols qui, grâce au Normand, se diffusèrent parmi les marins français et anglais. La route des Antilles cessa d’être sûre. Rien n’indique que Jean Fleury ait d’abord exercé ses talents dans l’Atlantique Sud. Rien n’indique le contraire non plus.

Une pièce du chartrier[1] de l’Hôtel de Ville de Rouen datée de 1541 atteste de liens commerciaux entre la deuxième ville du Royaume de France[2] et le Brésil nouvellement découvert. Ce qui intéressait les Rouennais, c’était le bois de Brésil, l’ibirapitanga, appelé par Jean de Léry araboutan. Le pau-brasil (Cœsalpina echinata) fournissait un colorant rouge utilisé dans l’industrie textile. Il se fit des fortunes considérables grâce à ce trafic, dont Rouen et Marseille se partagèrent le monopole à partir de 1549. Contre de la bimbeloterie, les Indiens allaient couper les arbres et traînaient les grumes à travers la forêt jusqu’aux échelles d’embarquement. Le pau-brasil est encore utilisé de nos jours par les luthiers pour la confection des archers de violons et de violoncelles, ainsi que par les mytiliculteurs de la baie du Mont-Saint-Michel, qui ont besoin d’un bois imputrescible pour leurs élevages.

Les singes, les sahuis, nos sagouins, et les perroquets étaient également très prisés en France, à la Renaissance. Les Tupinambas[3], alliés des Français contre les Portugais, s’étaient fait une spécialité de l’élevage des perroquets. Ils en variaient les teintes par un artifice pas tout à fait oublié : au moyen d’un suc secrété par une grenouille locale (rana tinctoria), ils donnaient plus d’éclat aux pennes ou en changeaient la teinte d’origine. Le canindé, l’ara, l’agervazu, l’ageruetecu, le marcão et le tuim ont dû voleter dans les arbres normands en 1550, lors de l’entrée d’Henri II à Rouen, à l’occasion de laquelle on reconstitua, Indiens inclus, une portion de Brésil. Pour les anthropologues modernes, les perroquets brésiliens sont un peu plus qu’un ornement ou un meuble vivant d’intérieur. Le naturaliste et géographe Alexander von Humboldt rapporta de son voyage au Brésil, en 1800, une étrange anecdote : « Il est très vraisemblable que les dernières familles d’[Indiens] aturès ne se sont éteintes que très tard, car dans les Maypures, et c’est un fait singulier, vit encore un vieux perroquet, dont les habitants racontent qu’on ne le comprend pas parce qu’il parle la langue des Aturès. »[4] Où l’on voit qu’il suffit d’abattre un arbre et le perroquet qui y perche pour effacer le dernier souvenir d’un peuple. La destruction d’un écosystème, c’est la destruction d’une mémoire non humaine de la présence humaine. 

Indien tupinamba avec sa massue (d'après André Thevet) Indien tupinamba avec sa massue (d'après André Thevet)

Les Tupinambas (« Toüoupinambaouts », écrit Léry, qui ose une notation phonétique) vivaient dans la région des fleuves Capibarribe et Paraguaçu, dans l’actuel état de Bahia. Ils n’étaient pas les seuls alliés des Français au Brésil. La France pouvait aussi compter sur les Tamoyos. 8 000 d’entre eux se firent tuer plutôt que de faire allégeance aux Portugais. À la fin du XVIIIe siècle, il y avait encore des Tupinambas disséminés dans la baie de San Salvador. Si le tupinamba est une langue aujourd’hui éteinte, elle se survit dans une variante rattachée au groupe tupi-guarani, le nheengatu, qui est encore parlée par leurs descendants installés sur les berges du fleuve Araguaya.

Des Indiens ont séjourné en Normandie dès le début du XVIe siècle. Sept Américains furent montrés à Rouen en 1508, lors de l’entrée de Louis XII. Jean Ango, célèbre marchand du Nouveau Monde, hébergeait un contingent d’indigènes dans sa maison dieppoise « La Pensée », dans les années 1530-1540. C’est encore à un Indien ramené du Brésil que Paulmier de Gonneville légua tous ses biens, enfin, le peu qu’il en restait. Avant 1536, les Indiens étaient considérés comme un peu moins que des Noirs et un peu plus que des singes. Les moines Domingos de Minaya et Domingos de Betamos obtinrent du pape Paul III qu’ils fussent reconnus comme des hommes à part entière. Toutefois, pour la plupart des contemporains, les Indiens restaient des curiosités de foire. Michel de Montaigne, qui eut l’occasion de discuter avec des Indiens du Brésil, tâcha dans ses Essais (« Des cannibales », I, 31) de rectifier cette approche au pire dépréciative, au mieux condescendante. Il n’hésita pas à glisser dans son discours relativiste un extrait traduit d’un chant tupinamba. Ce chant venait du pays de Guanabara, actuelle baie de Rio de Janeiro, et il lui aurait été transmis par un compagnon du vice-amiral Nicolas Durand de Villegagnon, fondateur de l’éphémère colonie de la France antarctique. Longtemps après la liquidation par les Portugais de la colonie, quelques Tupinambas plus ou moins bien acclimatés continuaient d’apporter une touche exotique aux fastes royaux. En 1613, à Paris, des compatriotes du Maranham furent baptisés en grande pompe.

France antarctique, carte française de 1555. Certains toponymes sont en langue tupi France antarctique, carte française de 1555. Certains toponymes sont en langue tupi

La colonie de la France antarctique fut fondée le 10 novembre 1555 en baie de Guanabara par le vice-amiral Nicolas Durand de Villegagnon. L’expédition avait pour objectif de créer une base fortifiée sur la route des convois portugais et d’implanter un comptoir commercial (factorerie) concurrent des capitaineries portugaises. Elle fut financée par le roi Henri II, avec le soutien de Diane de Poitiers et, peut-être aussi, si l’on en croit l’historiographie protestante, celui de l’amiral Gaspard de Coligny. Quelques armateurs dieppois furent mis dans la confidence. La publicité n’alla pas plus loin, car l’entreprise était diplomatiquement risquée. La Chambre des comptes elle-même, qui avait reçu ordre du roi de délivrer 10 000 livres tournois, ignorait à quoi cette grosse somme allait être employée. Plusieurs centaines d’hommes s’embarquèrent discrètement au Havre en août 1555. Parmi eux, des membres de la garde écossaise de Villegagnon, chargés d’assurer la discipline, des marins dieppois et de nombreux Rouennais, dont certains tirés de la prison de la ville. Villegagnon, à cette date, n’était pas hostile à la Réforme. La nouvelle colonie, appelée par Villegagnon « France antarctique », parce que le mot « sonnait bien aux oreilles », survécut tant bien que mal dans des conditions sanitaires difficiles, mais en bonne entente avec les Tupinambas, ainsi qu’avec leurs ennemis, les Margageats et les Tabajares. Le délégué du roi dans cette petite France lointaine, coincé sur l’île où il avait établi un fort, n’était pas apprécié et la révolte grondait. En 1556, Villegagnon, arrivé au bout de ses ressources, demanda à son neveu, M. de Boissy, seigneur de Bois-le-Comte, renvoyé en France, de réclamer au roi des approvisionnements et des hommes. Coligny, cette fois dûment informé, eut l’idée de transformer la colonie en havre protestant. Il convainquit Jean Calvin de lui envoyer des colons et des pasteurs. Jean de Léry fut du groupe des volontaires de Genève. Un nouveau convoi partit de Honfleur le 9 novembre 1556. Il était armé par 290 hommes, soldats et marins. Six enfants étaient du voyage, pour servir de « truchements » (d’interprètes). Léry repartit en 1558 d’une colonie déchirée. Les colons protestants, à la suite d’un différend confessionnel avec Villegagnon, avaient été ostracisés et contraints de vivre parmi les Tupinambas, leurs « parfaicts alliés ». Villegagnon, dont l’autoritarisme était de plus en plus contesté, quitta à son tour la colonie en 1559. Celle-ci se maintint tant bien que mal jusqu’en 1566, date à laquelle les Portugais, qui avaient déjà quelques capitaineries dans la baie de Guanabara, conquirent définitivement la région. Villegagnon, de retour en France, s’engagea dans les guerres de religion et fut blessé au siège de… Rouen, en 1562. La ilha Villegagnon en baie de Rio abrite aujourd’hui l’école navale brésilienne.

(à suivre)

Premier volet de la série sur l’Amazonie de Thomas Cantaloube.
Deuxième volet.
Troisième volet.
Quatrième volet.
Dernier volet.

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[1] Le mot chartrier désignait la totalité des documents officiels appelés chartres par le passé et par dénaturation devenus chartes. Ces documents prouvaient la légitimité d’une propriété foncière et les droits d’un puissant seigneur ou d’une importante institution. Par extension, le mot chartrier s’appliqua à la salle ou le lieu où étaient rangés ces documents de valeurs.

[2] Entre 71 et 78 000 habitants d’après Philip Benedict (Rouen during the wars of religion).

[3] Le tubercule topinambour, originaire du Brésil, a été nommé d’après eux.

[4] Alexander von Humboldt, Tableaux de la nature, 1808 (1re édition), t. II, p. 230.

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