Le moment «SM» d’Emmanuel Macron

Vendredi 21 avril, Macron prêchera la bonne parole de son creux évangile sur le parvis de l’église Saint-Maclou, à Rouen, devant un des phares touristiques d’une ville qui, hors des sentiers battus, laisse dans l’ombre tant de ses trésors. À un premier niveau d’analyse, c’est un choix habile, à un second niveau, c’est un choix terriblement éclairant sur la nature banale de la révolution en marche.

Rouen, place Barthélémy, église Saint-Maclou Rouen, place Barthélémy, église Saint-Maclou

Un des derniers meetings d’Emmanuel Macron aura lieu vendredi(*), à Rouen, ville dont le maire PS Yvon Robert, ménageant comme à son habitude la chèvre et le chou, a parrainé Benoît Hamon… tout en déclarant sa flamme, en petit comité, au poulain torpilleur hollandien. Comme Macron assume tout à fait de rester vague sur le fond, par souci d’embrasser large dans sa révolution qui entend faire la même chose mais autrement, l’essentiel de ses efforts porte sur l’éclat du strass et l’abondance des paillettes autour d’une success story adaptable à tous les contextes symboliquement chargés. Le choix du décor et du personnel tient donc lieu de fond, ce fond-là n’ayant d’autre fonction que de rehausser, à la façon d’un second nimbe bariolé, l’extraordinaire aura d’un athlète de la foi, à la fois incarné et flottant. L’inconvénient de ces rehauts décoratifs de prestige – laissons de côté pour l’instant le personnel –, c’est qu’ils sont déjà en eux-mêmes des constructions destinées à l’enfumage local. Les utiliser comme illustrations d’une ambition nationale revient à promouvoir l’écran de fumée en horizon d’avenir, le village Potemkine en cité radieuse, le cache-misère dispendieux en parangon de réussite. Les bénéfices d’une campagne de pure communication sont réversibles, comme tout symbole. Osons un décryptage du moment « Saint-Maclou » d’Emmanuel Macron.

On voit bien que la mégalomanie et la manie de la synthèse, tares des démocraties « mal finies », comme disent les Normands, ont conjugué leurs influences pour décider Macron à choisir l’église Saint-Maclou. D’abord le nom même du saint, avec qui Macron partage les trois premières lettres de son propre nom. Ajoutons à cela que par son prénom, qui signifie en hébreu « Dieu avec nous », surnom que Matthieu donne à Jésus dans son évangile, Emmanuel Macron peut se sentir une vocation christique (moins la croix, tout de même, même si Maclou l’y ramène par les fixations). Une étape supplémentaire est ainsi franchie dans la captation, dans la vampirisation d’héritage, la marche macronienne d’autoglorification se concluant tout naturellement en apothéose. Saint Macron, priez pour nous. Après tout, le président, dans la Ve République, c’est à quelque chose près Dieu sur terre. Attention, néanmoins, à ne pas trop s’y croire avant d’y être. On se demande bien ce que Sénèque, qui se moquait de l’apothéose posthume de l’empereur Claude, aurait écrit sur la citrouillification de son vivant et aux portes du pouvoir d’Emmanuel Macron. Par ailleurs, le rapprochement Maclou-Macron met en présence deux terminaisons qui résument bien le personnage : [lou] et [ron], un jeune loup qui promet de nous faire tourner en rond en orbite libéralo-stationnaire. Le jeu n’est pas oiseux, il est même permis par le nom du mouvement d’Emmanuel Macron, En Marche !, qui reprend les initiales de son prénom et de son nom. Voilà pour la mégalomanie. La manie de la synthèse maintenant.

Conclure sa campagne dans une ville PS, devant une église dont un curé célèbre porta, de surcroît, le nom de Fillon, voilà qui est habile. Après avoir donné l’impression de frayer tantôt à gauche, tantôt à droite, Macron ouvre ses bras pour accueillir tout le monde dans la maison commune, de la gauche caviar à la droite cagote, en passant par le centre coulant. À voir le trombinoscope et le pedigree de ce « tout le monde », on peut se demander rétrospectivement ce qu’aurait donné sur le même modèle un recrutement par Jésus de ses disciples : essayez donc de révolutionner la Loi avec le soutien des pharisiens et du Grand Prêtre. Effectivement, quand on est adoubé par la caste, on est certain de s’épargner le petit désagrément du Golgotha. Autre illustration de la synthèse, le saint choisi, patron des marchands de tapis. Maclou est une variante de Malo, ce Gallois qui évangélisa la Bretagne. Saint Maclou à Rouen réconcilie la Normandie (dirigée par un centriste) et la Bretagne (dotée d’une puissante fédération PS), et renvoie à la Grande-Bretagne, où Macron a ses attaches idéologiques. Ce tropisme breton n’est pas une nouveauté à Rouen, quand on sait le bon accueil que firent les Rouennais, commerçants avant tout, aux Anglais et au conseiller du duc de Bedford Pierre Cauchon, l’infâme juge de Jeanne d’Arc, un ambitieux qui ne se fit pas un scrupule de servir avec le même zèle le roi de France, le duc de Bourgogne, le roi d’Angleterre et le Veau d’or. Rappelons simplement à Emmanuel Macron que le blairisme dont il s’inspire est périmé en Grande-Bretagne même et qu’on n’y revient pas sans actionner la marche arrière.

Mais le plus terrible pour Emmanuel Macron, c’est peut-être l’église Saint-Maclou elle-même, révélatrice du bricolage auquel se livrent des collectivités visiblement embarrassées par un patrimoine aussi riche. Ce reliquaire géant de style flamboyant fera beau sur la carte postale de campagne d’un illuminé. Cela tombe bien, c’est un produit de carte postale. Seules ont été ravalées les parties les plus exposées – il est vrai remarquables de délicatesse – aux regards des touristes rivés aux balises des voyagistes ou véhiculés par le « promène-couillons » (le petit train). Il suffit den faire le tour pour se rendre compte de la tromperie. C’en est caricatural, la ligne de séparation étant bien marquée. Le chevet de l’église est encore gris de pollution et des vitraux non remontés moisissent dans l’église Saint-Nicaise toute proche, qui eût pu rivaliser de splendeur avec Saint-Maclou si elle n’avait pas eu la malchance de se trouver dans un quartier populaire, ignoré des touristes alors qu’il est plus authentiquement médiéval et pittoresque que l’hypercentre refait. Mais même du côté de la carte postale, cela cloche. Les artisans restaurateurs, pressés par le calendrier politique local, sont allés trop vite en besogne et, peu après l’inauguration en 2013, des éléments mal arrimés dun gable se sont décrochés. Un décor, vous dis-je, rien qu’un décor. Derrière, rien ne change.

L’inconvénient de vouloir avancer pour avancer, à marche forcée, sur un sillon devenu ornière, avec une vision bordée d’œillères.

(*) À la suite de lattentat des Champs-Élysées, Emmanuel Macron a annulé son meeting rouennais, après avoir annoncé dans un premier temps quil le ferait finalement à la Halle aux Toiles et non place Barthélémy. Peut-être un pressentiment de la réversibilité symbolique du choix de l’église Saint-Maclou ou la crainte d’avoir affaire au comité d’accueil de Rouen dans la rue.      

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