Que pourrait bien être une présidence "jupitérienne"?

Quand Emmanuel Macron a assuré vouloir être un "président jupitérien", tous les commentateurs y ont vu un retour à la tradition monarchique républicaine du chef au-dessus de la mêlée. Rien de neuf, en somme. L’humaniste Jean Dorat plaçait dans ce qualificatif "jupitérien" une exigence tout autre, celle de justice. Échos d’une époque où les poètes se jetaient dans la mêlée politique.

Dominique Ingres, "Jupiter et Thétis", 1811 Dominique Ingres, "Jupiter et Thétis", 1811

Le souhait de Macron d’incarner une présidence jupitérienne, incarnation a priori paradoxale, tout à la fois – en même temps ? – immanente et transcendante, a été presque unanimement glosé comme un retour aux fondamentaux de la Ve République, au système de gestion pyramidal d’un régime techno – degré zéro de la politique, quoique la pointe de la pyramide se croie à une altitude himalayenne –, la « société civile »[1] étant priée de fournir quelques cadres nouveaux à l’ordre ancien. Une révolution, donc, bien patriarcale dans sa lourde symbolique. Une révolution, du reste, plus martiale que jupitérienne, puisque les premiers gestes du président Macron ont consisté à passer les troupes en revue, loin des fronts multiples de l’urgence sociale et tout près, mais sans y toucher, du front judiciaire des exactions commises par nos braves grognards, qui aiment qu’on leur tire l’oreille, moins qu’on leur tire les vers du nez. La réduction de la référence jupitérienne à l’affirmation de la puissance est un contresens, savamment entretenu par les communicants, qui ajoute au discrédit que le jargon techno et la langue de bûche ont jeté sur le langage politique comme outil de persuasion et d’orientation de l’action collective. Le Moyen Âge et la Renaissance, qui ont beaucoup réfléchi à ces questions, nous avaient pourtant mis en garde. Mais il semble que la culture des politistes modernes ne remonte pas jusque-là, tant il est difficile pour eux de revenir de la fascination quasi extatique que leur inspire une bête politique dont la politique s’annonce pourtant toute bête.

Pour les penseurs républicains médiévaux, très impliqués dans l’affirmation et la consolidation du mouvement communal en Italie, le langage est une chose sacrée, attirante et terrifiante, qui relève de la morale publique de l’agir politique. Un bon rector, un bon gouvernement, un gouvernement juste, se doit d’être aussi un bon rhetor, le porteur d’une bonne parole, c’est-à-dire d’une parole réglée d’après un art de la joute oratoire né en Grèce peu avant l’émergence de la démocratie athénienne, au VIe siècle avant J.-C., perfectionné à Rome au Ier siècle avant J.-C. et adapté par l’université aux besoins de la société médiévale au XIIIe siècle. Le bien-vivre et le bien-parler sont indissociables[2]. Alors même que les grandes œuvres politico-morales d’Aristote, L’Éthique à Nicomaque et La Politique, n’ont pas encore été traduites intégralement, on voit fleurir au début du XIIIe siècle des traités d’éloquence à l’usage des podestats, ces juges itinérants, étrangers aux communes, chargés d’en arbitrer les conflits : voir l’Oculus pastoralis dans les années 1220, le De regimine et sapientia potestatis du juge Orfino da Lodi en 1245, la Summa dictaminis du notaire Guido Fava en 1238-1239 – l’ars dictaminis est l’art de composer un discours –, ou le Liber de regimine civitatum à la fin des années 1230 du grand juriste républicain Jean de Viterbe. Dès le XIVe siècle, cependant, l’appréhension se fait jour d’un détournement de l’éloquence par les professionnels de la harangue à des fins de corruption du peuple. Le Florentin Dino Compagni dénonce ainsi les menées des démagogues dans sa Cronica (1310-1312).

Pour conjurer les dérèglements du langage public, les poètes humanistes de la Renaissance française ne vont pas tant chercher à le verrouiller qu’à le revitaliser par la créativité lexicale et la mobilisation ludique, mais signifiante, de toutes ses ressources. Un bel exemple nous en est donné par Jean Dorat, professeur de Pierre de Ronsard et de Joachim du Bellay. C’est à Dorat que nous devons la définition d’un pouvoir jupitérien. Celle-ci se trouve dans l’Exhortation au roi (Ad Regem exhortatio)[3] qu’il adressa à Henri III en 1576. Dorat commence par y expliquer, à travers un jeu allitératif, ce qu’est un gouvernement non jupitérien : un gouvernement non jupitérien est un gouvernement martial qui règne par le fer (ferrum), la violence, au détriment du droit, matérialisé par le forum (foro), centre de négoce et de justice. Toutefois, le fer ne se meut que parce qu’il y est excité par l’or (aurum). Ne nous trompons pas de cause, nous dit Dorat. La puissance de l’or est à l’origine de la violence et condamne le droit à l’impuissance : « C’est l’or qui suscite les larrons et les rapines ; l’or aussi achète l’impunité des larrons ; supprimez l’or, le larron n’attaquera pas ; supprimez l’or, le juge ne trafiquera plus les droits ; le droit, enfin, sera florissant, mais la violence déclinera, elle qui est la pire ennemie du droit. » Un gouvernement jupitérien consolidera donc le forum, en réduisant la part qu’en détient le négoce, pour désarmer le fer.

Cela tombe bien, Jupiter, comme le rappelle Dorat, est le père du droit, iu(ri)s pater en latin. Cela tombe d’autant mieux que ius, le droit, est l’anagramme de uis, la force violente. Ce couple phonétiquement antagonique ius/uis est à rapprocher en creux du couple Christ/Antéchrist. Dorat trouve stimulant de donner aux grandes choses un nom bref. Ius claque bien à ses oreilles. Il signale au passage que ce fils méconnu de Jupiter, Ius, est de genre neutre en latin, car il ne peut y avoir une justice de « classe », factieuse : « Celui qui rend la justice doit être neutre, ne favorisant aucune des deux parties ; bien plus, la balance doit être tenue en équilibre pour le pauvre et pour le riche. » Dorat réaménage la mythologie et convoque la tératologie (science des monstres) pour nous faire sentir de manière spectaculaire ce qu’un ordre brutal et injuste induit de désordres. De même que Minerve, déesse de la sagesse engendrée par Jupiter sans le secours d’une mère, a eu pour pendant Mars, dieu de la guerre engendré par Junon sans le concours de Jupiter, de même Ius, personnification du droit engendrée par Jupiter, a pour pendant Uis, personnification de la violence engendrée par la Terre-mère jalouse. Cette dernière, comme Lucifer, rate sa progéniture, inspirée par l’envie, et Uis a l’apparence repoussante et hybride des Érinyes. Elle est comme la caricature de Ius : « [C’est] une sœur de la Sphinge, monstre hideux, au corps bâti à rebours. Ses mains et ses pieds sont tournés dans le mauvais sens, vers l’arrière : les pieds la font ressembler à un crabe marchant à reculons ; les mains lui servent à emmener ses proies sans se faire prendre. Pour se défendre, elle fait parvenir secrètement aux juges des biens qu’elle a volés secrètement, et peut ainsi jouir impunément du reste de son butin. »  

Dorat n’est pas un démocrate. Il n’entend pas contester au roi (rex) le privilège de seconder et de protéger le juge (iudex). En revanche, en républicain convaincu, il assoit un gouvernement juste sur le respect du droit, et non sur la capacité militaire. À une époque où les rois aimaient à se comparer à Hercule et cherchaient dès leur intronisation à illustrer leur vertu par une bonne guerre pour se légitimer, l’exhortation de Dorat n’était pas sans audace. Elle sonne également comme un avertissement à l’égard de tous les monarques en gestation et en exercice. L’association du mercantilisme et de la force brutale, étatique ou non, enfante des monstres politiques. Les débuts d’Emmanuel Macron, de ce point de vue, posent de sinistres jalons. Et l’on peut même se demander si Macron lui-même n’est pas déjà une manière de monstre, de Jupiter dégénéré, que la foire médiatique exhibe pour masquer l’éreintement de la justice sociale au profit d’une caste vampirique.         

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[1] Autre nom dune certaine bonne société, qui nest certes pas représentative de lensemble du corps social.
[2] Patrick Boucheron, Conjurer la peur, Sienne, 1338, Paris, Seuil, 2013, p. 174.
[3] Texte publié dans Humanistica Lovaniensia, Journal of neo-latin studies, vol. XXVI-1977, Leuven University Press/The Hague Martinus Nijhoff, et accessible ici.

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