Et si les dieux étaient des trous noirs?

La physique dans laquelle évoluent les princes de ce monde, parties prétendant régner chacune sur un tout, sinon sur tout, semble de plus en plus en contradiction avec la physique de l’univers, telle que rêvée par les poètes et les alchimistes depuis des siècles, et telle que la pensent les théories relativistes et quantiques, et qui postule l’intrication de tout dans tout.

Gargantua, trou noir supermassif imaginé pour le film "Interstellar" Gargantua, trou noir supermassif imaginé pour le film "Interstellar"

« Trou de ver »[1], « singularité »[2], « horizon des événements »[3]… Ces expressions métaphoriques sont les équations verbales de phénomènes physiques absolument fascinants, qui ont à voir avec la gestation et l’accouchement non pas de l’univers mais des multivers interconnectés qui se déploient autour de nous et en nous, si l’on en croit les dernières découvertes de la physique quantique. La métaphore étant étymologiquement un déplacement, un glissement, un pas de côté, elle est un outil indispensable, et non un pis-aller, de l’approche relativiste des réalités, comme une revanche de la lettre sur le chiffre dans l’expression du vertige de la prolifération des plans. Et même le signe « = », marqueur rassurant de l’opération résolue, de la pesée à l’équilibre, devient un vecteur de déstabilisation de l’ordre vertical où nous nous complaisons par paresse de pensée, passion du pouvoir sur et méconnaissance du pouvoir dans.

« ER = EPR »

ER pour « ponts d’Einstein-Rosen », les fameux trous de ver, jamais observés, mettant en relation les trous noirs ; EPR pour « lien d’Einstein-Podolski-Rosen », l’intrication quantique, qui désigne la capacité démontrée des particules de maintenir des liens entre elles par-delà les distances. Telle est l’équivalence à la fois simple et formidable proposée par Juan Martín Maldacena, physicien à l’Institute of Advanced Studies de Princeton, et Leonard Susskind, directeur du Stanford Institute for Theoretical Physics, pour saisir l’insaisissable : la texture même de l’univers. Le signe « = », réalisant le rêve d’une affinité entre ce qui est et ce qui le dit, figure une manière de pont, de trou de ver qui connecte l’infiniment petit à l’infiniment grand.

Mais il y a plus étourdissant encore : comme les équations du big bang et des trous noirs sont exactement les mêmes, qu’est-ce qui nous empêche de penser l’univers comme un vaste système fractal à décomposer comme des poupées russes, un immense buffet à tiroirs à double, triple, quadruple fond ? Rien, absolument rien. Robert Mann, physicien à l’université de Waterloo, au Canada, s’interdit toute défaite de la pensée et suggère de considérer notre univers en 3D comme la surface d’un trou noir en 4D d’un méta-univers, et les trous noirs de notre monde comme les pouponnières d’autres univers en 2D, ces derniers abritant des trous noirs et des univers à une dimension ! Nous retrouvons là un procédé artistique bien connu : la mise en abyme.   

Amusant comme les hypothèses et les découvertes de la physique la plus stratosphérique, en ce moment, recoupent les anciennes approches alchimiques – ce qui est en haut est en bas ; tout est dans tout –, poétiques – voir les correspondances synesthésiques chères à Baudelaire et Rimbaud – et mystiques, faisant allègrement sauter ces verrous, cloisons, compartiments et frontières dont raffolent nos arpenteurs de la politique, qui ne voient l’univers que comme un nouveau front pionnier à inscrire au cadastre. On pourrait même parler d’un retour aux origines, en ces temps où rien ne faisait écran entre la nature et nous et où, sans le vocabulaire de l’astrophysique, le langage humain faisait néanmoins voie et prêtait voix à une observation de la formation du cosmos beaucoup plus fine qu’il y paraît.

Retour à la Genèse, dans la traduction d’André Chouraqui, la plus proche, y compris dans sa scansion, de l’original hébraïque.

« Chapitre 1.

Sept jours

1. ENTÊTE Elohîms créait les ciels et la terre,

2. la terre était tohu-et-bohu,
une ténèbre sur les faces de l’abîme,
mais le souffle d’Elohîms planait sur les faces des eaux.

3. Elohîms dit : “Une lumière sera.”
Et c’est une lumière.

4. Elohîms voit la lumière : quel bien !
Elohîms sépare la lumière de la ténèbre.

5. Elohîms crie à la lumière : “Jour.”
À la ténèbre il avait crié : “Nuit.”
Et c’est un soir et c’est un matin : jour un.

6. Elohîms dit : “Un plafond sera au milieu des eaux :
il est pour séparer entre les eaux et entre les eaux.”
Elohîms fait le plafond.

7. Il sépare les eaux sous le plafond des eaux sur le plafond.
Et c’est ainsi.

8. Elohîms crie au plafond : “Ciels.”
Et c’est un soir et c’est un matin : jour deuxième.

9. Elohîms dit : “Les eaux s’aligneront sous les ciels
vers un lieu unique, le sec sera vu.”
Et c’est ainsi.

10. Elohîms crie au sec : “Terre.”
À l’alignement des eaux, il avait crié : “Mers.”
Elohîms voit : quel bien ! »

« Tohu-et-bohu », c’est le vide primordial, mais ce vide est déjà peuplé, non pas d’un principe unique, masculin, barbu et tyrannique, mais d’un pluriel vague, « Elohîms », qui gouverne un verbe au singulier. La singularité à l’horizon des événements est un noyau de multiples condensés qui n’attend que d’éclore sous la surface d’une mer étale, faussement tranquille. Ce rien d’énergie concentrée à l’extrême a des « faces », qu’un « souffle » va animer, qu’un effet de souffle va révéler. Ce n’est pas la formation de notre petite planète que décrit la Genèse, mais la formation de notre univers comme redéploiement de forces et d’éléments préexistants. L’explosion originelle – « Et c’est la lumière » – enclenche le compteur du temps, un temps cosmique dont le découpage hebdomadaire n’est pas à entendre à la lettre, comme les talmudistes le disent bien, compteur immédiatement associé à la mise en volume de l’espace, avec le tracé de la ligne de partage des ciels et des eaux, de la terre et des mers. Est donc défini, l’air de rien, dans le texte biblique, très mathématiquement structuré, l’espace-temps mis en formule bien plus tard par Hermann Minkowski, où le temps est une quatrième dimension. La métaphore maritime dont le ou les auteurs de la Genèse ont usé pour désigner la structure de l’espace rejoint les dessins modernes tentant d’illustrer la texture de l’espace-temps pour aider le grand public à se l’approprier.

L’extraordinaire foisonnement de vie qui suit l’installation du décor dans la Genèse montre que la gravité, qui déforme la surface de l’espace-temps, est une gravidité. Par ses effets, elle est grosse de mondes, et dans l’un d’eux, au moins, la vie a fait souche. La pluralité des mondes est une donnée discutée par les kabbalistes à travers la notion de « tsimtsoum », ce retrait de Dieu de la création, plus précisément Sa contraction pour que le monde se déploie et ait une existence extérieure à Lui. Cela rappelle évidemment le processus de concentration de la matière au cœur du trou noir quadridimensionnel (la Bible parle de « faces »…) qui serait à l’origine de la formation de notre univers. Mais ce retrait n’est pas un divorce entre le lieu où Dieu se retire et le lieu créé par son retrait, pas plus que le nouvel univers ne perd complètement la mémoire de celui dont il est issu et auquel il demeure relié par des circuits invisibles. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la première genèse de l’homme, dans la foulée de celle des bêtes.

« 27. Elohîms crée [Adam] le glébeux à sa réplique,
à la réplique d’Elohîms, il le crée,
mâle et femelle, il les crée. »  

Elohîms est non seulement un singulier pluriel mais un androgyne. « Les » dans « il les crée » renvoie à toutes les créatures, dont l’homme, décrites dans les versets précédents. À ce moment de la Genèse, la femme et l’homme forment un tout. Et Dieu s’en trouve du même coup, par retour spéculaire, être l’un et l’autre Lui aussi. La Vulgate latine, après la Septante grecque, singularise et masculinise la divinité (Elohîms y devient Deus, mimétique du Theos grec), ce qui en appauvrit l’extensivité symbolique. Dans le Zohar, livre central de la mystique juive, le premier Adam est porteur des deux genres. La Vulgate latine, à propos de la création d’Ève, nous dit qu’elle est sortie d’une côte (« unam de costis ») de l’homme (Vulgate, 2:21/2:22 : « … tulit unam de costis eius et replevit carnem pro ea et aedificavit Dominus Deus costam quam tulerat de Adam in mulierem »), partie d’un tout qui la domine, alors que le texte hébreu dit qu’elle a été tirée du côté (tzela) d’Adam, moitié séparée de son égale, ce qui change radicalement la perspective et nous rapproche toujours de l’androgyne originel évoqué par Platon dans Le Banquet. De même que l’androgyne primordial est un reflet de la divinité plurielle, de même tout nouvel univers porte en lui les traces des univers qui l’ont précédé et dont l’énergie ramassée en un point lui a fourni le combustible pour qu’il brûle de sa propre lumière.

La physique terre à terre de l’économie humaine, même quand elle parle d’illimitation et rêve d’hégémonie, est bien pauvre en comparaison, car elle recouvre des stratégies de brigandage et d’épuisement. Elle ne vole pas bien haut ni ne va bien profond. Elle entend assujettir la matière, à travers les choses et les êtres vivants, plutôt que de se laisser véhiculer par elle. Elle trouvera même le moyen, au train où les « géants » de l’Internet poussent leur avantage, de déchirer le maillage infiniment complexe des écosystèmes terrestres pour étendre son propre maillage jusqu’au tréfonds de nos cellules, étape ultime du transhumanisme, qui quête l’immortalité en faisant tout mourir autour de lui. Vouloir tout ramener sous soi, lorsqu’on n’est que l’infime partie d’un tout, c’est s’assurer de créer du vide où il n’y en avait point, c’est creuser un trou qui est le contraire d’un trou noir, c’est ouvrir une gueule d’enfer où la matière se déconcentre, où la trame de l’univers se détricote, où le réseau des interactions s’assèche, où l’infime pensant et sentant s’anéantit au lieu de voyager.

Ainsi sommes-nous à deux doigts de quitter l’anthropocène, l’ère de l’homme comme puissance géologique, pour entrer dans le phagocène, l’ère de l’homme comme puissance de dévoration du vivant, cette magnifique et peut-être éphémère combinaison de la matière, parmi une infinité d’autres. Belle performance contre laquelle les physiciens et les poètes ne peuvent rien, quand ils n’y contribuent pas, pris eux-mêmes d’un délire démiurgique ! Du moins nous auront-ils laissés entrevoir un horizon d’événements dont seule notre imagination nous aura rendus dignes.     

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[1] Le pont d’Einstein-Rosen ou trou de ver est un raccourci spatio-temporel reliant deux trous noirs distants. Il s’agit d’une hypothèse jamais encore vérifiée, mais la physique des particules nous mettrait sur la voie. Ce pont naîtrait ainsi : un trou noir projette des photons dans l’univers, qui restent « connectés » avec ceux restés dedans. Les photons projetés se concentrent et, passé un certain seuil d’extrême densité, leur masse s’effondre sur elle-même, formant un second trou noir. Un trou de ver se crée alors entre celui-ci et le trou noir d’origine des photons.  

[2] La singularité est le cœur battant du trou noir. Toute la matière y est concentrée de manière paradoxale en un point infinitésimal de densité et de température infinies. Mille mondes en surchauffe emprisonnés dans une tête d’épingle.

[3] C’est le cadre sphérique et immatériel de la singularité. Après l’avoir franchi, la matière et l’énergie ne peuvent plus en ressortir.

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