Sagesse de Don Quichotte

À l’heure où des faces de carême nous proposent de resserrer d’un cran notre cilice pour que perdure en haut lieu la déraison capitaliste, où d’autres veulent renverser la table mais ne se préoccupent pas du nombre de convives qui pourront s’attabler à la nouvelle sans reproduire les vices de l’ancienne, laissons-nous instruire par un paladin de l’impossible. La folie créatrice, cela s’apprend !

 « Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable, d’entretenir en nous quelques petites folies. »
Marcel Proust

Octavio Ocampo, "Visions of Quixote", huile sur toile, 1989 Octavio Ocampo, "Visions of Quixote", huile sur toile, 1989

 

Cervantès, lit-on dans Les mots et les choses de Michel Foucault, révoquerait la fiction à l’ancienne, celle des romans de chevalerie, en plus d’en mettre au jour les trucs et les pièges. La chevalerie, comme discipline du dépassement de soi, sortirait laminée du Don Quichotte et avec elle, un certain rapport au langage. Le mot, en ce début du XVIIe siècle, n’aurait plus été cet embrayeur de mondes des étymologistes fous du Moyen Âge, ce signe qui fait signe à l’au-delà du signe, mais un signe vide et conventionnel, une formule parmi d’autres formules jouissant d’un égal droit de cité. Le tissu d’idéals et de fantasmes qui habille une culture pour les longues soirées d’hiver se serait un beau matin détricoté pour ne laisser que les corps nus d’individualités immanentes, enfin libres d’entrer dans le tourbillon des combinaisons terrestres. Le déphasage outrancier du chevalier à la triste figure ferait ainsi en creux la promotion de l’opportunisme mobile, de l’intelligence pratique des petits-maîtres du Siècle d’Or finissant. En poussant jusqu’au bout la manie de la quête, Cervantès en aurait épuisé l’intérêt et le roman, après lui, n’aurait plus eu d’autre choix que de raconter le réel tel qu’il est vécu. 

Innocentons tout de suite Cervantès de cette obscénité. S’il avait voulu écrire une satire sur les songe-creux, il eût intitulé son roman Le Songe-creux et non L’ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche. Cervantès réinvente le roman de chevalerie et ceci dans un but bien précis : redonner à l’homme le sens de la quête. Le qualificatif « ingénieux » n’a rien d’ironique. Il suggère une entreprise méthodique. L’ingéniosité de don Quichotte consiste à se faire une panoplie de chevalier d’objets prosaïques et un décor d’épopée d’une Castille sin castillos. Qu’est-ce qui distingue un plat à barbe d’un casque à bord plat ? Une échancrure semi-circulaire. Cette échancrure correspond au cou du client qu’on rase. Certes, mais elle appelle aussi la vision d’une gorge qu’on tranche, d’un sourire inversé ou d’une paire de cornes. Le casque du Quichotte est un diabolique instrument de défi et de mort, autant, sinon plus qu’une protection dérisoire. Autre exemple : le lecteur moderne ne voit que folie dans l’épisode des moulins, comme s’il était plus facile de charger un moulin que d’affronter un jouteur en armure. Il oublie que le Quichotte croit s’attaquer à des géants. Sa folie est témérité, ivresse sacrée. Pour combattre un géant, il faut être géant soi-même.

Les foucades de l’hidalgo dégagent une chaleur telle qu’elles finissent par faire fondre le siècle où il évolue, Siècle d’Or, siècle qui dort, repu d’un or qui l’appauvrit. Au-delà de son siècle, c’est lui-même, ses propres limites, que le Quichotte prend pour cible. Son Amérique à lui est en lui. Les railleurs le devinent, qui servent cette mégalomanie, comme Sancho Panza, puis se la servent à eux-mêmes, pris à leur propre jeu. Dans la suite du roman, la fiction finit par écraser le réel, comme une meule de moulin, ce réel trop pauvre pour enfanter un rêve, mais assez bavard pour nous entretenir de son cauchemar. Don Quichotte identifie un sommet du roman de chevalerie. Ce sommet se dresse, masse immense, derrière le monticule du roman d’apprentissage et le petit tas de l’autofiction. Renvoyons le « je » autofictionnel à son plat de morve. Chassons-le du roman avant qu’il ne l’infantilise tout à fait.

Discours rebattu ? Rebattons-le, au risque d’exciter contre nous l’autofictionneur. – Piqûre de rappel : l’autofictionneur, l’Homo Scribouillardus Masturbensis des tables macaroniques, est une branche des hominidés apparentée aux nouveaux romanciers, aux nouveaux historiens, aux nouveaux philosophes, aux nouveaux riches, aux néo-ceci, aux néo-cela, et au Beaujolais nouveau. L’ensemble se rattache à la famille prolifique des génies autoproclamés qui déguisent de mots à la mode leur tribut ou leur plagiat, et donnent de l’ouvrage et de la pratique aux taxonomistes de la littérature. Erreur commune que celle qui consiste, quand on est le dernier venu, à se croire aux avant-postes.

L’autofictionneur, donc, lorsqu’il se vend à l’étalage médiatique, est un Narcisse qui tourne autour de son miroir en faisant des mines, l’appellation « roman » ou « récit » lui garantissant un semi-anonymat formel : « C’est moi, mais ce n’est pas moi. C’est plus ou moins moi. C’est moins ou plus que moi. Je m’autofrictionne, pardon, je m’autofictionne, mais la friction, pardon, la fiction vit sa propre vie, qui n’est pas la mienne. » Comment se fait-il alors, monsieur l’autofictionneur, que vos lecteurs les plus fidèles parcourent votre livre comme s’ils allaient à la pêche au scoop, cet exocet des eaux stagnantes ? Comment se fait-il qu’eux-mêmes rabattent votre fiction sur votre vie ? Se pourraient-ils qu’ils aient compris que votre « moi » fictionnel, votre « moi » protéiforme, votre « moi » d’emprunt, continue en digne rejeton les impudicités de votre « moi » réel ? À cela, l’autofictionneur ne sait généralement que répondre. Comme il est lâche autant que vaniteux, il se retranchera, après un temps de réflexion, derrière la Recherche du Temps perdu, qu’il a peut-être feuilletée entre deux lectures du Who’s who.

Il n’est rien, dans la Recherche, qui ne soit un assemblage de formes perçues, approchées puis possédées par l’auteur au cours de ses pérégrinations. Tout écrivain rapporte le monde à lui-même. C’est une première étape, où s’arrête l’autofictionneur. Le romancier va plus loin. Il recrée en lui-même un monde qui le déborde et le fait oublier. Proust croise et recroise les formes perçues sur une trame complexe qui, in fine, arlequinise son propre « je », le rend méconnaissable. Le « je » du narrateur excède le « je » de l’auteur. Il n’en reprend pas seulement le contenu, il le rebrasse et l’augmente de ce qu’il retrouve de lui, mais ordonné différemment et mêlé d’autre chose, dans les personnages avec lesquels il se lie. Chaque rencontre l’éloigne un peu plus de lui-même. Plus on avance dans la Recherche, plus le réseau des affinités s’étend, plus le « je » devient illisible à force d’être diffracté. C’est ainsi que peuvent exister pleinement, davantage même que le narrateur, un Charlus, un Vinteuil, un Swann, une Albertine ou une Madame Verdurin. De même que Dieu, selon la Kabbale, s’est retiré de sa Création pour donner une respiration à sa créature, de même Proust s’est retiré de son roman pour insuffler la vie à ses personnages. Il dit « je », mais on entend tellement plus qu’une époque ou qu’un type dans ce « je » qu’on lui pardonne volontiers de parler de lui.

L’injonction publicitaire « Be yourself ! », énoncé absurde dont le mode d’énonciation contredit l’intention, est devenue le cri de ralliement, le Montjoie de nombreux romanciers. Qu’ils soient donc eux-mêmes ! Qu’ils se refilent cette diarrhée des Ourgouilles[*] de lautodigestion ! Ils arriveront bien un jour au dernier centimètre d’intestin.
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[*] Diarrhée des Ourgouilles : maladie tropicale transmise par le bacille du « je » et répertoriée pour la première fois par Henri Michaux, épidémiologiste sous mescaline.

 

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