Don’t panic!

Le milliardaire Elon Musk a balancé une bagnole dans l’espace et, sauf si on lui passe la camisole, compte bien récidiver, histoire de bien marquer son territoire. Au moins les archéologues extraterrestres auront-ils un élément de compréhension du suicide planétaire qui se prépare.

Vers l'infini et au-delà... en Tesla, bien entendu Vers l'infini et au-delà... en Tesla, bien entendu

Notre espèce a ceci de désespérant qu’en dépit de l’augmentation générale du niveau d’instruction et de l’amélioration des outils de transmission, la stupidité, mâtinée de cynisme, de la poignée d’entrepreneurs politiques et économiques à qui nous abandonnons le soin d’incarner et de conduire nos destinées, au milieu du champ de mines qui a fait leur fortune, commence à excéder les limites du périmètre où elle aurait dû rester confinée. Quand on n’est pas fichu, tout supérieur qu’on s’estime, de conjurer la menace qu’on représente pour soi-même, au moins par égard pour un monde vivant dont, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a qu’un seul exemplaire à des milliers d’années-lumière à la ronde, on se met soi-même en quarantaine. Décence minimale. Mais non, même de cela, on n’est pas capables. Il faut qu’on pétarade là où personne ne nous entend ni ne nous écoute. À moins que le reste de l’univers – en admettant une seconde et contre toute évidence qu’il y ait ailleurs des créatures plus avancées philosophiquement que notre préhistoire bientôt avortée – n’ait décidé de se taire pour ne pas encourager la propagation de nos insanités.

Insanités, oui. Comment qualifier autrement l’envoi dans l’espace par le lanceur géant à propulseurs réutilisables – tant qu’à faire des économies, autant le faire en grand ! – de la société SpaceX, propriété du « fantasque » Elon Musk, d’une automobile électrique Tesla ? Alors que la planète est en train de crever à cause d’une économie humaine tournant essentiellement et absurdement[*] autour d’un totem cancérigène, énergivore, archipolluant, dévoreur de ressources, difficilement recyclable, quelle que soit la motorisation qu’il embarque ; alors que la banlieue terrestre, ce pur azur des poètes, cet empyrée cristallin des extases mystiques, en un demi-siècle de « conquête spatiale », est devenue un dépotoir symétrique de celui qui, sur Terre et sous terre, témoigne de notre prospérité matérielle et de notre faillite morale ; alors que le pronostic vital de nos sociétés interdépendantes est clairement engagé à l’échéance d’une génération, Musk ne trouve rien de mieux à faire que de balancer une bagnole dans le vide sidéral, en préfiguration de la colonisation de Mars façon Total Recall.

On notera le cynisme assumé ou involontaire du message « Don’t panic ! » sur l’écran du GPS de la Tesla, emprunté à l’extraordinaire et prémonitoire comédie H2G2 : Le Guide du voyageur galactique (2005). Le point de départ de ce film est la destruction du charmant cottage de l’antihéros Arthur Dent par des ouvriers chargés d’aménager une bretelle d’autoroute, mais au même moment, dans une mise en abyme qui donne le ton de cette pochade fort sérieuse, la flotte extraterrestre vogon s’apprête à détruire la Terre, intolérable obstacle sur le tracé d’une voie express hyperspatiale… On n’arrête pas le progrès pour si peu, mon bon monsieur. 

Au volant de la Tesla de Musk, un mannequin, un simulacre d’humanité. Un fantôme, un souvenir…

La dernière foucade de ce milliardaire nuisible tomberait sous le coup de mesures immédiates de contention dans une société au minimum soucieuse de sa survie. Au lieu de cela, on le qualifie de « fantasque » et la critique ne s’aventure pas au-delà du reproche d’avoir osé le placement de produit dans l’épopée spatiale. Tartuferie sans nom quand on se rappelle que l’industrie spatiale ose le placement de drapeaux depuis ses débuts.  

Lorsque le ciel nous tombera sur la tête, ce ne sera pas une fatalité divine mais un retour ironique à l’envoyeur.  

En continuant de poursuivre les standards de réussite de cette poignée d’illustres timbrés à qui la déraison financière donne les pleins pouvoirs, en cherchant à avoir notre part, ne fût-ce qu’une miette, de la débauche des princes, nous en justifions la prééminence, qui ne tient qu’à la hauteur du tas de merde qui s’accumule sous eux. 

Je vis dans une ville où quand des mousses, par grosse pluie, tombent de gargouilles médiévales non entretenues sur les voitures garées en contrebas, la municipalité fait scier les gargouilles. La voiture, c’est sacré. Cette anecdote est le pendant sublunaire du coup de pub sidéral que vient de s’offrir Elon Musk. Telle est la double signature, en bas comme en haut de l’échelle, d’un triomphe dans l’ordre du cauchemar dont Julien Benda avait eu la prescience en 1927, dans La Trahison des clercs :

« La fin logique de ce réalisme intégral professé par l’humanité actuelle, c’est l’entre-tuerie organisée des nations ou des classes.

On en peut concevoir une autre, qui serait au contraire leur réconciliation, le bien à posséder devenant la terre elle-même […], cependant que la volonté de se poser comme distinct serait transférée de la nation à l’espèce orgueilleusement dressée contre tout ce qui n’est pas elle. […] On peut penser parfois qu’un tel mouvement s’affirmera de plus en plus et que c’est par cette voie que s’éteindront les guerres interhumaines. On arrivera ainsi à une “fraternité universelle”, mais qui, loin d’être l’abolition de l’esprit de nation avec ses appétits et ses orgueils, en sera au contraire la forme suprême, la nation s’appelant l’Homme et l’ennemi s’appelant Dieu.

Et dès lors, unifiée en une immense armée, en une immense usine, ne connaissant que des héroïsmes, des disciplines, des inventions, flétrissant toute activité libre et désintéressée, bien revenue de placer le bien au-delà du monde réel et n’ayant plus pour dieu qu’elle-même et ses vouloirs, l’humanité atteindra à de grandes choses, je veux dire à une mainmise vraiment grandiose sur la matière qui l’environne, à une conscience vraiment joyeuse de sa puissance et de sa grandeur. Et l’histoire sourira de penser que Socrate et Jésus-Christ sont morts pour cette espèce. » 

La double signature et, probablement, le clap de fin.

But don’t panic !

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[*] Philippe Bihouix a calculé que 30 à 40 %, « au bas mot », de notre système économique repose directement ou indirectement sur la seule automobile et les environnements physiques et techniques associés (Philippe Bihouix, L’âge des low tech, Paris, Seuil, « Anthropocène », 2014, p. 197). Quand on sait qu’il faut 6 millions de pièces pour assembler un Boeing 747, que la société Boeing possède près de 6 500 fournisseurs basés dans plus de 100 pays et réalise environ 360 000 transactions commerciales chaque mois (voir D. Arkell, « The evolution of creation », Boeing Frontiers Online, vol. 3, n° 10, 2005), on imagine ce qu’il faut ajouter de pour-cent pour se faire une idée juste de ce que pèse l’industrie des transports, tous modes confondus. Sans doute pensons-nous pouvoir nous abreuver d’essence et nous nourrir d’aciers composites en cas d’effondrement des écosystèmes naturels et d’extinction de la paysannerie.

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