On ne devrait plus pouvoir le redire

En France, on peut à peu près tout dire. À la limite, pourquoi pas : l’insanité est un révélateur instructif des cloaques intérieurs. On l’accepterait volontiers si, en plus du ridicule, la sanction pénale éventuelle la rejetait aussitôt et à jamais dans sa fosse mentale. Ce qui est le plus gênant, c’est qu’il soit permis de dire n’importe quoi et de le redire inlassablement, en toute impunité.

Le retour de la thématique éculée de l’« ensauvagement » – que l’on songe aux apaches de la Belle époque, aux blousons noirs de la fin des années 1950 ou aux sauvageons des années Chevènement –, réactivée par un ministre de l’intérieur fraîchement installé et pressé, pour faire diversion, de martialiser un contexte de coercition déjà bien avancée en vue de l’élection présidentielle, dit moins qu’il y aurait une flambée de haine de la République dans une frange – toujours la même – du corps social, qu’il n’y a une permanence pathologique de la haine de classe dans une frange – toujours la même – de la médiocratie qui truste les plateaux des chaînes d’information en continu.

S’il y a un ensauvagement effectif, tous les jours constatable et clairement documenté par l’archivage et la propagation sur les réseaux pseudo-sociaux des « punchlines », c’est bien celui du discours médiatique, ou plutôt des conditions du discours médiatique. Les émissions de prétendu débat, du fait même du choix des forts en gueule invités à ce seul titre, virent d’emblée à la foire d’empoigne et condamnent d’office au repli tactique, sinon à l’effacement, tout discours vertébré qui prend la précaution de citer ses sources et de s’ancrer dans la longue durée. Dans ce cadre qui se moque (en apparence) des effets de fond, pourvu qu’« on en parle », le dissensus argumenté, moteur de toute activité rhétorique en démocratie, se mue en enchaînement de poussées éruptives, en mise en tension vindicative, faite de grimaces désapprobatrices complaisamment filmées quand l’adversaire s’exprime (une gestuelle qui a moins pour but de le déstabiliser que d’empêcher les spectateurs d’entendre ce qu’il a à dire), d’interruptions grossières quand il commence à ébaucher un argument, d’étiquetages à l’emporte-pièce pour disqualifier a priori ou a posteriori toute idée substantielle naissante. Point de fulgurances dans ces échanges, mais une succession d’électrochocs qui font barrière et bâillon à l’intelligence des phénomènes.

De cette parodie de forum ou d’agora, les spectateurs ne retiendront qu’éructations et postillons, montée d’adrénaline, et les souffleurs de braise, sur les réseaux virtuels, sélectionnant les passages les plus mordants, sous une avalanche d’émoticônes partisanes – d’émeuticônes plus exactement –, répartiront les points entre les différents intervenants, jugés sur leur capacité de s’imposer et non sur celle de convaincre. En somme, peu importe le sujet, il faut frapper fort, ne pas s’embarrasser de nuances et prêcher la spontanéité face au « politiquement correct » en cas de dérapage, alors que le dérapage advient par construction, que la violence verbale est le principe et non l’accident.

C’est ici que la question du « on ne peut plus rien dire » prend un relief inquiétant. Il est manifeste que ceux-là même qui se plaignent de ne plus pouvoir rien dire, petite caste de parasites obscènes dépourvus d’envergure propre, s’étalent sans garde-fous sur les médias qui leur offrent des boulevards d’expression comme s’ils parlaient d’or. Cette éditorialisation du débat public est une éditerritorialisation : il s’agit, une fois le terrain occupé sans trop de difficultés, une condamnation en justice n’étant pas un empêchement à continuer de déverser sa boue, de le marquer sans cesse, d’y infuser sa médiocrité avec son idéologie rance, de normaliser ses lubies en les publiant, de savourer le triomphe de les voir reprises, fût-ce pour les dénoncer, par l’adversaire, s’il s’en trouve un dans les parages qui soutienne le choc. À force de ressassement, le concept de chien finit bel et bien par mordre, par s’incarner en idée fixe dans la conscience d’autrui.

En réalité, en France, on peut à peu près tout dire. À la limite, pourquoi pas : l’insanité est un révélateur instructif et puissant des cloaques intérieurs. On l’accepterait volontiers si, en plus du ridicule, la sanction pénale éventuelle la rejetait aussitôt et à jamais dans sa fosse mentale. Ce qui est le plus gênant, c’est qu’il soit permis de dire n’importe quoi et de le redire inlassablement, en toute impunité, des années durant, jusqu’à ce que ce piment éditorial de l’incongruité polémique ou pousse-au-crime, sorte de psittacisme institutionnalisé, se banalise dans le bouillon d’inepties qui alimente « l’Opinion » et constitue, au doigt mouillé et au pifomètre, « le Ressenti ».

Cet ensauvagement-là, qui détruit toute possibilité de débattre démocratiquement, c’est-à-dire dans le déploiement et l’écoute de tous les avis en lice, sur la base d’un travail effectif d’appropriation et de mise en ordre de l’information, est bien plus préoccupant que l’autre, constante des sociétés inégalitaires et des républiques bananières, qui ont besoin des cailleras stéréotypiques pour détourner l’attention des racailles archétypiques qui les dirigent. Il arme la pensée contre elle-même et substitue au belluaire du champ de bataille démocratique, la citoyenneté nous obligeant au dépassement dans le respect de l’adversaire, le porcher médiatique, qui n’a d’autre titre de gloire, au fond, que de faire son gras des foules qu’il mène à la glandée, en prévision de l’abattoir.     

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