Migrants: même les voies du Seigneur sont impénétrables

Jeudi 18 octobre, à Rouen, une centaine de membres du collectif La Garenne, qui se bat pour trouver des solutions de logement pour les migrants, a occupé un ancien couvent vendu à un opérateur immobilier et menacé de destruction. Il en a été expulsé peu après par la police. L’événement n’a pas eu lieu n’importe où et le symbole marque d’un nouveau sceau d’infamie la politique gouvernementale.

Investissement du squat du 2 rue de Joyeuse, à Rouen, par le collectif La Garenne. © Raphaël Tual, 76Actu Investissement du squat du 2 rue de Joyeuse, à Rouen, par le collectif La Garenne. © Raphaël Tual, 76Actu
Le théâtre de cette opération de police fulgurante n’est pas anodin. Il s’agit du « village » Saint-Nicaise, dans le centre historique de Rouen. C’est de cet ancien quartier drapant qu’est partie la reconquête catholique de la Contre-Réforme, après un bref intermède protestant durant les guerres de religion, ce qui s’est traduit dans le paysage urbain par une exceptionnelle concentration de couvents : pas moins de cinq sur 24 hectares d’habitat dense, en sus d’une église abbatiale aux dimensions cathédralesques, d’une église paroissiale et de deux grandes chapelles associées à des collèges religieux, le collège des jésuites, devenu lycée Corneille, et le grand séminaire, devenu collège Fontenelle. Au fil du temps, l’esprit missionnaire a peu à peu cédé la place aux œuvres sociales, si bien qu’au XIXe siècle, dans une France d’Ancien Régime persistant mais acquise aux idées « libérales », où le service public se résumait donc à l’encadrement policier et médical des inégalités et des marginalités, l’Église assurait encore l’essentiel de la rectification des abus.

Le quartier Saint-Nicaise, pauvre, industrieux, surpeuplé et ruiniforme, eut des curés héroïques, béatifiables, comme ce chanoine Prévost, dans les années 1820-1830, qui, faisant la tournée des tables bourgeoises en quête de subsides pour restaurer l’église paroissiale, ruinée par la Révolution, en profitait pour rafler les meilleurs morceaux, considérant que ses ouailles affamées avaient droit à autre chose que les épluchures et les viandes avariées. Le même n’hésitait pas à donner sa chemise au sens propre, quitte à épuiser son linge personnel, déjà peu fourni. Un jour, croisant un mendiant allant pieds nus, il mesura de l’œil sa pointure, la jugea semblable à la sienne, se déchaussa, lui céda ses gros godillots et poursuivit sa route en sifflotant, comme s’il n’avait rien accompli que de parfaitement normal. Le chanoine Prévost, très cultivé, ne négligeait pas l’éducation de ses paroissiens et tenait sa bibliothèque ouverte. Il mourut jeune d’avoir passé son temps à battre le pavé en se déshabillant pour les autres, à peine rhabillé par sa sœur et gouvernante. Un autre curé, le chanoine Lamy, à la fin du même siècle, créa le Pain de saint Antoine de Padoue, c’est-à-dire un pèlerinage à saint Antoine, en l’église paroissiale, qui lui permettait de récolter des fonds pour nourrir les innombrables indigents de la ville. Cette institution survécut jusqu’à nos jours à travers l’association laïque des Repas chauds Saint-Marc, réputée pour servir un festin quatre étoiles aux bénéficiaires. Les activités des Repas chauds cessèrent brusquement en 2015, sur décision de la mairie socialiste, avec la fermeture, puis la désaffectation de l’église Saint-Nicaise, sous un classique prétexte de sécurité qui masquait un projet de vente à un privé.

Aujourd’hui, tout cela paraît bien loin. La dévotion catholique a nettement reflué, puisque les couvents, avec l’assèchement concomitant des vocations et des ressources, ont fermé les uns après les autres. Ne reste plus en activité relative, vu l’âge canonique des Sœurs cloîtrées qui l’animent, que le monastère des Bénédictines, rue Bourg-l’Abbé. Celles-ci, attachées à un riche patrimoine architectural, semblent habitées de la tradition frondeuse propre à ce quartier et dont l’occupation par Nuit debout de l’église Saint-Nicaise de mai à juin 2016 a été la résurgence dans le domaine séculier : elles refusent, malgré la pression insistante de l’archevêché, de vendre leur réduit sacré, où elles se maintiennent vaille que vaille en fabriquant des biscuits. L’archevêque n’est pas Dieu et elles ne doivent de comptes qu’à Leur époux dans les cieux, qui ne passe pas pour l’inspirateur de l’évangile selon saint Lucre.

D’autres religieuses n’ont pas eu ce scrupule ni cette pugnacité. Celles-ci, peu nombreuses et épaulées par des laïcs, tenaient au 2 rue de Joyeuse, quelques rues plus haut, un foyer de jeunes filles étudiantes, dit foyer Sainte-Marie. Deux couvents dans la même rue ayant déjà été transsubtantialisés en logements, sans déperdition de matière et par la grâce d’un esprit de boutique, la tentation était grande d’imiter les voisins et de s’en mettre plein le tronc. Du prophète au profit, la distance est vite parcourue, cornette au vent. Amen (l’oseille), ad majorem Ditis[*] gloriam.

Le diocèse semble avoir oublié l’époque où, dans un Empire romain d’Occident délitescent, Augustin d’Hippone et Ambroise de Milan, docteurs et Pères de l’Église, provoquaient la tenue d’un concile sur le sujet du droit d’asile face à l’afflux de réfugiés chrétiens et païens chassés de chez eux par la misère, l’effondrement de l’État et les razzias des envahisseurs barbares. Il semble ignorer les appels répétés du pape François à la défense d’une société inclusive. Que ne demande-t-il l’assistance, s’il est dépassé, du Jesuit Refugee Service, qui possède plusieurs antennes en Normandie, mais, étrangement, aucune à Rouen ? L’ordre jésuite, qui fit montre plusieurs fois par le passé de son aptitude à gérer avec humanité et efficacité les situations d’urgence, pourrait relayer utilement les associations locales, épuisées. Mais non, rien ne bouge dans les hautes sphères bassement intéressées. 

Il faut dire que la parcelle, comprise entre l’ancien rempart médiéval et la rue de Joyeuse, un flanc de coteau autrefois planté de vignes, est immense : près de 8 000 m², couverts en grande partie de jardins luxuriants, bien exposés, face au sud. Contrairement aux deux autres établissements, qui bénéficient d’une protection MH, l’un (ancien couvent des Gravelines) pour la qualité de son bâti, l’autre (ancien couvent des Franciscaines) pour sa chapelle abritant une fresque (oubliée et invisible) de Maurice Denis, le foyer Sainte-Marie n’a, croit-on savoir, alors que les informations sont rares et l’accès difficile, rien pour lui, hormis les jardins : une chapelle néogothique de la seconde moitié du XIXe siècle, en bon état, et des bâtiments conventuels a priori délabrés de la même époque. En plein centre historique, c’était, pour le diocèse, l’annonce faite à sa pomme d’un ruissellement miraculeux et, pour le providentiel et discret acheteur, la promesse d’une manne surabondante, à base de béton et de clapiers « de standing », biodégradables au-delà de la garantie décennale. À aucun moment, visiblement, la reconversion de ce lieu de vie et de prière n’a été questionnée en dehors des clous habituels de la bête opération immobilière. Il fallait agir vite et en tapinois, quitte à minimiser l’intérêt patrimonial du site, l’idée étant de garder les jardins et de raser le gros du bâti existant pour reconstruire par-dessus en plus propre, c’est-à-dire en moins durable et en plus lucratif. Quand on veut se débarrasser de sa mule, on lui découvre le farcin.

Cour occupée de l'ancien couvent, dans un état de décrépitude avancée, comme chacun peut le constater. © Raphaël Tual, 76Actu Cour occupée de l'ancien couvent, dans un état de décrépitude avancée, comme chacun peut le constater. © Raphaël Tual, 76Actu
Tout aurait pu suivre son train d’abbé commendataire, seulement voilà, une mouche s’est noyée dans le Saint Chrême. Ce maquignonnage à l’envers – dépréciation de l’intérêt patrimonial de la parcelle pour exciter l’imagination de l’acheteur – a fini par s’ébruiter dans le quartier, car l’exultation vénale est difficile à contenir. L’association La Boise de Saint-Nicaise, qui a réussi à contrecarrer provisoirement les projets de vente et de découpe de l’ancienne église paroissiale, pourtant inscrite, par la municipalité, a lancé une alerte patrimoniale locale et nationale. La DRAC Normandie, contactée l’année dernière par l’opérateur, qui a sans doute compris qu’il avançait en terrain miné, ne peut pas communiquer sur la nature du projet et n’évoque que d’éventuelles fouilles préventives si celui-ci est validé. Les Rouennais en sauront davantage quand le permis de construire sera affiché et auront deux mois pour le contester, s’ils l’osent. La mairie, sans vigie patrimoniale depuis des lustres, n’a même pas fait valoir son droit de préemption, au moins sur la chapelle et les jardins, qui eussent pu accueillir une ferme urbaine. Le diocèse, quant à lui, ne trouve rien à redire à la grande braderie de son patrimoine, pour partie constitué grâce aux dons des fidèles, les premiers trahis par leur Église, Jésus mis à part.

On a du mal à imaginer qu’à proximité du rempart et à l’emplacement d’anciens terrains maraîchers médiévaux, il n’y ait rien d’intéressant à trouver, de même qu’on a du mal à imaginer que des locaux qui ont accueilli des étudiantes jusqu’à une date récente soient d’une vétusté telle que la destruction s’impose. Enfin, le couvent actuel a été bâti sur les ruines d’un autre couvent, le couvent des Mathurins, qui abritait un hôpital et fut fermé à la Révolution. Les Mathurins ou Trinitaires s’occupaient de racheter les captifs chrétiens des barbaresques, ces corsaires musulmans qui écumaient la mer Méditerranée. Les religieux processionnaient dans la ville pour récolter des fonds en s’enchaînant aux heureux délivrés, avec un enfant déguisé en ange à chaque bout de la chaîne, ce dont la toponymie locale a conservé le souvenir, puisque une rue du quartier porte le nom « Des deux-Anges ». L’un des pères rouennais de l’ordre, Philémon de la Motte, est l’auteur d’une relation de voyage en terre barbaresque assez connue et intitulée : Voyage pour la rédemption des captifs aux royaumes d’Alger et de Tunis fait en 1720 par les pères François Comelin, Philémon de la Motte et Joseph Bernard, de l’ordre de la Sainte-Trinité des Mathurins. On ne voit pas les Trinitaires fermer leurs portes à des migrants, fussent-ils d’une autre confession que la leur.

C’est donc ces fausses évidences et ce passé plus riche qu’il n’y paraît que le collectif La Garenne, averti de ce projet immobilier banalement inepte – et impie, sachant à quel devoir d’hospitalité les hommes et femmes de Dieu sont tenus –, est venu bouleverser par son action, comme un sèche-cheveux allumé dans un magasin de cierges. Il lui fallait un nouveau havre, le précédent – une résidence désaffectée, rue du Hameau des Brouettes, propriété municipale vendue à un privé – étant menacé d’une expulsion imminente de ses deux cents occupants. Considérant d’une part qu’un ancien foyer est parfaitement susceptible d’en devenir rapidement un nouveau à moindres frais, dans une période de pression migratoire accrue et de disette budgétaire, subodorant d’autre part que celui-là, contrairement au tableau qui en est généralement fait, est loin d’être décrépi et inhospitalier, qu’il changerait même sacrément des baraquements bricolés à la hâte par les autorités et des squats réaménagés, les militants ont fait constater par huissier leur présence en ces lieux le 16 octobre et les ont investis en nombre le 18, à l’occasion d’une manifestation contre la criminalisation des squats et la loi ELAN (Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique), prenant de court les autorités. Puisque le foyer a été privatisé par ses vestales, il convenait d’en forcer les portes et de le reconsacrer civilement. Ce fut fait, mais sur un mode éphémère. La police est allée jusqu’à inventer la prise en otage d’une des Sœurs pour évacuer les lieux.

La mairie, avec l’aide de la métropole, aurait pu accompagner le mouvement en préemptant l’ensemble, ce qui lui aurait permis d’en finir avec ce jeu coûteux du chat et de la souris, et de proposer une solution de logement digne, de qualité, ainsi que des activités sur place. Elle a encore la possibilité de ne pas valider le permis de construire ou d’obliger l’opérateur à revoir sa copie. Le fera-t-elle ? Le problème est que saint Lucre a des adeptes plus zélés encore du côté du bras séculier… L’hospitalité, ça ne rapporte rien. Laisse béton. Dans une métropole qui détruit plus de 70 hectares par an de terres agricoles, que représentent quelques milliers de mètres carrés ?

Toutefois, tout ce charivari n’est pas bon pour les affaires et les élus rouennais se verront reprocher vertement, à l’avenir, leur inaptitude à mettre en conformité les discours et les actes, s’agissant de la prétendue tradition française de l’accueil – qui rime de plus en plus avec cercueil – et de la transition écologique – qui, de toute façon, ne rime à rien en régime néolibéral.
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[*] Dis, Ditis au génitif, dieu romain des richesses, assimilé à Pluton. Que saint Ignace nous en excuse.

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