Épiménide le Crétois à Pôle emploi

C’est la saison des ballons d’essai gonflés au gaz moutarde : la direction de Pôle emploi envisagerait de supprimer 4 000 postes, soit 7 % de l’effectif de l’établissement public, au nom d’une logique absurde mais qui, paradoxalement, sait où elle va.

Logique shadok Logique shadok

D’après les informations du Journal du dimanche, le directeur général de Pôle emploi, Jean Bassères, envisagerait de supprimer 4 000 postes dans son agence, en raison d’une embellie sur ce que l’on appelle communément le « marché du travail », où le minerai humain se vend à la découpe. L’embellie a beau être toute relative, vu la forte hausse des demandeurs d’emploi joignant une activité partielle à une allocation, en avant toute ! Et tant pis si l’on bute sur une aporie dans le raisonnement syllogistique de la gestion néolibérale à flux tendu des ressources humaines : Il y a une baisse du nombre de chômeurs que les agents de Pôle emploi accompagnent dans leurs démarches de retour à l’emploi ; or, qui dit baisse du nombre de chômeurs dit baisse d’activité pour les agents ; donc on a moins besoin d’agents à Pôle emploi. Licencions-en 4 000, pour faire bonne mesure. Problème : on se retrouve du coup avec 4 000 chômeurs de plus sur le « marché », donc il y a une augmentation du taux de chômage et il faut recruter de nouveaux agents à Pôle emploi. Cela entraîne derechef une baisse du taux de chômage et il n’est par conséquent plus nécessaire d’avoir autant d’agents à Pôle emploi. Etc.

Cela ne vous rappelle-t-il rien ?

Le paradoxe du menteur, peut-être inventé par le philosophe Eubulide, au IVe siècle avant J.-C., et lancé à pleine charge contre Aristote : Épiménide le Crétois dit que tous les Crétois sont des menteurs ; or, Épiménide est Crétois ; donc, s’il ment, son affirmation est fausse, ce qui veut dire que les Crétois disent tous la vérité. Mais si les Crétois disent tous la vérité, alors Épiménide, quand il dit que les Crétois sont tous des menteurs, dit vrai. Etc.

Une manière de résoudre ce paradoxe migrainogène consiste à dénoncer la formulation vicieuse de l’une ou l’autre prémisse, voire des deux. Dans le cas du paradoxe d’Épiménide, il est impossible de croire un seul instant que tous les Crétois soient des menteurs, en bloc et tout le temps. Certains Crétois mentent parfois. Nous pourrions tout à fait souscrire au syllogisme suivant : Épiménide le Crétois dit que certains Crétois mentent parfois ; or, s’il est Crétois, il peut faire partie de ceux qui disent la vérité ; son affirmation est par conséquent recevable. Et s’il faisait d’aventure partie des menteurs occasionnels, rien ne nous permet d’affirmer qu’en l’occurrence il mente.

Dans le cas du raisonnement à la fois cynique et cinoque de Jean Bassères (et de la ministre du travail Muriel Pénicaud), la prémisse selon laquelle le chômage baisse est vicieuse au sens où, s’il baisse globalement, en gros (se méfier des appréciations massives qui préfigurent le coup de masse), non pas sous la forme absurde d’une inversion de courbe, mais sous celle d’un léger reflux, d’une lente érosion, il faut voir à quels types de contrat cette baisse profite (CDD, intérim). La seconde prémisse est tout aussi vicieuse : elle ne dit pas que l’épaisseur du « portefeuille » de chômeurs des agents de Pôle emploi est déjà telle qu’il leur est difficile d’assurer un suivi correct autre que purement statistique et policier. S’ils ont moins de cas à traiter, ils peuvent redistribuer leur temps d’activité de façon à mieux les traiter, glisser d’une logique quantitative vers une logique qualitative. Cela semble l’évidence même, mais peut-on attendre autre chose d’un énarque passé par les Finances, nommé par Nicolas Sarkozy et confirmé par ses successeurs dans sa fonction, qu’une vision obtusément quantitative, dont l’objectif inavoué est le sabordage d’un établissement public ?

Depuis quelques années, avec un zèle criminel, certains hauts fonctionnaires à l’échine souple s’emploient parfois à gérer, sinon à créer de la pathologie administrative. Ne pas s’expliquer autrement leur permanence dans un environnement de précarité croissante.

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