Aux jacques de tout temps

Il fut beaucoup question, ces derniers jours, de la Grande jacquerie (1358). Rappel en forme de ballade pour que l’étendard des invisibles enfin visibles en leur détresse ne soit pas la Montjoie des dupes.

Bataille de Meaux (1358). Déconfiture des jacques. Froissart, "Chroniques de France", Français 2643, fol. 226v. Bataille de Meaux (1358). Déconfiture des jacques. Froissart, "Chroniques de France", Français 2643, fol. 226v.
Aux jacques de tout temps

En ce temps-là, la France était
Sans roi, captif, son ost défait[1],
Soudain livrée aux mercenaires.
Quand on est noble, on se refait
En s’équipant pour d’autres guerres.
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le jacque qu’on greva[2].

Il fallut pour le roi payer ;
Il fallut solder le routier[3] ;
La peste réclama son dû,
Le diable même eut son denier ;
La faim mangea le résidu.
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le jacque qu’on greva.

L’autre jour, au fond d’un vallon,
Dans ledit royaume profond,
Le jacque et le bourgeois ensemble
Contre les nobles firent front,
Et le bourgeois encore en tremble.
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le jacque qu’on greva.

Les jacques servirent un temps
Ceux de la caste des marchands
Qui disputaient au roi le règne.
Mais gare lorsque, après les grands,
C’est la rente à son tour qu’on saigne.
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le jacque qu’on greva.

Un prévôt[4], par un coup d’éclat,
Crut pouvoir faire un tiers-état
Du jacque et d’un roi navarrais[5],
Mais ce roi, quoique renégat,
Agit en roi des plus mauvais.
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le jacque qu’on greva.

La noblesse, à coups d’éperons,
Se retournant vers les godons[6]
Pour racheter son discrédit,
Sur le jacque leva des fonds,
Refit la guerre et reperdit[7].
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le jacque qu’on greva.
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[1] Jean II, fait prisonnier à la bataille de Poitiers, en 1356.
[2] Grever signifiait dans l’ancienne langue « accabler », « tourmenter », « blesser ». Le sémantisme du verbe recouvre la palette des effets concrets des abus, des injustices, des exactions et des déprédations dont le menu peuple, qui fut longtemps presque à lui seul tout le peuple, fut victime durant des siècles.
[3] Soldat d’aventure, membre des Grandes compagnies qui rançonnaient villes et campagnes.
[4] Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, essaya de profiter de la faiblesse du dauphin, futur Charles V, pour instaurer une monarchie constitutionnelle.
[5] Charles II de Navarre, surnommé « le Mauvais », aspirait au trône de France. Fieffé dans le royaume, il disposait de points d’appui pour pousser ses intérêts en variant les alliances.
[6] Terme d’injure appliqué aux Anglais durant la guerre de Cent Ans. Le godon était aussi le goinfre.
[7] Bataille d’Azincourt, en 1415.

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