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Billet de blog 25 septembre 2015

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Le syndrome obsidional

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Le mur murant Paris rend Paris murmurant.
Anonyme. 

Obsidional (adj.) : qui a rapport au siège. Du latin obsidio, -nis : « siège », « blocus ». Syndrome obsidional : mal de qui se sent assiégé. 

Une porte fermée, surtout si elle craque, a toujours stimulé plus vivement la peur qu’une porte ouverte. On s’imagine que sa paroi bombe sous la pression d’un doigt formidable. Dieu seul sait quel trop-plein d’horreurs elle s’apprête à libérer. L’appréhension de ces horreurs supposées fait grimacer horriblement ceux qui l’éprouvent. Les Américains, qui ont fait de leur dream of life une casemate, devraient méditer sur cette recette bien connue des films d’épouvante. Leur home-fortress leur procure l’illusion qu’ils peuvent se protéger contre l’air même, ce traître qui les renifle, qui les pénètre et qui, pour un peu, leur refilerait sa pestilence. Qui n’a remarqué, cependant, que l’asepsie domestique, derrière son blindage et sa batterie de fusils automatiques, dégage sa propre pestilence ?

L’arsenal inemployé nourrit chez son propriétaire, bon père de famille, un désir croissant de la cible. Comme un résidu de raison, mélangé à la peur du shérif, le retient d’y céder, son désir se tue lui-même et ressuscite en compulsion. Cette compulsion est prise en charge par les clubs de tir. Mais la compulsion se lasse vite des silhouettes en contreplaqué et des mannequins qui crachent de l’ouate à l’impact. C’est une enfant gâtée. Elle réclame de la viande. Le compulsif se décide alors à acheter une carcasse de bœuf chez le boucher et il court la suspendre à un croc, au fond du garage. Rhâââ, lovely ! Sans plus attendre, il la mitraille frénétiquement, avec des convulsions de regard et des révulsions de langue qui feraient rire un chasseur-cueilleur du paléolithique. L’accès ne dure pas. Les carnations flasques d’une carcasse décongelée font injure au carmin épais, insolent, de la vie qui pulse. Ses roses givrés n’approchent pas le rose diaphane et changeant de la vie qui se retire peu à peu, comme une mer à marée basse brûlant des derniers feux du crépuscule. Notre compulsif, qui ne sait plus comment alimenter sa compulsion, va dans la chambre de son fils ou dans celle de sa femme, se saisit sans préavis de la créature qui s’y trouve, lui menotte les mains, la traîne par le col dans le vestibule et la suspend au portemanteau. Là, il n’a plus qu’à presser la détente, calmement. Une fois qu’il a franchi les seuils de l’inconfort moral et de la frustration, l’homme jouit calmement, comme un bonze. Il peut alors s’appliquer en esthète à détailler toutes les nuances du rouge.

Si tous les hommes ne passent pas à l’acte, ils sont du moins hantés par la possibilité de sa réalisation. Cette hantise empoisonne l’atmosphère qu’ils se sont faite, court-bouillon où ils font mijoter leur famille. Des millions de foyers américains sentent la mort, sont des foyers de mort, non pas tant parce qu’on y trouve des armes que parce que celles-ci se cachent parmi les effets de la vie courante, dans un tiroir, sous des papiers ou des slips de rechange, dans un débarras, au milieu des outils de jardinage.

Le maléfice est un mal insinué dans le quotidien. Le Moyen Âge, qui écrivait parfois arme pour âme, a marqué cette puissance d’insinuation dans le lexique même, jouant avec l’étymologie. Le forgeron perdait son âme à fabriquer des armes et était toujours suspecté d’acoquinement avec le diable.

L’arme introduit le fanatisme dans la religion domestique. On n’arme pas les dieux du foyer. Sous couvert d’interdire à la violence d’entrer chez eux, des époux aimants l’ont établie à domicile. La violence ayant pour coutume de s’inviter chez ses hôtes, il est facile, pourtant, de la désarmer : il suffit de laisser la porte ouverte.

Montaigne, au plus fort des guerres de religion, n’avait pas craint de rester dans son château, un château de plaisance qui ne pouvait guère soutenir un long siège. Sa garde était réduite à la valetaille. Il vit un jour approcher une troupe armée à la tête de laquelle s’était placé un indigène de ses connaissances. Le philosophe était trop fin renard pour ne pas voir dans quel dessein ce voisin casqué comme un coq, profitant des troubles qui ensanglantaient le Périgord, venait lui faire ses amitiés. Il le savait convoiteux de sa terre. Jaugeant d’un côté sa maigre force et estimant, de l’autre, la détermination des soudards contre lesquels, dans un premier mouvement, il avait compté l’employer, Montaigne abandonna tout projet de résistance. Il s’avança à la rencontre des visiteurs, les accueillit d’un sourire de bienvenue et leur offrit de se reposer des courbatures du voyage devant une bonne flambée, tandis qu’on leur servirait un goûter de charcutailles. Il leur montra son intérieur, sans rien leur dissimuler de ses meubles. Il ignora sagement les rires sous cape que sa feinte ingénuité provoquait dans la troupe. Le voisin, surpris d’un tel procédé, déposa son escopette dans un coin et joua le jeu de la conversation à bâtons rompus, où Montaigne excellait. Le temps passa et emporta le motif de la visite. L’angélus trouva nos brigands béats, repus, satisfaits, comme s’ils avaient séjourné chez les Lotophages[*]. On se quitta en bons termes, avec de belles accolades chevaleresques, appuyées de promesses d’entraide, et la messe fut dite. Au même instant, quelques lieues plus loin, un honnête citoyen, pour avoir tiré un coup d’arquebuse à la diable contre des maraudeurs, voyait son domaine saccagé, sa femme forcée, ses enfants éventrés et ses serviteurs embauchés à la curée.  

Nous n’avons pas quitté cet état de guerre vicinale. La sociabilité globale a globalisé la défiance. La solidarité, même après ravalement, garde un air louche. Quand l’opportunisme et le mimétisme ne suffisent pas à expliquer que des individus fassent bloc contre une menace plus ou moins constituée, on apporte la caution ultime, dirimante, de la tradition. – La Tradition, s’il vous plaît. Un peu de respect.

Si certaines communautés villageoises des Balkans cachèrent des Juifs fugitifs durant la Seconde guerre mondiale, si elles allèrent contre le préjugé négatif qui avait gouverné jusque-là leurs rapports avec « ces gens », ce n’est pas – disons-le tout net et sans égard pour les deux ou trois exceptions qui nous démentiraient – par humanité mais par habitude. Le sens de l’hospitalité, dans cette partie du monde qui avait vu passer bien des envahisseurs, s’était élevé, à force d’épreuves, à la dignité de dogme codifié. Critiquer le dogme de l’hospitalité – pas l’hospitalité elle-même – revenait, pour l’audacieux qui s’y essayait, à s’exclure de la communauté. La proscription s’aggravait d’un bannissement à vie s’il était convaincu de transgression.

Et l’on voudrait que le rescapé de la Shoah se confondît en remerciements, qu’il rendît grâces, sinon à ses hôtes, du moins à la tradition qui tenait leur porte toujours ouverte ! Ce serait accorder un blanc-seing à un autre totalitarisme. Cette tradition intouchable avait ses intouchables, ses martyrs, ses boucs émissaires. Quel sort réservait-elle, par exemple, à un membre ordinaire de la communauté qui, par fidélité au principe plus qu’au code, aurait donné asile à un membre proscrit ? La peine capitale. Le joug de la tradition n’est pas moins insupportable pour être plus généreux. Comment ne pas voir dans cette hospitalité d’habitude, scrupuleuse à l’excès, inhospitalière à l’occasion, un autre pharisaïsme, un terrorisme de la bienfaisance ? Il ferait beau voir qu’on fût toujours bon pour de bonnes raisons. Quand elle invoque une raison, la bonté cherche souvent à se défendre d’une mauvaise intention. La vraie bonté n’ouvre pas sa porte sur commande. Elle n’a pas de porte. Chez elle, c’est chez vous, fussiez-vous le diable, et le diable peut être décontenancé, voire édifié d’être reçu comme un ange en visite.

Le plus grand moment du judaïsme antique fut son acclimatation à l’hellénisme, cette culture de l’hospitalité intellectuelle. La réaction pharisienne prit prétexte du massacre, sous l’empereur Trajan, de la communauté juive d’Alexandrie pour renier tout à fait un legs qu’elle s’était contentée, jusque-là, de disqualifier. Ce legs tenait dans une œuvre profuse, la Septante, traduction collective de la Bible hébraïque à destination des Juifs hellénisés. Il serait abusif d’affirmer que les Juifs d’Égypte – tous ne vivaient pas dans le quartier Δ de la capitale – épousèrent le parti grec sans y mettre de conditions. Il est des servitudes irréductibles. Toutefois, il ressort de leurs rapports avec les Lagides qu’ils avaient renoncé à mettre les scellés à leur foi. La Septante ne fut pas un outil forgé par une communauté expatriée pour ressouder ses liens avec une métropole mythique. Cette première Bible à usage externe fut rédigée à l’instigation du pharaon lui-même, Ptolémée II, qui voulait que la confession juive, à égalité avec les autres cultes, laissât une trace dans les rayons du Museion d’Alexandrie. Yahvé parmi les Muses ! Ce qui semblait normal aux Juifs alexandrins du IIIe siècle avant J.-C. devait provoquer, une centaine d’années plus tard, le soulèvement de la Judée contre les Séleucides.

Nous aurions tort, cependant, de présenter l’accouchement de cette œuvre de compromis comme une rupture épistémologique radicale, équivalente à la déchirure du Voile sacré. Si nous nous plaçons du point de vue orthodoxe, le plus insupportable n’était pas que des Juifs renégats eussent accédé au désir d’un prince païen, adorateur de Dionysos, héritier de Ramsès II, persécuteur d’Israël – on a tous des faiblesses, surtout quand on nous force la main. Non, le scandale venait de ce qu’ils avaient participé à la fondation même de l’empire lagide, qu’Alexandrie avait été leur rêve autant que celui des Grecs, qu’ils s’étaient battus dans les armées du roi pour le défendre. La rupture, la déchirure étaient dans le fait même de s’implanter en Égypte.

Sur une stèle du IVe siècle d’un cimetière juif d’Alexandrie, une épitaphe en hébreu laisse apparaître les lettres initiales du nom grec Apollonios. Blasphème ! Comment un Juif a-t-il pu se réclamer du lignage d’Apollon sans être changé dans la seconde en statue de sel ? Sans doute parce qu’il ne regardait pas constamment derrière lui pour s’assurer qu’il respectait bien la lettre mosaïque. L’Égypte était pour cet Apollonios une nouvelle Terre de Promission, un nouvel Israël. Cette terre-là ne fut pas conquise aux dépens de ses premiers occupants. Dieu ne prêta pas son concours au massacre des idolâtres. Les Tables de la Loi, ici, renoncèrent à la table rase. En revenant en Égypte, les Juifs ne régressaient pas à un stade antérieur à l’Exode, ils rentraient dans la patrie de la pensée, pour une marche d’un autre type. Ils furent les premiers pèlerins, les premiers forceurs du blocus clérical.

« Seigneur, prête l’oreille à mes larmes, ne reste pas sourd, car je ne suis qu’un émigré chez toi, un hôte comme tous mes pères. »
Psaumes, 39, 13. 

L’hospitalité vraie se situe exactement à ce point de rencontre où chacun se fait l’hôte de l’autre sur une terre dont nous n’avons que l’usufruit.

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[*]Mangeurs de lotus rencontrés par Ulysse au cours de son périple. Le héros ne céda pas à la tentation d’oublier en leur compagnie et sa patrie et le crime qui l’en éloignait.   

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