Lubrizol: le patrimoine comme cause environnementale

Grâce à une association rouennaise, le rapport sénatorial sur l’explosion de l’usine Lubrizol reconnaît pour la première fois en France le principe d’une indemnisation pour atteinte au patrimoine. Quels sont les enjeux dans une des villes les plus riches du pays en la matière, et l’une des plus exposées historiquement aux accidents industriels ?

Rouen, 26 septembre 2019, abbatiale Saint-Ouen. © LAM Rouen, 26 septembre 2019, abbatiale Saint-Ouen. © LAM
C’est une petite révolution passée totalement inaperçue hors des cercles des défenseurs du patrimoine. Le Sénat en est à l’initiative. Plus précisément la commission d’enquête sénatoriale[1] qui a rendu le 2 juin dernier un rapport… au vitriol sur la gestion de la catastrophe de Lubrizol. Ce rapport ne se contente pas de lister les manquements de l’industriel et de l’État. Il propose des pistes de réforme sous forme de préconisations. Celles touchant à la reconnaissance du préjudice patrimonial interviennent après une affirmation forte au futur et non au conditionnel – « l’indemnisation devra prendre en compte les atteintes au patrimoine » :  

« La contribution écrite de l’association rouennaise de défense du patrimoine “La Boise de Saint-Nicaise” rappelle que Rouen est, avec Paris et Nancy, une des villes françaises qui concentrent le plus de monuments inscrits ou classés au kilomètre carré. Dans sa contribution, l’association souligne que la situation de son patrimoine monumental, exposé aux agressions de la pollution, au manque d’entretien et de fonds pour le restaurer, était déjà inquiétante avant l’accident Lubrizol. L’abbatiale Saint-Ouen, édifice de la taille d’une cathédrale et à la charge de la commune, atteste à elle seule de l’état général du patrimoine rouennais : ce dernier tombe littéralement en morceaux”. Or le surcroît d’émanations soufrées fixé sur les bâtiments dès les premiers jours suivant l’accident de Lubrizol par une pluviométrie abondante, amplifie un phénomène chronique et irréversible de nécrose de la pierre et du béton[2], en plus d’attaquer les vitraux anciens.

Quel coût supplémentaire la pollution accidentelle liée à l’incendie de Lubrizol va-t-il entraîner ? Les collectivités publiques, déjà fortement sollicitées, parviendront-elles à dégager des moyens supplémentaires, dans un contexte marqué par la baisse des dotations de l’État ? Le régime d’indemnisation à l’amiable mis en place est-il adapté à la couverture de ce préjudice qui pourrait ne se manifester qu’à long terme ? Autant de questions qui restent aujourd’hui en suspens et qui justifieraient que la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) et les associations de défense du patrimoine soient pleinement associées aux structures de suivi des conséquences de l’accident. »

Rouen, historiquement, est le lieu de naissance de l’industrie chimique française et de la réglementation moderne des activités industrielles. La première fabrique d’acide sulfurique (alors appelé « huile de vitriol ») y est créée en 1766-1769 par l’Anglais naturalisé John Holker, nommé par le roi inspecteur général des manufactures et propriétaire lui-même d’une manufacture de velours de coton dans le faubourg Saint-Sever, juste en face de Rouen, sur la rive gauche de la Seine, à 500 mètres du site actuel de l’usine Lubrizol. L’acide sulfurique servait au mordançage, à la fixation des teintures sur les textiles.

À l’époque, le Parlement de Normandie, chargé de la police environnementale, marque son opposition, car très vite des émanations toxiques sont responsables de nausées, de vomissements parmi les riverains, les fabriques poussant comme des champignons au milieu des habitations, et les plaintes affluent. La réforme de la constitution monarchique par le Chancelier Maupeou fait disparaître les réticences des autorités locales en supprimant le Parlement de Normandie. L’industrie peut alors se développer à l’aise, même s’il y a des trous dans les linges mis à sécher.

En 1772, le plus important procès de la pollution industrielle sous l’Ancien Régime implique Holker, à cause des effets néfastes sur la santé et la végétation des gaz acides qui s’échappent de ses chambres à plomb, où s’élabore l’huile de vitriol. Soutenu par l’académicien et directeur du commerce Trudaine, l’industriel obtient un arbitrage par le Conseil du roi face aux plaignants rouennais. Le souci du développement de l’économie l’emporte alors sur la police environnementale et, en septembre 1774, les Rouennais sont déboutés. Défense est alors faite à quiconque de perturber les activités manufacturières de Holker. Cette décision – fait capital – fera jurisprudence et permettra l’implantation, quelques années plus tard, de la deuxième fabrique d’acide sulfurique française à Paris[3].   

Sous l’Empire, les représentants de l’État, dans un premier temps, ont plutôt tendance à célébrer les innovations des manufacturiers, sans trop se poser de questions. Ainsi du préfet Beugnot, qui plaide pour la création d’une école de chimie spéciale à Rouen[4]. Le même, dans une note au ministre de l’intérieur rédigée le 18 septembre 1805, à la suite de réclamations d’habitants de Saint-Sever au sujet des « nuisances » des fabriques de vitriol et de soude, renvoie au rapport de la classe des sciences physiques et mathématiques de l’Institut et aux conclusions du chimiste Chaptal affirmant l’innocuité des opérations industrielles « bien conduites » : « L’acide sulfurique s’obtient par la combustion d’un mélange de soufre et de salpêtre : il est bien difficile que dans cette opération il ne se répande une odeur plus ou moins marquée d’acide sulfureux autour de l’appareil mais dans les fabriques conduites avec intelligence cette odeur est à peine sensible ; elle ne représente aucun danger pour les ouvriers qui la respirent journellement, aucune plainte de la part des voisins ne saurait être fondée. »[5] C’est exactement ce même discours méprisant découplant odeur infecte et nocivité que l’État servira 214 ans plus tard aux Rouennais après l’explosion de centaines de fûts d’hydrocarbures stockés sur les sites de Lubrizol et de Normandie logistique.

La nomination du baron Savoye-Rollin au poste de préfet de Seine-Inférieure en 1806 va entraîner un changement d’approche. Les accidents, recours et pétitions de riverains se multipliant, celui-ci décide d’encadrer étroitement le développement de l’industrie, quitte à inspecter lui-même les fabriques. Un premier arrêté préfectoral concernant les manufactures de produits chimiques est publié le 10 octobre 1809.

Arrêté du préfet Savoye-Rollin du 10 octobre 1809 (affiche). © Archives départementales de Seine-Maritime Arrêté du préfet Savoye-Rollin du 10 octobre 1809 (affiche). © Archives départementales de Seine-Maritime
À la grande satisfaction du baron, l’arrêté est traduit au plan national le 15 octobre 1810 par un règlement « général et uniforme », qui se fonde sur l’avis des autorités ET des populations locales. Le cadre est posé par décret :

« Les manufactures et ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode ne peuvent être établis sans autorisation : ils sont répartis en trois classes selon qu’ils doivent être éloignés des habitations particulières […]. Les formalités préalables consistent successivement en :

– demande d’autorisation de l’entrepreneur présentée au préfet et affichée dans toutes les communes dans un rayon de 5 km ;

– informations, appelées enquêtes De commodo et incommodo, auprès des maires et des habitants des communes ;

– oppositions transmises selon les classes au Conseil d’État ou en Conseil de préfecture. »[6]

C’est à l’esprit de ce décret fondateur que revient le rapport sénatorial, y compris dans son volet patrimonial.  

Les élus rouennais, quand on leur présente ce nouveau levier mis à leur disposition par le Sénat, ont tendance à répondre : « Notre priorité, ce sont les populations. » Comprendre : les monuments, qui ont bien tenu jusque-là, peuvent bien tenir encore un peu ; du reste, les vieilles pierres ne votent pas. La procrastination des élus reposait jusqu’à présent sur l’obstacle financier : il faut 100 millions d’euros, soit plus de la moitié du budget municipal, pour restaurer le seul patrimoine religieux de la ville. Maintenant qu’il est possible d’appliquer le principe pollueur/payeur au préjudice patrimonial, de responsabiliser directement les industriels et de briser la boucle maudite de la restauration continue à fonds publics perdus, on joue les gens contre les vieilles pierres. Outre qu’on peut douter de la bonne foi des édiles au vu des autorisations délivrées pour continuer à développer des zones d’habitation, labellisées « éco-quartiers » dans une opération de verdissement publicitaire qui n’abuse personne, à proximité des sites industriels classés Seveso seuil haut, on constate à quel point le court-termisme et l’inculture historique font écran, chez certains politiques, à une appréhension globale, sensible et décloisonnée de l’écosystème urbain.

Rouen, capitale européenne des sulfures. © Marie-Hélène Labat Rouen, capitale européenne des sulfures. © Marie-Hélène Labat

250 ans d’expérience de cohabitation avec les risques industriels, expérience d’autant mieux documentée qu’elle a fait avancer le droit environnemental français, ne parviennent pas à dessiller le personnel politique rouennais, y compris dans l’actuel attelage PS-EELV-PC-Génération.s qui dirige la ville en poussant, pour préparer le « monde d’après », des solutions aussi « avant-gardistes » que le bus au diester ou la voiture à l’hydrogène, solutions qui expriment moins le souci de sauver notre avenir que d’en assurer encore un à l’agro-industrie du colza et à la pétrochimie polluante en vallée de Seine, dont les défaillances et manquements à répétition ont définitivement mazouté l’image. Les émanations qui attaquent les monuments du fait des activités pétrochimiques et portuaires attaquent aussi bien les maisons et les immeubles, comme leurs habitants. L’état du bâti, monumental ou pas, est un indicateur spectaculaire du niveau d’exposition des organismes vivants à la pollution. Il faut attaquer de front toutes ces questions simultanément. Cela, le maire radical de Rouen Marcel Cartier l’avait bien compris, comme en témoigne l’arrêté municipal du 11 juillet 1899 concernant l’installation d’appareils fumivores dans les établissements industriels :

« Depuis quelques années il a été créé à Rouen des établissements industriels dont les foyers consomment de grandes quantités de houille ; que la fumée qui se dégage des cheminées de ces établissements obscurcit l’air et le vicie absolument, pénètre dans les appartements, attaque les monuments publics et les maisons particulières, infecte l’atmosphère et nuit gravement à la santé publique […]. Il existe divers moyens pratiques et efficaces pour atténuer, dans une large mesure, ces graves inconvénients, soit par le choix d’un combustible ne donnant que peu de fumée, soit par l’emploi d’appareils fumivores. »[7]

L’historien Michel Croguennec, auteur avec Alain Alexandre d’Histoires d’usines (2013), qui traite de près de 200 ans d’histoire industrielle rouennaise, dépeignait en ces termes le 6 octobre 2019, dans le Paris-Normandie, les effets globaux de la pollution au XXe siècle sur les êtres et les choses, et leur coût considérable pour la collectivité : « La pollution atmosphérique omniprésente se manifeste tous les jours de froid par la formation de brouillard particulièrement épais qui réduit la visibilité à seulement 1 ou 2 mètres. Les jours de mauvais temps, les pluies acides viennent brûler les végétaux, tacher le linge étendu, mais aussi attaquer les matériaux des bâtiments comme la pierre calcaire, les peintures, les canalisations ou les toitures. Dans les zones les plus impactées par ces retombées acides, la durée de vie des zincs de couverture ne dépasse pas vingt ans. » Le journal d’ajouter : « En 1933, la ville de Petit-Quevilly choisit d’adopter pour ses nouveaux abattoirs des couvertures dotées de chapes protectrices en asphalte, plus durable que les ardoises ou les tuiles, qui ne résistent pas aux acides des usines de la région. »

L’association La Boise de Saint-Nicaise demande aux élus de Rouen et de sa métropole non seulement de s’appuyer sur le rapport sénatorial pour réclamer à Lubrizol et Normandie logistique une indemnisation pour atteinte au patrimoine par dégagement de produits sulfurés, mais également d’instaurer dans la foulée – autre première – une taxe métropolitaine pour agression chimique des monuments, suivant le principe pollueur/payeur, pour forcer les industries incriminées à réduire drastiquement leurs émissions. D’autres villes, comme Le Havre, Lyon ou Marseille, pourraient suivre.

La Boise de Saint-Nicaise demande en outre à ces mêmes élus de tenir compte des effets dévastateurs sur le patrimoine beyrouthin de l’explosion d’un dépôt de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium le 4 août dernier. Rouen, en dépit des destructions et pillages de la Seconde Guerre mondiale, possède un des plus riches ensembles de vitraux du pays. Mais Rouen a vu également transiter par son port en 2019 1,5 million de tonnes d’engrais (liquide ou solide) au nitrate d’ammonium pour l’agriculture conventionnelle. L’usine Boréalis, classée Seveso seuil haut, voisine de Lubrizol, stocke, tout en invoquant pour sa défense un roulement rapide des volumes, des milliers de tonnes d’engrais au nitrate d’ammonium. Après ce qui s’est passé à l’usine AZF de Toulouse en 2001 (explosion d’un stock de nitrate d’ammonium) et à Lubrizol-Rouen en 2019, il n’est plus permis d’écarter le risque, à plus ou moins brève échéance (c’est mathématique), d’une explosion sur le site de Boréalis, quelles que soient les protestations d’auto-contrôle rigoureux et de remise aux normes permanente de l’industriel, les mensonges répétés de son voisin Lubrizol en sapant d’office la sincérité, sans parler des contrôles de la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), dont le laxisme, sinon la complaisance, n’est plus à démontrer. Autrement dit, plutôt que d’attendre l’explosion qui, en plus de souffler toutes les vitres de l’agglomération à 10 kilomètres à la ronde et de causer des milliers morts déchiquetés et/ou gazés, emportera une vitrerie historique incomparable et irremplaçable, il serait peut-être temps que les aménageurs de l’avenir l’anticipent : soit ils font fermer une usine dont on n’a pas besoin dans le « monde d’après », où l’agriculture se passera d’intrants chimiques, soit, a minima, ils conçoivent un plan de soutien au renforcement de la vitrerie historique et individuelle pour absorber l’effet de souffle d’une explosion éventuelle.  

Désormais, les élus rouennais, dans la dynamique post-électorale, disposent d’un outil pour inscrire la politique patrimoniale dans la logique du « monde d’après ». S’en saisiront-ils ?
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[1] La commission d’enquête sénatoriale était présidée par Hervé Maurey (Union centriste), avec pour rapporteures Christine Bonfanti-Dossat (LR) et Nicole Bonnefoy (PS).

[2] Dans sa contribution, La Boise de Saint-Nicaise décrit le processus chimique à l’œuvre : « Le processus de dégradation des matériaux de construction par l’action du soufre concerne aussi bien la pierre calcaire que le béton. Le béton souffre en plus naturellement d’un vieillissement provoqué par la carbonatation, vieillissement qui peut être également dû à une mauvaise qualité originelle des ciments. Pour ce qui est des monuments historiques construits en pierre calcaire, ceux-ci souffrent systématiquement d’une altération artificielle, en plus de l’altération naturelle par l’eau et le gel, dès l’instant où des industries chimiques relâchent dans l’atmosphère des composés soufrés (SO2). Ceux-ci, dès qu’ils entrent en contact avec la pierre des monuments, sont à l’origine de la formation de sulfate de calcium (CaSO4). Il peut en résulter soit de forts dépôts noirâtres superficiels formant des croûtes sur la pierre, dans les parties abritées de la pluie, soit, en cas d’exposition à l’humidité, une altération accélérée par formation de gypse (CaSO4, 2H2O), anhydrite hydraté, à l’intérieur de la porosité de la pierre, formation qui provoque son effritement. Ce dernier processus est irréversible. L’altération de la pierre est chronique et perdure tant qu’il y a des émanations soufrées émises dans l’environnement des monuments. Les vitraux anciens (Moyen Âge, Renaissance), du fait de leur composition chimique, sont très sensibles à la pollution au soufre, ce qui n’est pas le cas des vitraux modernes (XIXe-XXe siècle). Le soufre finit par percer le verre et l’altérer. Sur les verres modernes, on ne constatera que des dépôts noirâtres. »

[3] Voir François Jarrige & Thomas Le Roux, La Contamination du monde – Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris, Seuil, « Points histoire », p. 138-139.

[4] Archives départementales de Seine-Maritime (ADSM), 1 T 579.

[5] ADSM, 5 M 763.

[6] « La ville au risque de ses usines, 1800-1940 », catalogue d’exposition, Rouen, imprimerie du Conseil général, 2003, p. 19-20.

[7] ADSM, 5 M 313.

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