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Billet de blog 28 sept. 2022

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La diffamation comme garde-fou démocratique ?

À quoi s’attaque le mouvement #MeToo par le truchement des réseaux sociaux ? À la « fama », à la réputation, à la légende dorée. Autrement dit à ce qui affecte le plus les femmes et les hommes publics : leur empreinte discursive dans l’Histoire. Ce nerf sensible peut faire crier à la diffamation, mais n’est-ce pas sain, en démocratie, de ne jamais s’en laisser conter ?

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À quoi s’attaque le mouvement #MeToo par le truchement des réseaux dits sociaux, dans sa lutte contre les violences sexistes et sexuelles ? À la fama, à la réputation, à la renommée, à la vitrine de l’honorabilité, à la légende dorée (story telling). Autrement dit à ce qui affecte le plus les femmes et les hommes publics : leur empreinte discursive dans l’Histoire, qui est aussi leur cénotaphe immatériel devant lequel l’avenir est sommé de se recueillir, ces bribes de slogans, de saillies plus ou moins spirituelles, de mots d’ordre et de bilans avantageux grâce auxquels sera reconstruite leur contribution à la bonne marche du progrès humain, en une geste politique qui importe davantage, en somme, que le geste concret, vite oubliable et noyé dans la masse des gestes concurrents. D’autant qu’il est de plus en plus difficile de s’approprier une œuvre généralement collective, à moins que ses porteuses et porteurs ne vous en cèdent gracieusement les droits, le temps d’une campagne de promotion. Le pari est le suivant : le bruit autour de mon action, en bien comme en mal, a plus de chance de me survivre que mes réalisations proprement dites. Et si je ne suis pas Gandhi, au moins serai-je Attila.

Pari gagné si j’accède posthumément, sinon de mon vivant, au registre du mythe, la condition étant que je garde jusqu’à la tombe la maîtrise du récit, même en cas de vent contraire. Si je commets un acte infâme, qui fait une ou des victimes, en contradiction avec les principes que j’affiche, et que cela s’ébruite, je peux espérer sauver ma fama par toutes sortes d’artifices rhétoriques et de manœuvres de diversion, jusqu’à me poser moi-même en victime et poursuivre en diffamation le ou la lanceuse d’alerte et quiconque participe à la « curée ». Or, au sens strict, en écartant le sens juridique qui n’en retient que l’aspect calomnieux et haineux, diffamer, c’est d’abord attaquer une réputation, un masque, une posture dans laquelle une personne publique « se la raconte » toujours plus ou moins, aidée ou non par des expertes ou experts en communication et des thuriféraires de plume. C’est déchirer le voile des apparences dont elle se berce et nous berce, renifler l’empreinte dont elle entend marquer son époque et les suivantes, contester son droit de préemption sur l’avenir et les célébrations officielles. C’est ramener, en somme, la baudruche lancée vers l’empyrée de l’immortalité sur le plancher des vaches de l’humaine condition, où l’on évalue les actes et non l’air qu’on brasse autour.

Hors imputations calomnieuses et harcèlement gratuit, la diffamation n’est pas un « lynchage », puisqu’il n’y a pas d’atteinte physique (c’est l’amour-propre qui prend) par un tiers, que seul le masque de respectabilité est visé et qu’on cherche non pas à exécuter sans enquête ni procès mais à faire en sorte, précisément, sur la base de témoignages convergents et d’habitudes de comportement identifiées de longue date dans certains milieux de pouvoir, qu’il y ait enfin une enquête et, éventuellement, s’il n’y a pas prescription, un procès, a fortiori s’agissant des violences sexistes ou sexuelles impliquant des personnes influentes, eu égard aux manquements largement documentés des institutions policière et judiciaire. Ce n’est pas de la malveillance mais une veille salutaire, la juste rançon, pour la personne illustre diffamée à laquelle sont laissés les moyens de se défendre et de se reprendre (nul n’est parfait), d’une distinction provisoire, d’une faveur publique révocable, un peu comme ce rappel murmuré par un esclave à l’oreille des généraux romains lors des triomphes : « Respice post te ! Hominem te esse memento ! » (« Regarde autour de toi ! Souviens-toi que tu n’es qu’un homme ! »)

Dans une république démocratique saine, c’est-à-dire consciente des limites humaines, qui se défierait des ambitieux – et des ambitieuses à l’occasion – comme de la peste plutôt que de courir après eux comme après un sauveur suprême, diffamer, au sens de confronter constamment les actes et le récit publicitaire qui en est fait, devrait être un exercice de salubrité publique, au même titre que la procédure d’ostracisme dans l’Athènes antique lancée contre les magistrats convaincus d’être géniaux et indispensables. Sous l’Ancien Régime, la tartuferie des dévots, variante du pharisaïsme vilipendé dans les Évangiles, l’hypocrisie et la corruption cléricales comptaient parmi les cibles favorites des satiristes, devenant même des topoï, des lieux communs littéraires, réactualisés durant la Révolution française, quand les princes d’Église ont été emportés par la même vague d’opprobre qui balayait les princes du sang. Pourquoi s’offusquer, dans notre régime démocratique, qu’un même regard critique, non plus réservé à une poignée de libellistes et de moralistes mais plus largement partagé par celles et ceux qui s’intéressent à la chose publique, s’applique à débusquer la tartuferie politique, la gloriole ou la salauderie en habit de gloire ?

Entre amis ou parents, sur la scène ordinaire de nos existences, nous n’hésitons pas à nous chambrer sur nos petites vanités, les bonnes résolutions non suivies d’effets, les quelques entorses aux règles d’hygiène de vie qu’on s’est fixées, nos dissonances cognitives, dont les conséquences nous semblent moindres sur le cours global des choses, même si elles nous affectent suffisamment pour que nous nous en épanchions. Il arrive même qu’on se démasque, qu’on s’incrimine soi-même, dans un acte d’autocritique en forme de catharsis qui se fait naturellement et qui nous permet d’avancer, de nous réassurer sur des bases éthiques plus solides. Pas d’enjeu de carrière ni de réputation dans ce cadre-là, à moins que l’obsession de la fama, la peur panique d’inexister ne nous fassent utiliser les outils de rayonnement social à d’autres fins que l’élargissement de notre cercle de bienveillance critique, et confondre « amis » et parts de marché.

Sur la scène politique, il en va autrement. Ce contrôle collectif et cet autocontrôle ne s’exercent plus aussi facilement, alors que nos errements intérieurs ont des effets démultipliés à l’extérieur par le changement d’échelle du champ d’application de nos décisions. Les privilèges de statut, la facilité de s’enrichir, l’ivresse du commandement, la passion des chefferies, le clientélisme, la courtisanerie, la possibilité d’enchaîner les mandats : tout concourt, par construction, dans une république plus oligarchique que démocratique, mal équipée en garde-fous, à décourager l’autocontrôle et à gêner, sinon empêcher, le contrôle collectif, tous moyens pouvant être employés, à partir d’un certain rang, pour sauver son plan de carrière et rasseoir sa réputation écornée, ou à tout le moins en soutenir l’illusion. La veille médiatique, pour autant qu’il y ait des médias indépendants, dispose en vérité d’une faible marge de manœuvre face aux contre-batteries de la caste, souvent épaulée par les institutions, ce qui la pousse à se déployer par tous les canaux disponibles pour faire entendre un autre récit, retournant les trompettes de la renommée (la « déesse aux cent bouches » chantée par Brassens) contre les obsédés du renom, qui feront mine de s’étonner, alors, qu’elles puissent servir à cet usage infamant.      

Autant, dans l’Antiquité, il était relativement facile à un Sénèque fort de sa notoriété, de sa position éminente de conseiller bien en cour du jeune empereur Néron, dans un cadre social très contraint où la parole publique était monopolisée par une aristocratie d’orateurs professionnels, de casser par un contre-récit la fama de son prédécesseur divinisé, l’empereur Claude, qu’il imagine, dans une satire célèbre, l’Apocoloquintose, changé en courge et non en dieu dans l’au-delà, autant, à l’ère des médias sociaux et de la libre expression démocratique, la prolifération des contre-récits, signés ou non, et des registres d’interpellation, au milieu d’un fatras de discours plus ou moins pertinents ou d’invectives haineuses, ainsi que leur péremption rapide, rend difficile, paradoxalement, l’accouchement de la réforme des pratiques de pouvoir. Car ce désordre discursif fournit à la caste des armes pour se défendre. Le procès en diffamation, sous le seul grief de l’atteinte à l’honneur et sous prétexte que l’accusation n’est pas formulée dans les formes du droit, permet de censurer ou d’intimider des lanceurs ou lanceuses d’alerte, ainsi que leurs relais indignés qui ne prennent pas de gants. En outre, s’il y a quelques risques, pour la personne illustre diffamée, à poursuivre un pair qui lui aurait arraché son masque de respectabilité (Sénèque ne craignait pas grand-chose au début du règne de Néron en diffamant Claude, qui était mort, et dans sa rivalité d’influence avec Agrippine, veuve de Claude et mère de Néron, le jeune empereur était plutôt de son parti), elle dispose de tout un arsenal de classe pour écraser un·e citoyen·ne ou un collectif de simples citoyen·nes.

La multiplicité des canaux d’expression et le grand nombre des indigné·es à s’exprimer ne font pas tout, et ne constituent pas une menace aussi redoutable qu’on peut l’entendre dire à chaque surgissement d’une affaire qui fait grand bruit, avant de s’enliser et de se perdre dans les sables d’une procédure judiciaire interminable. Nous en avons la preuve avec le cas d’école de l’ancien président Nicolas Sarkozy qui, non content de retourner sa propre indignité en indignité de l’accusation, trouve le moyen, dans le bain corrupteur d’une Ve République qui n’en finit pas d’agoniser, de maintenir sa fama à flot, ou du moins l’illusion de celle-ci, avec en revanche des avantages très concrets et le rêve, peut-être, à la fin des fins, en tant que vieux parrain de la droite, d’une mythification à la Bernard Tapie, où la batterie de casseroles qui lui pend au train continuerait de retentir dans l’éternité telle une extraordinaire anomalie. Dans son cas, sans doute que la diffamation au sens strict ne sert à rien. Même les trompettes du jugement servent sa renommée. Le couper définitivement du théâtre politique, l’ostraciser en somme et n’en plus parler, voilà qui le ramènerait aux justes proportions de sa contribution à la bonne marche du progrès humain.

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