Un peu de décence et d’humilité: Jordi plutôt que Carles

Certains sont prêts à faire la guerre à l’Espagne, à cette Espagne mal purgée des sanies du franquisme, jusqu’au dernier citoyen catalan. On connaissait la passion néolibérale de l’expérimentation, dont la Grèce n’a pas fini de faire les frais, mais il en existe un avatar à gauche, tout aussi dangereux.

Jordi Savall dans la "jungle" de Calais, en avril 2016 Jordi Savall dans la "jungle" de Calais, en avril 2016

Le cas catalan – pardon pour cette cacaphonie – est la parfaite illustration de la propension de certains révolutionnaires en chambre, dromomanes[1] de l’enclos domestique, à jouir en paroles de faire la révolution par procuration, par peuple interposé, plutôt que de se contenter de répéter la prise du Palais d’Hiver avec une maquette et d’inoffensives figurines. 

Que de choses ont été écrites ces derniers temps, ces dernières heures sur les Espagnols et les Catalans, tout en nuances bien sûr, avec force renvois historiques (dyspepsie borborique), ajoutant un lest de déterminisme aux lourdes projections généralisantes ! L’humanité est moutonnière, mais l’est-elle uniformément, en toute occasion et sur tout sujet ? N’est-il pas permis d’aller fouiller un peu plus loin derrière Rajoy et ses acolytes, un peu plus loin derrière Puigdemont et ses comparse ? Les codes du Guignol politique s’appliquent-ils aussi au quotidien des spectateurs ? 

Un Catalan qui, devant nous, recycle les préjugés sur l’indolence andalouse et le centralisme madrilène finit par nous obstruer la vue comme s’il était devenu multiple, innombrable, comme si ce qui était peut-être une de ces facilités d’analyse auxquelles il nous arrive de céder, dans un moment d’exaspération ou de relâche post-dinatoire, était un trait définitoire de la xénophobie catalane, qui existe, bien entendu, mais est peut-être moins accusée qu’ailleurs, où l’on se frotte les mains au spectacle d’un printemps nationaliste en plein automne démocratique.

Un Espagnol qui, devant nous, et alors que nous trotte encore dans la tête l’image de nostalgiques du franquisme pas encore momifiés levant le bras en plein XXIe siècle, proteste contre la dislocation de son pays, dont l’assemblage, depuis qu’il a des contours, n’a jamais été bien assuré (mais l’assemblage du nôtre l’est-il davantage ?), cet Espagnol-là passe d’un coup pour la voix, le chœur à lui tout seul de l’Espagne réactionnaire qui ne s’avoue pas telle – la pire – et l’archétype de la compromission avec la politique politicienne. Que d’illusions d’optique ! C’est tellement pratique de n’y voir plus très clair. Nous risquons pourtant, ce faisant, de passer à côté de périls plus sournois qui menacent aussi bien le fragile et néanmoins exemplaire renouveau démocratique initié par les Indignados que les aspirations républicaines d’une grande partie des Catalans, nationalistes ou non. 

Nous avons toutes et tous notre Espagnol(e), notre Catalan(e) type en tête, peut-être même plusieurs susceptibles d’illustrer une tendance, bonne ou mauvaise, selon nos vœux, mais cela suffit-il pour fixer une réalité floue, inappréciable en l’état, pour dire les opposants sont ceci, les partisans sont cela, la Catalogne veut ceci, l’Espagne veut cela ? Ce serait bien présomptueux d’évacuer les tiraillements individuels derrière les mouvements de masse. Il arrive à la main qui tient le drapeau de trembler. C’est qu’on a des neurones au bout des doigts. 

Ainsi, ce serait être déjà complice de la réaction que de douter qu’en matière d’extraction des lendemains qui chantent, la méthode de la fracturation anthropique soit la plus révolutionnaire ? Pourquoi la violence, expédient ordinaire du changement dans la continuité, du « semper eadem sed aliter » (« toujours la même chose mais autrement ») schopenhauerien, de l’indignation se muant par la terreur en indignité, serait-elle l’exutoire naturel de la révolution sociale ? Prise d’âmes et d’armes, voilà tout l’imaginaire et toute l’ambition des insurgés ? La vraie révolution serait au contraire d’aboutir à l’émancipation sans avoir à ficher son poing dans la gueule du tiède et de l’hésitant, à défaut d’oser chatouiller le tonfa du gendarme mobile, ce serait de commencer par bouger soi-même, déjà, sans exciter ceux qui osent bouger à vous guérir de votre impotence en prenant la barricade dont l’ombre vous effraie.

Certains sont prêts à faire la guerre à l’Espagne, à cette Espagne mal purgée des sanies du franquisme, jusqu’au dernier citoyen catalan. On connaissait la passion néolibérale de l’expérimentation, dont la Grèce n’a pas fini de faire les frais, mais il en existe un avatar à gauche, tout aussi dangereux. Vite, vite une révolution en Catalogne, sans passer, si possible, par les vains bavardages des Soviets ! La voix de la raison, la main arrêtant le chute du tranchoir ne sont pas toujours celles de la veulerie ni de la mollesse. C’est cette raison-là qui encadre, c’est cette main-là qui maîtrise la violence de l’arène démocratique, substituant le débat au combat. Et les Parlements espagnol et catalan ne sont pas les seules arènes. Il est des millions de citoyens engagés, là-bas comme ici, qui, sans tambour ni clairon ni charge aveugle, sapent les Bastilles sur lesquelles les stratèges de la saignée collective jettent les foules chauffées à blanc pour en épuiser la force critique, de peur qu’elle ne se tourne un jour contre eux. 

Ce qui se passe en Espagne n’est pas facilement déchiffrable et comporte une part d’ombre inquiétante, dont Rajoy et Puigdemont seront comptables, et une part de lumière inspirante, dont nous avons trop besoin dans notre France bloquée pour ne pas être tentés de l’alimenter avec n’importe quoi, pourvu qu’elle brûle.

Alors, oui, il s’agit d’un saut dans l’inconnu, mais de grâce, n’allons pas jouer avec nos petites allumettes nationales au milieu des artificiers ivres de la politique espagnole. Il est d’autres façons, moins puériles, d’être solidaires des peuples. Croyez-en Jordi Savall : le coup d’archet est préférable à la banderille.         
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[1] Dromomanie : manie de la déambulation qui, au grand air, inspire les Rêveries du promeneur solitaire, et dans le galetas de la débandade intime donne les Confessions d’un mangeur d’opium anglais.

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