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Lorsqu’on évoque entre amis les professionnels de la politique, il arrive souvent qu’un préjugé favorable épargne aux troupiers du front municipal les gracieusetés dont on accable les députés ou les ministres qui planifient le prochain désastre au quartier général. J’ai du mal à comprendre cette relative bienveillance, tant il nous vient de témoignages de partout d’une répercussion de l’émulation mimétique malfaisante à tous les échelons de la représentation, comme s’il était fatal que tout pouvoir rende suprêmement impuissant et supérieurement idiot. Oui, j’ai du mal à comprendre une telle bienveillance ou plutôt je ne la comprends que trop bien, s’il ne fallait considérer que l’argument publicitaire et apparemment imparable de la proximité. Nos oreilles en ont été tellement rebattues qu’après en avoir ri, nous y croirions presque. Certains édiles sont proches des citoyens, certes, mais de loin, furtivement, de peur peut-être de leur devoir des comptes sur ce qui importe réellement. J’aurais aimé que les édiles de ma ville fissent mentir cette mauvaise impression que j’en ai. Ce cri d’alarme est la dernière chance que je leur laisse de me prouver qu’ils n’ont pas totalement perdu la boussole.

J’ai été informé récemment par une brève locale que le processus de désaffectation de l’église d’un quartier populaire de Rouen, ville socialiste[*], après délibération du conseil municipal et sans consultation préalable des riverains, venait d’être enclenché, deux ans et demi après que l’archevêque eut désacralisé l’édifice. Un petit crochet par la DRAC, un paraphe du préfet et l’affaire sera bouclée. La désaffectation signifie une possible mise en vente. Le possible, en l’occurence, a les apparences du probable, si l’on en croit les déclarations du maire.

Depuis 2002, l’église Saint-Nicaise, inscrite au patrimoine mais pas classée (nuance importante), était fermée pour raisons de sécurité : il y a un risque de chutes de pierres, enfin, de blocs de béton, car cette église est à moitié du XVIe siècle, à moitié du XXe siècle, et c’est la partie moderne qui menace ruine. Les coûts d’une restauration-rénovation ont été estimés à 10 millions d’euros, au bas mot. Or, priorité est donnée aux édifices des circuits touristiques. Même si la mairie, dans l’éventualité où un opérateur immobilier serait intéressé, se pose en gardienne du "génie des lieux", on voit mal ledit opérateur débourser 10 millions pour consolider le monument. Il le démantèlera, en abattra les parties faibles, en vendra les meilleurs morceaux (vitraux, mobilier) à des antiquaires ou les détournera pour décorer sa gentilhommière ‒ cela s’est déjà vu par le passé. Il construira ensuite par-dessus et dans le même volume une énième merde dans le style Kaufman & Broad. Je ne suis pas attaché à la préservation à tout prix des vestiges religieux, surtout dans une ville où ils surabondent, mais celui-ci, tout modeste qu’il est, possède une force symbolique dont les édiles n’ont pas mesuré la portée, en ces temps de reniements et d’abdication idéologiques. La municipalité n’en est pas à sa première bévue en la matière : il y a quelques années, à la demande de riverains délicats dont les voitures étaient maculées de mousses ou les façades aspergées à chaque grosse pluie, faute d’un nettoyage régulier des gargouilles (cadavres de pigeons...), ordre fut donné aux pompiers de scier fissa les chimères de pierre, pourtant bien ancrées, sous prétexte que si les mousses tombaient, leurs supports allaient suivre. Je fus un des rares témoins de la scène et j’en pleurai alors.  

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Il faut savoir que le centre ville historique de Rouen, autrefois très populeux et mélangé, est en cours de muséification. Il se vide de ses habitants, du moins de ses habitants les plus pauvres, et de ses commerces utiles. Venise connaît le même phénomène, à un degré plus poussé, mais la cité des Doges, contrairement à Rouen (la faute aux destructions de la Seconde guerre mondiale), est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui implique un certain nombre de contraintes pour le tourisme industriel. À Rouen, la mixité sociale, qui fait tout le sel de la vie en ville, se maintient tant bien que mal, en dépit de l’explosion des charges, dans les quelques quartiers négligés par les voyagistes.

Le quartier dont je parle, identifié par l’église Saint-Nicaise, porte aussi le nom de village Saint-Nicaise. Cela veut dire qu’il possède un caractère, un cachet que le passage des ans n’a pas trop altérés. Il a surgi de terre au XIIIe siècle, quand les moines de l’abbaye bénédictine de Saint-Ouen, située hors les murs, décidèrent de vendre les terrains limitrophes des remparts. Cette opération immobilière leur rapporta beaucoup d’argent, même si c’est une population ouvrière de foulons et de tanneurs qui vint occuper les nouveaux lots. On trouve dans le village Saint-Nicaise quelques-unes des maisons à pans de bois les plus anciennes de la ville. On les reconnaît facilement à leurs colombages bancroches, à leurs encorbellements déhanchés. Comme le bois était rare et cher au Moyen Âge, il était remployé après démolition, si bien que des maisons du XVe siècle peuvent en réalité comporter des éléments du XIVe, ainsi que le révèlent les analyses dendrochronologiques. Ce quartier est resté ouvrier et pauvre jusqu’aux années 1970, durant lesquelles la partie sud, la plus insalubre, fut rasée et plantée d’immeubles aux loyers élevés, les anciens habitants étant priés d’aller se loger ailleurs. Du temps où Saint-Nicaise avait encore son curé, il arrivait que la fête du quartier s'achevât dans l'église même. 

La pauvreté de la paroisse Saint-Nicaise était autrefois proverbiale et faisait l’objet de railleries de la part des paroissiens qui relevaient de l’église Saint-Godard voisine, église des riches. Il faut dire que les pieux ouvriers avaient eu grand-peine à réunir la somme nécessaire pour doter leur église d’un chœur gothique flamboyant (il subsiste encore) et qu’ils n’avaient pas eu les moyens de faire rebâtir la nef du XIVe siècle dans le même style, d’où une disparate architecturale qui fit longtemps dire aux malveillants que « les paroissiens de Saint-Nicaise [avaient] le cœur plus haut que la bourse ». Le vol et la destruction en 1632 par des paroissiens de Saint-Godard de la « boise », ce grand banc qui servait aux réunions publiques dans le cimetière de l’église Saint-Nicaise, provoqua des rixes sévères entre confréries religieuses rivales. Comble de malheur pour l’église des pauvres, un incendie accidentel la ravagea en 1934, détruisant la plupart des verrières du XVe, du XVIe et du XIXe siècle et les orgues du XVIIe siècle (Crespin Carlier), qui avaient été restaurées en 1928. Par chance et par un étrange paradoxe, les flammes épargnèrent le chœur flamboyant, sauf les verrières. La mairie d’alors, qui n’était pas socialiste mais radicale, fit face à ses responsabilités et lança un concours pour reconstruire la nef. Le projet des architectes Pierre Chirol et Émile Gaillard fut retenu et les travaux commencèrent en 1935, pilotés par l’entreprise Lanfry. Le style, austère et symboliste, semble tout droit inspiré de la cathédrale du film Metropolis de Fritz Lang et ne déparerait pas dans la Gotham City de Tim Burton. Le dôme en béton armé, suspendu à 35 m du sol, était une prouesse remarquable pour l’époque. Pour le spectateur, la greffe du moderne sur l’ancien est étonnante. Des orgues d’excellente facture (Rochesson, puis Beuchet-Debierre) furent créées pour l’occasion, parfaitement adaptées au nouveau volume. Les organistes de l’agglomération ne tarissent pas d’éloges sur l'instrument. C’était un des charmes de l’église Saint-Nicaise que d’offrir gratuitement en journée aux promeneurs une toccata et fugue de Bach dont la brise colportait le feu d’artifice sonore jusque dans les courettes les plus miteuses. Malheureusement, église des pauvres oblige, on utilisa pour la reconstruction de la nef un béton bouchardé de qualité médiocre. La pollution et l’érosion, en à peine soixante-dix ans, l’ont effrité et l’armature est à nu en plusieurs endroits, sans parler des statues du portail et du clocher qui se nécrosent et se démembrent.

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Il semble que la mairie ne se préoccupe que du sauvetage des orgues, au mépris du lien étroit qui unit l’instrument au monument. Qu’adviendra-t-il des deux verrières du XVIe siècle survivantes, déjà fortement endommagées par le becquetage des pigeons ? Et des quatre cloches, dont un bourdon de 8 tonnes ? Et de l’horloge Westminster, en panne depuis des années ? Qu’adviendra-t-il de l’aumônerie attenante, qui distribue des repas chauds aux indigents ? Si la municipalité socialiste abandonne ce lot aux promoteurs, elle ne montrera pas seulement qu’elle met la bourse plus haut que le cœur, elle fera aussi un pied-de-nez historique au premier évêque de Rouen. La légende rapporte en effet que Nicaise avait été envoyé par saint Denis au IIIe siècle pour occuper le siège épiscopal. Il n’arriva jamais à Rouen. Il fut arrêté et décapité à Gasny, sur les bords de l’Epte. 

Les Rouennais savent bien ce qu’il arrive aux églises désaffectées. L’église Saint-Nicolas, par exemple, le fut en 1791 et servit de remise pour les voitures de messagerie. En 1802, Hampp et Stevenson, trafiquants anglais de vitraux, se ruèrent sur l’occasion et vendirent plusieurs verrières Outre-Manche, qui furent remontées dans la cathédrale d’York et dans l’église de Chedgrave, à Norfolk. Retirer ses verrières à une église, c’est lui crever les yeux. Les déprédations précipitèrent la fin de l'église Saint-Nicolas, vite réduite à l’état de ruine. La construction en 1840 d’un relais de poste à proximité parut un motif suffisant pour l’effacer tout à fait de la carte. La plus grande attention portée au patrimoine de nos jours n’empêche nullement ce genre de trafics et d’initiatives néfastes, s’agissant des édifices sans prestige qui ont en plus contre eux d’être des lieux de sociabilité. La mairie cèdera le terrain aux promoteurs si les habitants du village Saint-Nicaise ne se mobilisent pas pour rappeler à leurs représentants qu’ils existent et qu’ils ont leur mot à dire sur la destination d’un monument qui est beaucoup plus qu’un repère du décor urbain. L’église Saint-Nicaise est l’âme et l’axe d’un des derniers quartiers rouennais où la mixité sociale est une réalité.

La mairie de Rouen aura-t-elle la volonté et le courage de revoir sa méthode et de consulter d’abord les principaux intéressés avant de vendre ? Il était possible d’organiser avec l’appui de l’archevêché une souscription dans toutes les paroisses de la ville, de manière à enterrer définitivement les rivalités de clochers. Il était possible de lancer un appel à projets auprès des riverains. Pourquoi ne pas faire de cette église désacralisée à la fois un lieu de rencontres et une place de sûreté pour les sans-abris, ce qu’étaient les églises autrefois, soit dit en passant, qui faisaient office de sanctuaire, de refuge, de marché couvert, de tribunal, d’agora et de promenade galante ? Pourquoi ne pas convertir l’église et ses dépendances en un lotissement de maisons-Dieu, comme il s’en trouve à Bruges, qui aurait fourni, aux frais de la collectivité, un logement privatif et un cadre de vie agréable à des Rouennais nécessiteux ? Pourquoi ne pas y ouvrir une maison des jeunes susceptible d’accueillir les élèves du collège Fontenelle tout proche, que l’on voit traîner leurs savates et leur ennui, à la sortie des cours, de porte cochère en porte cochère ?

Le manque d’imagination en politique est un manquement grave, qui justifie à lui seul que le peuple cesse d’attendre son salut des prophètes de l’abîme et des maîtres-chanteurs du lendemain. Fermons l’abîme et emparons-nous du lendemain. « La politique, écrivait Paul Valéry dans Tel quel, est [devenue] l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. » Rappelons à nos élu(e)s qu’ils sont nos obligé(e)s et que nous les avons à l’œil.

Ah, j’oubliais : le plus navrant dans cette affaire est que les seuls à s’émouvoir du sort de Saint-Nicaise auront été les conseillers municipaux FN[**]… Tout un symbole, vous dis-je.

Bonus : un film d’époque sur l’incendie de l’église Saint-Nicaise : http://www.archivesenligne.fr/chronologie/item/1934-eglise-saint-nicaise ; un enregistrement de l’orgue : https://www.youtube.com/watch?v=UQv5lMloEjM&list=PLe1YqS_C9uWR-gbNo896Sx4Lk-Rc4hTKL&index=1. La photo illustrant l’enregistrement montre combien il serait difficile de séparer l’orgue de l’architecture dans laquelle il est littéralement serti. 

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[*] La capitale haut-normande est actuellement dirigée par un maire plutôt terne, Yvon Robert, resté en orbite fabiuso-stationnaire. Celui-ci, depuis son premier mandat (1995-2001) jusqu’en 2012, aura formé avec Valérie Fourneyron (tendance Aubry) un couple d’accapareurs à la Poutine-Medvedev, l’envergure machiavélique en moins. Valérie était première adjointe d’Yvon durant le premier mandat de celui-ci. Quand elle devint maire à son tour en 2008, elle prit Yvon comme premier adjoint. Étant appelée en 2012 à un éphémère et peu glorieux destin ministériel, Valérie remit les clefs de la ville à Yvon, qui redevint maire. Celui-ci, sans vergogne aucune, l’aurait sans doute reprise comme première adjointe, si la santé de Valérie l’avait permis. Bref, ce pas de deux n’est pas très à l’honneur de la démocratie locale. Mais bientôt, il n’y aura plus de demos à Rouen…

[**] Ils se souviennent peut-être que des intégristes catholiques investirent brièvement les lieux...

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