bertrand@jouvenot.com
Conseiller, auteur, speaker, enseignant, blogueur
Abonné·e de Mediapart

8 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 mai 2021

bertrand@jouvenot.com
Conseiller, auteur, speaker, enseignant, blogueur
Abonné·e de Mediapart

La démocratie est sans voix

Une entorse à la démocratie s’est faite, aux yeux de tous, sans que personne n’y prenne garde. Lors du débat télévisé du 3 mai pour l’élection présidentielle de 2017, la règle consistant à accorder le même temps de parole aux deux candidats a largement été bafouée. La démocratie n’en sortira par indemne.

bertrand@jouvenot.com
Conseiller, auteur, speaker, enseignant, blogueur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En France, les élections sont régies par nos institutions et la campagne présidentielle est plus que réglementée. Le point d’orgue de cet encadrement se cristallise à deux instants : le jour et l’heure à partir d laquelle les candidats n’ont plus le droit de s’exprimer dans les médias et l’ultime temps de parole qui leur est réservé lors du traditionnel débat télévisé qui précède le second tour de scrutin.

En 2017, lors du débat opposant Emmanuel Macron à Marine Le Pen, un fait sans précédent s’est produit : les candidats se sont non seulement régulièrement coupés la parole mais surtout, ont parlé en même temps. Revoir le débat dans son intégralité permet d’estimer à au moins 30% le temps pendant lequel Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont parlé en même temps. Comment chronométrer le temps de parole de chaque candidat de manière à assurer une parfaite égalité, prévue par les institutions et que les médias doivent garantir aux citoyens, dans ces conditions ? Faut-il comptabiliser du temps de parole pour chacun des candidats et mathématiquement aboutir à des temps de paroles respectifs supérieurs à ceux initialement prévus ? Faut-il interrompre le chronomètre ? Faut-il créditer du temps supplémentaire à celui qui s’est fait couper la parole ? Faut-il retirer du temps de parole à celui ou celle qui a parlé au-dessus de la voix de son adversaire ? Faut-il considérer comme audible une parole à laquelle une autre se superpose ? Autant de questions auxquelles les journalistes chargés d’animer le débat n’étaient pas préparés.

Pourtant, quelques précédents auraient pu leur mettre la puce à l’oreille et permettre de prévenir cette dérive. Si le 2 mai 1995, Alain Duhamel et Guillaume Durand avaient soigneusement et régulièrement insisté, auprès de Jacques Chirac et Lionel Jospin, deux candidats respectueux de cette règle, sur l’écoulement de leurs temps de paroles respectifs, Ségolène Royal avait introduit le fait de couper la parole face à Nicolas Sarkozy en 2007, et François Hollande de lui emboiter le pas en s’arrogeant même le privilège des journalistes d’alors (Laurence Ferrari et David Pujadas) de poser les questions, pour enjoindre Nicolas Sarkozy de répondre à des interrogations « Répondez ! Répondez ! Répondez ! », obligeant ce dernier, alors surpris et acculé, à maintes fois utiliser son temps de parole pour répéter : « Encore une fois, vous n’êtes pas le professeur et je ne suis pas l’élève, Monsieur Hollande. »

Plus fondamentalement, cette révolution profonde des débats télévisés de deuxièmes tours d’élections présidentielles dénote un laisser-aller dangereux pour la démocratie et dont nous sommes tous responsables. Les candidats, par leur difficulté à se maintenir dans une posture présidentielle devenue peut-être trop contraignante pour leur impatience, leur ambition, leur génération. Les institutions, par leur absence de réaction tout au long des quinquennats leur ont pourtant laissé des années pour adapter des dispositifs tels que le débat télévisé du second tour des élections. Les journalistes, par leur incapacité à saisir l’occasion, même si l’exercice était très difficile, d’affirmer qu’ils forment encore un quatrième pouvoir. Les citoyens, et plus particulièrement les indécis, par leur acceptation résignée les conduisant à simplement choisir entre le camp de ceux qui ont assisté à la nette domination d’Emmanuel Macron ou celui de ceux qui ont constaté les insuffisances de Marine Le Pen.

La suite est connue : Emmanuel Macron a montré depuis son élection une nouvelle manière d’incarner l’exécutif, au moins autant en rupture, voire davantage, que ne l’avait fait Nicolas Sarkozy, prenant parfois certaines libertés vis-à-vis des institutions.

Faut-il voir dans cette simple évolution de l’utilisation du temps de parole des candidats, une évolution plus fondamentale de la démocratie ? Jacques Le Goff pointe du doigt les foires de Champagne, qui au dix-septième siècle, fleuriront et érigeront des beffrois, destinés à sonner l’heure de la foire. L’historien y voit le début de la coexistence de deux temps. Le temps spirituel, religieux, sonné par les églises, et le temps profane, mercantile, sonné par les beffrois[1]. Pareillement, un nouveau temps est peut-être venu s’ajouter au temps de la démocratie, le temps des impatiences.

[1] Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen-Âge, Gallimard, 1978.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Soupçons d’emploi fictif : une vice-présidente du RN visée par une enquête du Parquet européen
Selon nos informations, une série de perquisitions est en cours lundi 5 décembre, visant deux élus RN, dont Edwige Diaz, vice-présidente du parti, dans le cadre d’une enquête du Parquet européen. La justice se penche sur des soupçons d’emploi fictif, lorsque la députée était assistante parlementaire européenne en 2018-2019.
par Marine Turchi
Journal — Europe
Ukraine : la guerre, « un puissant accélérateur » pour les droits LGBT+
Depuis le début de l’invasion russe, de plus en plus de soldats ukrainiens portent publiquement les revendications des personnes LGBT+, en particulier la demande d’une union civile entre partenaires du même sexe. L’enjeu, en temps de guerre, est capital. Des hommes et des femmes meurent au combat, sans que leurs proches ne puissent revendiquer aucun droit sur leur corps.
par Mathilde Goanec
Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal
États-Unis : en Géorgie, une enquête sur l’élection de 2020 menace Donald Trump
L’ancien président a moins de souci à se faire au sujet de la défaite attendue de son poulain, Herschel Walker, lors de la sénatoriale de Géorgie du mardi 6 décembre, que de l’enquête de la procureure Fani Willis, au terme de laquelle il pourrait être inculpé pour fraudes et ingérences électorales.
par Alexis Buisson

La sélection du Club

Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
L’électricité, un bien commun dans les mains du marché
Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?
par maxime.tallant
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère