Besnard Pierre
Abonné·e de Mediapart

14 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 mai 2021

Besnard Pierre
Abonné·e de Mediapart

Mythologie impériale et nostalgie putschiste

Des représentations de grandeur civilisationnelle aux cautionnements de coups d’Etat militaires, les cadres dirigeants de la Vème République jouent avec la démocratie un jeu dangereux.

Besnard Pierre
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Guerre & Histoire est un bimensuel de vulgarisation historique consacré à la chose militaire. À l’occasion du 60ème numéro, le premier fût réimprimé en supplément. Son titre avait de quoi vous faire tiquer : « Napoléon était-il un génie militaire ? »

Toute personne biberonnée à l’épopée impériale, dont je fus, écartera cette question comme la divagation d’historiens en mal de débat. Car quoi ? Le héros romantique du XIXème siècle, la figure tutélaire trônant au-dessus de tous les stratèges sur tous les continents, de Lee à Giap, de Clausewitz à Toukhatchevski, de Rommel à Dayan, sans doute la personnalité historique française la plus connue au monde. Comment pourrait-on remettre en cause la « réincarnation de Mars » ?

Puis la fièvre patriotique retombant, les arguments historiques commencèrent à porter. Napoléon fut l’héritier d’un appareil militaire remarquable, forgé dans les feux de la Révolution. Il baigna dans un environnement intellectuel en plein bouillonnement et évita, par chance et opportunisme, les purges politiques « guillotinantes ».

Il révéla par la suite une capacité tactique à remporter les batailles proprement exceptionnelle. Il fut un propagandiste génial, modernisa l’Etat de fond en comble et souffrit d’une cécité stratégique et d’une mégalomanie aux conséquences tragiques pour sa nation, sans oublier les autres peuples d’Europe.

Ainsi après trente ans de guerre quasi-ininterrompue (1792-1815) la France émergeait plus faible, plus isolée, plus dépeuplée, à nouveau royaliste et inégalitaire. Comment un tel bilan avait-il pu m’échapper ? A quoi était dû cet aveuglement ? A l’empereur auteur de sa propre légende ? Au XIXème nationaliste et romantique ? A Hugo ? Chateaubriand ? Ou peut-être Lamartine ?

Deux cents ans après sa mort, Napoléon fait toujours l’objet d’un engouement phénoménal, allant parfois jusqu’au culte, comme l’illustre la somme d’ouvrages qui lui est consacrée chaque année. Parmi ses livres on trouve des recueils scientifiques remarquables et des hagiographies passionnées. Cela engendre une confusion entre l’Histoire, science sociale, et la célébration romancée, pratique collective. Expliquer, contextualiser, vulgariser est affaire de scientifiques, commémorer est un acte de passionné ou une décision politique.

Mais une part considérable de l’élite intellectuelle et journalistique, toujours fascinée par le pouvoir, est déterminée à célébrer Napoléon. Gare à celles et ceux qui remettraient en cause l’importance, ou plutôt la grandeur de son héritage, de son brio militaire à son œuvre réformiste. Passez votre chemin, contempteurs de l’esclavagisme et autres salisseurs de statue, la mythologie impériale est constitutive du roman national. Le président Macron commémorera donc le bicentenaire de la mort l’empereur.

Peu importe qu’une démocratie célèbre un général putschiste, vite devenu tyran européen, ce qui compte c’est le prestige, le rayonnement et la gloire, source de fierté, d’amour-propre et d’arrogance (à en croire le reste du monde sans doute jaloux). Peu importe que déjà sur cette nostalgie impériale surfa un petit-neveu de l’empereur qui mît fin par un autre coup d’Etat à une autre république. Il ne fût d’ailleurs pas le seul. Le général-fondateur de la Vème, autre figure révérée quasiment tous bords politiques confondus, se saisît du pouvoir dans des circonstances agitées, un empire menacé, une crise politique et une guerre civile larvée.

Le récit national vous demandera d’occulter son rôle trouble dans l’ébranlement du régime et d’un gouvernement démocratique. Focalisez-vous sur ses réformes constitutionnelles, sa lutte contre d’autres militaires factieux et surtout sur sa stature d’homme d’Etat, en France et à l’internationale.

Alors qu’une partie de l’armée voyait en lui le fossoyeur de l’empire, De Gaulle en fut bien plus le continuateur par d’autres moyens, autrement plus acceptables pour l’opinion et le monde, et particulièrement pour l’allié américain. Les Etats-Unis étant capables de tolérer une autre domination impérialiste que la leur pourvu : un, qu’elle ne soit pas exclusive (le commerce, c’est sacré), deux, que les mouvements de résistance à cette domination n’entraînent pas le territoire contrôlé vers l’ennemi communiste.

Garant de ces deux points, le « Général » amnistia la plupart des rebelles et travailla en concertation à la diffusion de doctrines de contre-insurrection et de contrôle de la population, la « guerre psychologique », pour s’assurer un ascendant auprès des régimes issus de la décolonisation. La « Françafrique » était née.

Dans les anciens espaces de l’empire colonial français on ne compte plus les putschs et les rébellions soutenus par nos services de renseignement et/ou  nos militaires avec l’attentisme coupable, voire la collaboration active et intéressée de nos politiques. Moins glorieuse ou romancée que l’emprise napoléonienne, dépourvue de la mission « civilisatrice » qui incombait à l’empire français avant 1945, la domination néocoloniale devînt une question de sécurité, de crédibilité, d’intérêts et de prestige, quel que soit le locataire de l’Elysée.

L’indifférence de nos dirigeants aux crimes des régimes vassalisés, de la répression des indépendantistes camerounais aux meurtres de manifestants maliens ou tchadiens en passant par le génocide au Rwanda, était justifiée par le maintien de « la place de la France dans le monde ».

Les réactions aux coups d’Etat, militaires ou civils, sont de trois sortes : silence ou condamnation à mi-voix quand les intérêts français ne sont menacés qu’à la marge (Turquie, Birmanie), enregistrement comptable mais « vigilant » dans les zones d’importance moyenne (Mali), soutien et adoubement pour les pays jugés essentiels dans les organigrammes de Brienne ou du Quai (Tchad).

Pas d’émoi donc car, comme le relève Christian Bouquet, « lorsqu’un coup d’État intervient dans un pays de l’ancien « pré carré », la première réaction de l’ambassadeur de France est de demander à son attaché de défense s’il connaît le putschiste. La plupart du temps c’est le cas, et cela facilite l’ouverture du dialogue. » Une fois ce dernier établi, mes anciens amis, ennemis de mes nouveaux amis, deviennent mes ennemis. Bombardements, fournitures de renseignements et de matériels, formations de cadres peuvent reprendre leurs rythmes de croisière.

A noter que « de nombreux liens sont créés avec les « frères d’armes » » et que même « c’est une constante dans les relations franco-africaines : le sentiment d’appartenance à un même groupe est beaucoup plus fort chez les militaires que dans toute autre catégorie. » La coopération tend alors au corporatisme. En plus des échanges méthodologiques de lutte armée et de contrôle des populations, s’ajoute un partage de récits, de traditions, de valeurs, de visions du monde.

Cette représentation des forces militaires comme garantes d’un réseau d’ordre, d’influence et de prestige est renforcée par la centralisation des pouvoirs en matière de politique étrangère. L’armée et la diplomatie sont « domaine réservé » du président de la République. Parmi les élites françaises on parle aussi de « domaine régalien », manière balourde d’écarter la plèbe empêcheuse de gouverner en rond des questions internationales, militaires et sécuritaires qui devraient n’être discutées qu’entre conseillers du prince. Le mot « régalien » pourrait faire tâche en république mais le chef de l’Etat fût vite rebaptisé « monarque républicain », l’art sémantique était sauf.

Avec un faible contrôle parlementaire pour le vernis démocratique, l’armée française, les services de renseignements et le ministère des affaires étrangères peuvent librement « réseauter » pour servir les intérêts « publico-privés » de la Nation. Car en la matière la raison d’Etat, le financement de nos politiques et la capitalisation des grands groupes industriels français se confondent parfois.

L’intérêt supérieur de la France permet aussi de bâillonner la justice et quantité de médias. Malgré les nombreuses enquêtes et les reportages courageux, une censure pudique ou achetée voile les crimes, les complicités, les compromissions.

Quand les grands médias critiquent-ils l’armée, ses doctrines ou ses méthodes ? Quand les journalistes s’extirpent-ils des éléments de langage de l’hôtel de Brienne ou du Quai d’Orsay ? Quand sont mentionnés des termes comme « invasion, occupation » plutôt qu’ « intervention », « insurgés, rebelles » plutôt que « djihadistes », « tuer » plutôt que « neutraliser » ?

Qui pose la question du coût de la préservation des « intérêts français à l’étranger » ? De la facture, en sang et en argent, pour maintenir la « place de la France dans le monde » ? Quel bilan tire-t-on de nos opérations extérieures (Opex) ? Des bombardements en Irak, en Syrie, en Lybie ? De « l’intervention » au Mali ? Mesure-t-on jamais l’impact des guerres passées sur les menaces actuelles ? L’incidence des régimes soutenus sur les dangers présents ?

Quand des critiques surviennent, elles accablent plus les politiques, ultimes décideurs, que les exécutants, leurs approches ou leurs schémas. Les dissensions entre les gouvernants et la presse sont le plus souvent le fait de l’érosion de l’opinion et de la lassitude lors de guerres sans fin, comme en Afghanistan ou au Mali.

Autre source de défiance, si les représentants de l’Etat soutiennent manifestement des régimes répressifs contre le soulèvement pacifique de leurs propres populations. Que l’Arabie Saoudite, le Tchad ou le Mali répriment des groupes rebelles armés, peu importe les motivations de ces derniers, et l’appui français (diplomatique, logistique, militaire) sera ignoré ou loué dans les médias.

Mais quand Ben Ali, ancien dictateur tunisien, tenta manu militari de faire cesser les manifestations contestant son pouvoir et que Michèle Alliot Marie, ministre des affaires étrangères, lui proposa le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre, la presse et l’opposition crièrent haro. L’hypocrisie était un peu trop voyante pour des cadres républicains justifiant leurs places par l’incarnation de « valeurs universelles».

La France subventionne et appuie la tyrannie là où ses « intérêts » sont manifestes jusqu’à ce que la dissonance cognitive de ses élites ne puisse plus les protéger d’un certain embarras moral.

L’opinion publique, elle, est généralement ignorée, exclue des grandes orientations des politiques extérieures de la Nation. La société civile n’est pratiquement jamais en mesure de faire pression pour infléchir les actions du pouvoir. La réponse d’Emmanuel Macron aux demandes d’arrêt des exportations militaires vers l’Arabie Saoudite engagée dans un conflit criminel au Yémen en est un exemple parfait. Les demandes légitimes de citoyens engagés sont traitées comme des ingérences insupportables, parfois même sanctionnées.

Entre un pouvoir politique déresponsabilisant, des médias complaisants et une opinion publique aphone, des généraux en retraite pensent pouvoir menacer leur pays de sédition, voire de putsch. Sortis des mêmes écoles, formés aux mêmes doctrines et ayant mené les mêmes guerres que leurs homologues africains, ils perçoivent des menaces, telles que « l'indigénisme, les théories décoloniales » ou « les partisans haineux et fanatiques qui s'en prennent (...) par le biais de statues, à d'anciennes gloires militaires et civiles », qui appellent une réponse dans la tradition des luttes contre-insurrectionnelles.

De par leur formation, leur pratique du métier et leur attachement sentimental à un héritage perçu comme glorieux, ils voient toute opposition, toute contestation comme le déferlement d’une « horde » ciblant « nos valeurs civilisationnelles ». Une seule solution « l’intervention » armée pour séparer les « compatriotes » des dissidents promis à « l’éradication ». Puisque ça marche dans le « pré-carré », pourquoi ne pas essayer en France ?

Le relativisme de la menace  par une partie de la presse et l’attentisme de nos dirigeants décontextualisent l’évènement d’une actualité pourtant brûlante (tribune similaire d’officiers espagnols, néo-nazis dans les rangs, recrudescence de l’extrême-droite en Allemagne, débordements violents au Capitole). Le contraste entre le président « je suis votre (petit) chef » du 13 Juillet 2017 et le silence élyséen assourdissant quand s’ourdit une sédition est hallucinant.

Obstruer le débat démocratique par élitisme, mépris ou lâcheté, dénigrer la remise en cause de figures historiques jugées indépassables et cautionner par intérêt ou indifférence des putschs militaires violents dans d’autres pays, pourraient vite engendrer en retour un danger mortel pour la République.

Le fait est que depuis 1789, quatre républiques sont tombées à la suite de coups d’Etat, dont trois sur quatre perpétrés par une faction de l’armée. En ne respectant pas des principes démocratiques forts, en France et à l’étranger, et sans remise en question de notre mythologie impériale, nous pourrions connaître à nouveau de sérieuses zones de turbulences.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte