Gola, projet « pilote » en Sierra Leone : quels droits pour les populations locales?

En Afrique de l‘Ouest, les ressources forestières limitées ont toujours préoccupé les organisations de protection de la nature. Les modes de vie des populations locales, orientés sur certaines formes d’agricultures impliquent aussi, dit-on, une ponction brute plus importante sur l'écosystème naturel environnant. Qu'en est-il au Parc National de Gola? Une étude de terrain de Benoit Forget.

Introduction

Ainsi que le souligne l’anthropologue Melissa Leach, les populations forestières d’Afrique de l’Ouest ont, à certains égards, peu en commun avec celles d’autres parties du monde tel que celles des chasseurs cueilleurs d’Amérique du Sud. En Afrique de l‘Ouest, les ressources forestières plus limitées ont toujours préoccupé les organisations de protection de la nature. Les modes de vie des populations locales, orientés sur certaines formes d’agricultures impliquent aussi, dit-on, une ponction brute plus importante d’espèces sauvages et la conversion par celles-ci de parcelles de forêts en zones cultivables et en jachères. Ces populations d’Afrique de l’Ouest sont, de ce fait souvent perçues davantage comme des facteurs de destruction et de déforestation que comme des acteurs participant d’une dynamique de protection consistante et durable d’un environnement de qualité. La gestation certes lente et chaotique du parc national de la forêt de Gola permet aujourd’hui aux parties prenantes tant nationales et internationales que locales de prendre conscience d’un fait d’importance : la survie de l’écosystème de Gola est probablement lié intrinsèquement à celle du patrimoine socioculturel et des droits des collectivités locales Mende qui en dépendent depuis la nuit des temps. Ces collectivités-là même qui ne sont finalement que dépositaires du lieu pour les générations à venir. Si le challenge crucial du projet de Gola est précisément de donner un avenir à ce constat, il y a cependant loin de la coupe aux lèvres. L’objet de ce travail est précisément de mettre en perspective les tenants et les aboutissants de cette dialectique entre le respect des droits des collectivités Mende et la viabilité du projet de protection d’un écosystème menacé.

Au terme d’un processus de structuration progressif enclenché au début des années 1990, la naissance du Gola Rainforest National Park (GRNP) fut officialisée par le parlement de la Sierra Leone le 10 décembre 2010, rassemblant définitivement les réserves préexistantes de Gola North, Gola East et Gola West. A cette occasion, la Déclaration de Copenhague sur le développement humain et les engagements du sommet du Millénium des Nations Unies ont dûment été rappelé à l’opinion internationale le principe d’un développement fondé sur la dignité humaine, sur les droits de l’homme, l’égalité, le respect d’autrui, la paix et la démocratie. La responsabilité mutuelle et la coopération en ce domaine devait passer par le plein respect des connaissances ancestrales, des valeurs éthiques et religieuses et des traditions socioculturelles des populations locales.

Dans cette perspective, Birdlife International a récemment inscrit le parc national de Gola au cœur du développement de son concept novateur de ‘ « Forest of Hope ». Inscrit dans un projet ambitieux de lutte contre la déforestation et le réchauffement climatique, Gola nourrit suffisamment d’espoirs pour avoir été érigé en projet « pilote ». Intégrateurs de l’ensemble des parties prenantes et composantes d’une stratégie globale de conservation durable, les « Forests of Hope » participent en effet de la sauvegarde de « livelihoods and ecosystem services, while respecting, supporting and promoting the rights of local and indigenous peoples, under the principles of the UN Convention on Biological Diversity, the Universal Declaration on Human Rights and other applicable instruments.

In particular, it promotes the improvement of forest governance systems that can secure the rights of local people, as they relate to conservation and the ecologically sustainable use of natural resources".Tout un programme.

L’étude circonstanciée des droits de populations locales dans le développement d’un projet de protection de la nature tel que l’ambitieux projet entourant le parc national de Gola mériterait certes bien davantage de développements.

Et nous sommes conscients que la quinzaine de pages qui suivent n’offrent qu’un premier arrêt sur image assorti d’une profondeur de champ somme toute limitée. L’intérêt premier de ce travail est sans doute l’actualité de sa question. Le revers de la médaille est l’évanescence de certains concepts de droit de/à l’environnement appliqués à une réalité sierra léonaise relativement peu documentée : la forêt de Gola. De même, il est vain et hasardeux d’imaginer extraire certains liens de causes à effets tranchés et univoques entre les multiples acteurs et paramètres impliqués dans ce processus de préservation durable d’une zone naturelle et le respect des droits et aspirations des populations Mende liées à cette région depuis bien longtemps.

A cet égard une remarque complémentaire s’impose. Les considérations historiques, politiques et socioéconomiques ne seront évoquées que dans la mesure où elles participent directement de l’évocation de notre propos. Le cas échéant, les légères frustrations ressenties ça et là ont été compensées par un usage consistant de notes infrapaginales invitant le lecteur à approfondir certains corollaires et prolongements utiles de la problématique.

Ce travail se structure essentiellement en trois temps. Tout d’abord, nous proposons au lecteur une présentation générale de Gola, assortie d’une mise en perspective de l’histoire de ses réserves. Ensuite, il nous a semblé pertinent de présenter les axes relationnels principaux qui lient les populations locales Mende à la nature et à la forêt de Gola : logement, alimentation, santé…Un accent particulier est évidemment porté sur la dialectique socioculturelle et matérielle qui les unit dans le temps et l’espace et les fragilités structurelles de celle-ci. Un dernier volet s’emploie a remettre en perspective les questions et lignes de force du choc culturel qu’induit un tel projet de développement durable et les immanquables limites qu’incarne ce « rêve des possibles » : quel est en effet l’avenir des droits et traditions locales face aux multiples contingences d’un projet qui les inclut dans sa définition ? Le projet « pilote » de Gola a-t-il plus de chances de réussir à intégrer à long terme ces composantes cruciales que ces multiples projets « durables » à l’écotourisme cosmétique qui l’ont précédé de par le monde?

1/ La forêt de Gola : présentation générale

Le parc national de Gola se situe à l’extrémité ouest d’un vaste ensemble forestier unique en son genre. La grande forêt guinéenne forme en effet avec les forêts pluviales du bassin du Congo l’une des 2 seules régions de forêt primaire pluviale du continent africain. A la base, ces forêts recouvraient l’essentiel de la Sierra Leone, du Libéria ainsi que le sud est de la Guinée, le sud de la Côte d’Ivoire et le sud ouest du Ghana. Aujourd’hui, une bonne partie de cette vaste région a disparu, victime de la déforestation. Les ensembles relictuels subsistants sont désormais confinés aux zones de forêts pluviales de Haute Guinée culminant à environ 1550m, avec les montagnes du sud de l’actuelle Guinée Conakry.

Les spécificités uniques de cette forêt guinéenne ont généré un degré d’endémisme particulièrement intéressant : de multiples espèces animales et végétales ont cette région forestière fragile pour unique aire de répartition. La connaissance de ces espèces reste, en outre, relativement limitée.

Au gré d’un processus de structuration progressif enclenché au début des années 1990 (Cf. chapitre 1/), le Gola Rainforest National Park représente aujourd’hui la plus vaste zone de forêt pluviale de type guinéenne de la Sierra Leone. Située en bordure est du pays, le long de la rivière Mano qui forme la frontière naturelle avec la République du Libéria, la région se subdivise en quatre parties forestières distinctes situées à cheval sur les districts de Kenema et de Kailahun. Partiellement marécageuse, la partie ouest (6,200 ha) n’est séparée de l’Est (22,800 ha) que par une route et un cours d’eau (le Mahoi). Cette partie de la réserve évolue d’ouest en est de forêts marécageuses et détrempées vers une zone plus vallonnée culminant au niveau de Bagra hill (150 m). La zone de Gola Nord (45,800 ha) se trouve par contre plus isolée au bout d’une mauvaise piste de quelques kilomètres. Egalement parcourue de rivières, Gola nord s’avère en revanche nettement plus vallonné, allant de 300 mètres d’altitude jusqu’à son sommet culminant de quelque 475 mètres.

Plus de 327 espèces d’oiseaux ont été répertoriées à ce jour pour l’ensemble du territoire de la réserve dont une quinzaine d’espèces endémiques à la forêt guinéenne et au statut mondial jugé préoccupant. Six d’entre elles ne sont observables nulle part ailleurs en Sierra Leone que dans ces forêts frontalières. Quelque

518 espèces de papillons ont été recensées, soit plus de 50 % des

papillons de la Sierra Leone qui cohabitent avec 44 espèces de grands mammifères.

D’une manière générale et malgré le fait que cette région méconnue requiert encore de consistantes recherches de terrain, on considère que la forêt détiendrait quelque 90% des espèces liées à l’écosystème forestier de type guinéen.

2/Historique: de la genèse au projet «pilote»

Si les recherches de terrain ont mis en lumière la présence de population dans la région depuis de nombreux siècles, la répartition actuelle des localités autour des zones forestières est en partie liée à la structuration territoriale initiée par l’administration coloniale britannique après la désignation de la Sierra Leone au titre de protectorat en 1897. Très tôt, cependant, de multiples groupes d’intérêt et agences nationales et internationales se sont montrés intéressés par la région forestière de Gola ; d’abord pour des raisons essentiellement économique. Progressivement ensuite pour des raisons écologiques.

a. De la délimitation à l’exploitation commerciale

La détermination complète de la frontière politique entre le Libéria et la Sierra Leone ne sera actée qu’en 1910 sans mettre pour autant fin aux relations ambivalentes entre populations Mende et Gola, à présent situées de part et d’autres de la frontière.

Avec la délimitation des zones forestières de Gola en 1920, les communautés locales se sont vues octroyer le droit de continuer à entrer librement dans la forêt. elles y disposaient du droit de chasser, de pêcher et d’extraire l’ensemble des

« Non-timber forest products » (NTFP) nécessaires à leur subsistance : gibier et animaux à fourrure, noix, graines et baies, champignons, huile, feuillage et plantes médicinales, bois de combustible, etc.

En 1926 et 1930, les forêts Est et Nord de région de Gola deviennent officiellement des réserves sans que la protection y soit organisée de manière consistante. La superficie de la zone est officiellement étendue à de multiples reprises. La déforestation liée au développement des activités agricoles ne sera pas en reste pendant toute cette période.

L’exploitation commerciale du bois sera entamée après l’accession du pays à l’indépendance en 1961. Elle se poursuivra intensivement jusqu’en 1988. Pendant cette période, les forêts de Gola Est et Ouest sont été substantiellement coupées. Au point que la Royal Society for the Protections of Birds (RSPB) estimera que 40% de la forêt de Gola a effectivement été détruite pendant cette période. La région offre cependant un tableau en double teinte. Ainsi, d’autres zones plus reculées et dépeuplées par les guerres régionales du 19ème siècle connaitront au contraire une longue phase de régénérescence dont nous profitons aujourd’hui.

Jusqu’en 2002, la déforestation liée aux activités agricoles se poursuit de manière constante.

Ainsi, contrairement aux idées reçues, la déforestation de la région de Gola n’est pas essentiellement un phénomène récent. Et le phénomène progressif de régénération forestière enregistré par ailleurs au cours du 20ème siècle fait que les forêts de type guinéenne que les agences internationales s’emploient à protéger aujourd’hui ne sont donc pas essentiellement de type primaires, comme d’aucuns pourraient le croire. Une partie non négligeable de celles-ci est de type secondaire, ce qui n’oblitère en rien l’intérêt de sa conservation. La disposition topographique de la zone forestière et les usages multiples qui en ont été fait au travers des siècles par les populations locales auraient même, aux yeux des scientifiques, renforcé la richesse de sa biodiversité et l’intérêt de sa conservation.

b. 1988 : début de la prise de conscience avant la guerre

A la fin des années 1980, de premiers signes de changements sont perceptibles. Sur le papier à tout le moins. Ainsi, le Forestry Act de 1988 impose officiellement de payer certaines taxes et impôts de reforestation aux communautés locales et au gouvernement par le concessionnaire de la réserve forestière. Des données récoltées au bureau du Secrétaire provincial de la Région de l’Est, il ressort cependant que peu de ces taxes furent effectivement payées par les entreprises d’exploitation forestière pendant les 15 années d’exploitation. Aucun réel bénéfice n’aurait non plus été enregistré par les communautés locales. L’accord sur les paiements et les bénéfices dévolus aux collectivités locales induisait aussi directement une utilisation des bénéfices pour le développement plus avant de restrictions en matière d’exploitation de la forêt de Gola. Il n’en sera rien.

Un début de prise de conscience plus concrète se produit à la fin des années 1980. A l’époque, une enquête, menée à l’époque par Birdlife International met en lumière l’importance cruciale de la zone forestière de Gola pour la protection d’un certain nombre d’espèces animales et végétales endémiques menacées. Une première campagne de don et de sensibilisation de la communauté internationale générera les premiers partenariats consistants autour du projet de Gola.

Ainsi, depuis 1990, le gouvernement sierra léonais travaille officiellement en partenariat avec la royal Society for the Protection of Birds (RSPB) et la Conservation Society of Sierra Leone (CSSL) pour une protection plus efficace de ses zones forestières.

L’essentiel des projets et initiatives entamées sont mis entre parenthèses dès l’année suivante lorsqu’éclate la guerre civile qui déchirera le pays de mars 1991 à janvier 2002. A noter au passage que la forêt de Gola représentera une base arrière stratégique clé pour le Revolutionary United Front (RUF) pendant toute cette période.

c. Premières étapes concrètes

Dès 2002, alors qu’était tout juste signé l’accord de paix mettant fin à dix ans de guerre civile, le projet de protection de la zone est remis en chantier et un protocole de concession visant la conservation à long terme de Gola est signé. Le projet envisagé est sensé faire à terme des Gola Forest Reserves la première réserve de forêt primaire pluviale et le deuxième parc national du pays après celui de Outamba Kilimi, un parc national de savane situé à l’ouest du pays non loin de la frontière avec la Guinée-Conakry.

L’engouement des partenaires au projet, au rang desquels l’Union européenne (UE), le Fonds Français pour l'Environnement Mondial (FFEM), l’ONG Conservation International ainsi que la Darwin Initiative, va permettre au projet de d’étoffer ses ambitions. Birdlife International avait de longue date repris Gola dans sa liste sierra léonaise d’« Important bird Area » du fait du degré élevé d’espèces endémiques liées à cet écosystème unique et menacé. A présent, Gola figure également au sein du « guinean Forest Hotspot », et est officiellement reconnu comme l’un des 34 « Global Biodiversity conservation Hotspot » à l’échelle planétaire. Le World Wildlife Fund a pour sa part fait de Gola l’un de ses « Global 200 Priority Eco-region » : la « Western Guinean Lowland Ecoregion».

Depuis 2003, de multiples projets de développement destinés aux populations concernées ont également vu le jour, allant de la reconstruction d'écoles à des aides apportées aux fermiers indépendants afin permettre d'améliorer les moyens de subsistances des collectivités locales.

En 2004, un vaste programme internationale de recherche de terrain est par ailleurs lancé afin de mieux évaluer l’importance faunistique et floristique de la région. Elles mettront au jour 29 nouvelles espèces pour la Sierra Leone. A l’époque, la concession forestière de Gola est confortée dans sa logique de conservation à long terme. Le projet de concession pour la conservation du site naturel entre officiellement dans sa première phase de réalisation (2004-2006). Une deuxième phase de mise en œuvre est prévue entre 2007 et 2012. La perspective de concrétisation du projet de parc national incitera l’Union européenne à soutenir financièrement le processus en cours.

A noter aussi que lors de son élection en 2007, le président de la Sierra Leone Ernest Bai Koroma réitérera sa promesse de création du parc et l’interdiction de l’exploitation minière dans son périmètre.

Cette perspective prendra corps par le lancement le 15 mai 2009 d’un projet à forte dimension politique: l’« Across the River Transboundary Peace Park ».

Impliquant officiellement les gouvernements de Freetown et de Monrovia, l’accord a également été soumis et approuvé par les communautés locales et les agences internationales de protection de la nature. Ce bien nommé « parc de la paix » réunit les réserves forestières de Gola (Sierra Leone), de Lofa et de Foya (Libéria) ainsi que des couloirs de forêt additionnels entre les trois réserves destinées à permettre les mouvements des animaux sauvages entre les trois zones forestières désormais protégées. Les priorités de reconstruction du Libéria risquent cependant de limiter pour l’instant le potentiel de réalisation concrète des intentions transnationales proclamées.

En Sierra Leone, par contre, le Gola Forest Programme est en mesure de réaffirmer son ambition d’intégrer pleinement les communautés locales dans les lignes de forces prioritaires de son projet de conservation. Un protocole d’accord en ce sens avait déjà été signé en 2003. Les partenaires du projet de Gola ont confirmé et précisé la tendance en 2007 par la signature d’un contrat avec les communautés locales. Une « Community Development and Outreach unit » a, en outre, été chargée de la mise en œuvre de ce volet du projet. Il est, en effet, prévu d’éduquer les collectivités locales à l’environnement, au développement et au tourisme. L’objectif officiellement affiché est de s’assurer que les communautés de la région de Gola bénéficient pleinement des fruits de la protection de la forêt et participent directement à la réussite du projet.

d. Projet «Pilote» : traditions et droits des collectivités locales

Suffisamment rares pour être salués, les accents concrets de cette approche n’ont d’ailleurs pas manqué d’être accueillis favorablement par les ONG internationales galvanisées par les débats alarmistes sur le réchauffement climatique.

Ainsi, en 2010, l’ONG Birdlife International a choisi le projet de Gola au gré du développement du nouveau programme « Forest of Hope »qui s’inscrit dans la dynamique de lutte internationale contre la déforestation et de réchauffement climatique. La forêt de Gola a été désignée comme l’un des 20 sites - et le premier projet « pilote » pour l’ensemble de l Afrique de l’Ouest – partie prenante d’un réseau forestier sensé couvrir 15 millions d’hectares à l’horizon 2015. Présenté comme novateur, cette stratégie globale de restauration de la biodiversité forestière se veut précisément intégrateur de l’ensemble des parties prenantes en portant un accent particulier à l’intégration des populations locales et le respect de leurs droits : « Forests of Hope is helping to safeguard livelihoods and ecosystem services, while respecting, supporting and promoting the rights of local and indigenous peoples, under the principles of the UN Convention on Biological Diversity, the Universal Declaration on Human Rights and other applicable instruments.

In particular, it promotes the improvement of forest governance systems that can secure the rights of local people, as they relate to conservation and the ecologically sustainable use of natural resources".

Il y a cependant loin de la coupe aux lèvres. Les fonds substantiels générés par ces multiples reconnaissances ont certes permis la formation de quelque 100 nouveaux employés attachés au programme de protection de la forêt, au soutien dle développement de programmes de prospection, de sensibilisation et d’éducation des collectivités locales. Et la Forestry Division qui dépend du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et de la Foresterie a pour sa part, multiplié les initiatives concrètes : introduction d’un système de permis d’accès, nouvelles routes d’accès, aménagement de sentiers, lancement d’un projet de quartier général plus proche de la zone protégée, formation de guides et mis à disposition des visiteurs, créations de zones de camping basiques, etc.

Mais cette dimension clé du projet qui nous occupe– l’intégration des populations locales au projet dans le respect de leurs droits - suppose que bien des questions demeurées sans réponses soient enfin abordées par les professionnels de terrain. Certaines recherches importantes portant notamment sur la perception même du projet de Gola par les populations bénéficiaires doivent encore être menées à bien. Ainsi que le confirme Maarten Voors, doctorant impliqué dans ce domaine, de multiples études sont encore en cours de réalisation sur le terrain. L’on en est semble-t-il encore à devoir d’actualiser certaines données sociologiques et anthropologiques collectées par le passé et de cadrer la dynamique de protection de la zone forestière en phase avec les valeurs et clé de compréhension et d’utilisation de la forêt par les collectivités qui en dépendent.

Les quelques éléments chronologiques repris ci-dessus pourraient donner à penser que l

a protection progressive de Gola dans le respect des droits des populations locales s’inscrit finalement dans un processus relativement linéaire. Ce n’est malheureusement pas le cas. Et l’ombre de l’exploitation minière de certaines terres incluses dans le périmètre de Gola n’a pas manqué de faire périodiquement l’actualité, et ce malgré les promesses de protection absolue de la zone. Ce fut notamment le cas en 2005 et 2007 lorsque la presse révéla que 2 licences de prospection minière - en l’occurrence de minerai de fer et de diamants - avaient été délivrées en toute discrétion alors que la zone de Gola était officiellement en cour de reconnaissance au titre de parc national. Les lobbies et entreprises Et, à l’instar d’un nouveau coup de semonce du genre en2009, le spectre de l’exploitation minière – et forestière – planera sans doute encore longtemps sur la réserve de Gola.

3/ Les collectivités de la région de Gola

De tout temps, la forêt (ngola en langue Mende) semble avoir joué pour les populations locales un rôle central d’espace socioculturel pourvoyeur de ressources en matières premières et en nourriture. Les décennies de recherches de terrain ont en effet permis d’établir que la région de Gola accueille probablement des populations depuis de nombreux siècles. Il ressort des éléments de la tradition orale collectés par les anthropologues ainsi que des vestiges d’anciens villages retrouvés dans la forêt par les archéologues que la région fut jadis essentiellement cultivée par des populations locales de l’ethnie Gola. Des sites funéraires, des cercles de pierre réputés être la trace d’anciens campements et d’anciens arbres fruitiers manifestement plantés par l’homme ont parfois été retrouvés jusque que loin au cœur de la forêt. De même, des fermiers Mende exhument encore de temps en temps des figurines en pierre possiblement sculptées par d’anciens peuplements non Mende ayant occupé les lieux.

Au 19ème siècle, au gré des guerres régionales opposant les peuples Mende et Gola, la sécurité dans l’ensemble de la sous région devient aléatoire. De multiples terres agricoles sont abandonnées. Les populations Gola sont amenées à traverser la rivière Moro pour chercher refuge dans ce qui devint bientôt le premier Etat indépendant du continent africain : le Libéria. Au point que la zone se change progressivement en no man’s land entre les différentes routes commerciales concurrentes. Cette situation, pour dommageable qu’elle soit pour l’activité humaine a permis, semble-t-il, à la forêt de se régénérer. Historiquement, des fermes de petite dimension ainsi que des campements étaient bel et bien établis au cœur de la forêt, ainsi qu’en atteste la découverte d’espaces anciennement défrichés puis reconquis par de la forêt secondaire. Cependant, si l’on trouve aux marges directes de la forêt une tradition agricole intensive établie de longue date, il semble, qu’aucune exploitation agricole ait été développée dans la forêt de Gola depuis au moins une cinquantaine d’années.

Contrairement aux postulats initiaux, on sait donc aujourd’hui que la forêt secondaire a bel et bien repris ses droits à de multiples endroits où l’on croyait initialement qu’aucune coupe n’avait été effectuée. Ainsi, si l’expérience de la déforestation dans la région remonte à des époques plus anciennes qu’imaginé initialement, la forêt de Gola, aujourd’hui officiellement protégée, semble partiellement être le fruit d’une progressive reforestation spontanée.

Aujourd’hui, 7 chefferies se partagent la propriété de l’actuelle forêt de Gola. Le groupe ethnique essentiel est celui des Mende. Le dernier recensement national effectué en 2004, soit deux ans après la fin de la guerre (voir ci-avant le chapitre sur l’historique de la protection de la région de Gola) estime à 130.478 le nombre de personnes vivant sur le territoire de la forêt de Gola.

Le niveau des personnes considérées comme « sans emploi » est officiellement de 57% mais il est probable que ce taux s’avère bien plus élevées du fait de la dominante rurale de ces zones reculées.

La population est répartie en 474 localités ventilées entre les 7 chefferies. La quasi-totalité de ces habitants de la région parlent le Mende, une langue Mande dominant l’ensemble du sud et de l’Est de la Sierra Léone.

a. Préservation et respect des droits et traditions Mende

L’avènement des programmes de protection des forêts de Gola n’a pas manqué de complexifier considérablement les équations régionales et locales de pouvoir. La conservation des forêts en Sierra Leone dépend en effet de la division forestière du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et de la Foresterie. Malgré des moyens limités, son staff de terrain jouit d’une expérience ainsi que de connaissances ethnoécologiques des problématiques forestières potentiellement précieuses pour la mise en œuvre des programmes de protection développés dans la région.

Cependant, du niveau national au niveau local, l’enchâssement des allégeances, des prérogatives et responsabilités de chacune des parties prenantes, sont autant d’éléments susceptibles de ralentir les processus de décision et d’en diluer l’efficacité. Ainsi, la « simple » circulation de certaines informations stratégiques peut parfois peut se changer en tour de force, eu égard au respect des susceptibilités liées aux protocoles et règlements des uns et des autres. Et les retours de flammes ne manquent pas. Jusqu’au plus haut niveau, des responsables du projet ont fait l’objet de critiques et de remises en question, les collectivités locales se sentant régulièrement déconsidérées voire oubliées dans le partage des ressources et rétributions financières qui leur reviendraient en principe de droit.

Ainsi, l’annonce fin août 2010 de la découverte d’importants gisements de fer dans le périmètre du parc national a mis la région en émoi. Outre le directeur général même des réserves de Gola, David Zeller, mis au courant de l’existence de ce gisement sur le tard, ce sont les représentants des collectivités locales qui sont montés au créneau, craignant d’être laissés pour compte.

Des dissensions ont d’ailleurs récemment connus un sommet début juillet 2011 avec la prise d’otage de David Zeller, lui-même. En l’occurrence, c’est le personnel et certains cadres du staff du parc national de Gola qui désiraient par ce geste dénoncer, semble-t-il, l’attitude jugée inamicale et irrespectueuse de leur employeur ainsi que les circonstances liées à certaines dépenses de fonctionnement du programme.

b. La centralité de la forêt

La place de la forêt Dans la culture Mende dépasse de loin les fonctions et services matériels qu’elle rend à ses usagers. Elle s’inscrit dans l’inconscient collectif et les représentations cognitives au cœur des traditions socioculturelles et religieuses de la collectivité.

Ainsi, alors que bien des observateurs extérieurs assimilent la forêt est un « objet » aux mains de multiples utilisateurs bien ou mal intentionnés – en l’occurrence, le support d’une stratégie de préservation intégrée de la nature – les populations Mende tendent à faire de la forêt l’élément structurant central de l’ensemble de la vie de la collectivité. Par son statut de matrice sociétale, la forêt prodigue son aide aux collectivités qui en dépendent, notamment dans les périodes de disettes et de privations. D’une manière ou d’une autre, ses usagers sont sensés lui restituer ce qui lui appartient. Les campagnes de communication mises en œuvre pour sensibiliser les jeunes à la nécessité de protéger la forêt de Gola n’ont d’ailleurs pas été sans générer des chocs culturels pour le moins symptomatiques. En particulier, le slogan en langue anglaise « Safe the forest » proposé à la traduction en langue Mende n’était pas traduisible comme tel. La traduction littérale finalement proposée est édifiante à ce sujet : « Get away from behind [stop living under the protection of] Gola Forest.

Déclinée à d’autres problématiques de mise en œuvre du projet de Gola, ce choc des cultures peut s’avérer détonnant. Ainsi, le rôle du chef de village et des chefs de familles comme arbitres des différends éventuels portant sur la terre et certains usages de la forêt se trouve potentiellement remis en question par les multiples facteurs et acteurs nationaux (politiques, scientifiques, etc.) entrant en compte dans la définition et la mise en œuvre du projet. Officiellement aussi, c’est désormais l’Etat qui devient le dépositaire des terres au bénéfice des populations locales. La gestion du projet de Gola doit aussi s’accorder aux législations forestières et pratiques traditionnelles de contrôle de l’activité fermière, de la coupe du bois de combustible, de la chasse, de la cueillette et du prélèvement de matières premières (a.e.) au sein des zones protégées ; et ce dans le respect des droits des collectivités locales. Par ailleurs, une certaine quotité des royalties payées par les sociétés d’exploitation forestières travaillant dans la région continuent d’être reversées aux collectivités locales via le chef traditionnel. Les rangers de la forêt, basés dans la bourgade de Lalehun sont quant à eux chargés d’appliquer les règlements en vigueur sur une base quotidienne et rapportent les violations éventuelles l’administration régionale forestière basée à Kenema. Les poursuites éventuelles sont entamées en première instance auprès des courts des chefferies.

Si la gestion du projet de Gola n’est donc pas chose aisée, la perception qu’en ont les collectivités concernées est partagée. Et l’on constate des résistances, notamment concernant les droits revendiqués par certaines familles sur des terres situées dans le périmètre de la réserve.

De fait, le fossé séparant les perceptions participe des difficultés majeures rencontrées par les agences internationales et scientifiques de terrain impliquées dans les projets de conservation de la forêt de Gola.

Certes sensibles à ces dimensions socioculturelles, symboliques et sacrées qu’incarne la forêt de Gola, les ONG internationales semblent plus à même d’objectiver les besoins concrets participant de l’ensemble des paramètres de la vie quotidienne des collectivités vivant sur ou aux abords de son territoire. Autant de besoins « palpables » donnant corps à des droits « concrets » plus aisément identifiables et non moins dignes d’être protégés tels que celui de se loger, de s’alimenter, de leur donner un toit pour se protéger des intempéries, suivre un apprentissage scolaire…

c. Besoins alimentaires : le fermier comme acteur de son environnement

Les communautés rurales vivant dans et autour de la forêt de Gola sont dans l’ensemble assez pauvres et dépendantes du rythme des saisons et des récoltes. Ainsi, la récolte correspond au pic de la saison des pluies (de novembre à décembre). Elle est précédée par une période de disette plus ou moins prononcée (d’août à septembre). Le mois d’avril correspond quant à lui à la saison sèche.

Le principal moyen de subsistance des communautés adjacentes à Gola provient de la culture du riz pluvial de montagne planté dans les zones de collines nouvellement défrichées ou de celle du riz aquatique adaptés aux fonds de vallées marécageux. Le riz de montagne est agrémenté ou « interplanté » par les femmes de cultures de cassaves, de piments, de sorgho, de melon éguzi. permettant notamment d’adoucir la « soudure » alimentaire parfois difficiles entre les périodes de semailles et de récoltes.

Les fermiers établis autour de la partie nord de la réserve de Gola cultivent essentiellement le café, la noix de cola, l’huile de palme et le cacao pour le commerce local générateur d’argent liquide. Ils utilisent pour ce faire l’ombre des grands arbres de la forêt propices au développement harmonieux de ces essences. Les fermiers ont bien compris l’utilité et la complémentarité des cultures diversifiées et adaptées aux différentes strates de végétations qu’offrent la forêt et ses abords. Ainsi, les fermiers ne défrichent jamais complètement une zone forestière. Les essences résiduelles favorisent en effet la régénérescence des sols et permettent une multiplicité plus grandes de récoltes sur la durée (fruits, graines et semences, plantes médicinales, champignons, etc.). Ainsi, contrairement à certaines idées reçues opposant l’activité humaine aux besoins de protection des zones forestières naturelles, plusieurs auteurs s’accordent pour souligner que le mode de gestion plurielle des essences végétales cultivées tel que mis en œuvre par les populations locales Mende des abords de la forêt tendrait à favoriser la richesse de l’écosystème préforestier.

Il est important de noter que, par tradition, les populations locales de la région de Gola ont une connaissance consistante des dynamiques végétales et animales et des effets éventuels induits par les changements opérés par la main de l’homme. A nouveau, contrairement à certains stéréotypes véhiculés çà et là, les populations locales de la région sont bien davantage actrices de leur environnement qu’ils n’en seraient victime. Ainsi, aux yeux de multiples observateurs de terrain, la préservation de la qualité de l’écosystème forestier de Gola doit, à tout le moins, être assortie d’une gestion pertinente des zones de fermages adjacents et des systèmes de jachères tournantes essentielles pour l’avenir de la subsistance des collectivités locales.

d. Chasse et pêche…sans réserves

Si la proximité de la forêt permet aussi le prélèvement d’animaux sauvages, le profil et l’impact de la chasse et de la pêche menés par les populations locales semble le plus souvent bien éloignés de l’image que pourrait s’en faire l’observateur extérieur. Décrite par le détail au gré des relevés de terrain effectués par l’anthropologue Paul Richards, la chasse est essentiellement effectuée à l’aide de pièges et non d’armes à feu. Elle est essentiellement une prérogative masculine et constitue un apport alimentaire important pendant la période de disette qui précède la récolte. Les femmes, quant à elles, se concentrent davantage sur la pêche. Il est intéressant de noter cependant que la cueillette de plantes représente 55% des apports alimentaires issus de la forêt. Si 45% des ressources alimentaires sont donc d’origine animale, il est important de souligner que plus de 60% des captures concernent des poissons, des crustacés et des reptiles. Si les quelque 40% restant concernent effectivement des mammifères, l’essentiel des espèces concernées ne sont pas chassées dans les zones forestières (protégées ou non) mais dans les campagnes entourant directement les fermes.

Il est important de souligner aussi que les espèces potentiellement menacées ne représentent en général qu’un très faible pourcentage du total des captures. Ainsi, contrairement à certains stéréotypes, les populations Mende de la région de Gola comptent essentiellement sur le prélèvement d’espèces abondantes effectuées dans leur environnement direct que d’espèces rares et difficilement trouvables collectées au cœur de la forêt. A noter, en outre, que des interdits culturels et religieux entourent aussi certaines de ces espèces. Ainsi les musulmans rechignent à manger du singe quelle que soit l’espèce. Le léopard, l’éléphant, le crocodile font lui aussi l’objet de multiples interdits totémiques et socioculturels de la part de certaines populations Mende. Il en va de même du picathartes de Guinée (picathartes gymnocephalus), une espèce d’oiseau rare et endémique des forêts de Haute Guinée– dont celles de Gola - inféodée aux entrées de grotte et considérée par les Mende comme gardien du monde des Ancêtres.

Si le problème du braconnage existe bel et bien, le phénomène concerne essentiellement des chasseurs venus de l’extérieur. La question se pose de manière semblable pour les creuseurs illégaux en quête de diamants et autres pierres précieuses. La proximité directe de la frontière avec le Libéria représente à cet égard un risque non négligeable. Le produit de ces chasses illégales ne sont en général pas destinées à la consommation locale. Que les animaux soient chassés pour leur viande ou au titre de trophée, ils trouvent en général leur chemin vers les marchés de Freetown ou de Monrovia, avant d’être dirigés, le cas échéant, vers des clients étrangers. La répression de ces types d’activité, relativement aisée ne porte en principe pas atteinte aux activités et intérêts des populations locales. Encore faut-il cependant qu’existe la volonté politique aux échelons supérieurs.

e. Usages des plantes et médecine traditionnelle

La médecine moderne ne fait a priori pas partie des réflexes premiers des populations des campagnes isolées de la zone de Gola. Le coût, la disponibilité relative et de multiples habitudes culturelles inscrites dans la tradition Mende y sont pour beaucoup. Disponibles jusque dans de plus grandes localités telles que Kenema (voir carte au début de ce travail), de multiples plantes sont collectées dans et aux abords des forêts pour soigner des problèmes de santé aussi divers que les brûlures, les blessures, la toux, la fièvre (éventuellement malarique), la diarrhée, les maux de tête, les vers…

A nouveau, il est intéressant de noter que plus de 50% des plantes entrant dans la composition de remèdes sont collectées dans la savane des bords de forêts ou au cœur de celle-ci. Les recherches de terrain menées en la matière tendent à confirmer au passage qu’au-delà de la valeur symbolique ou religieuse éventuelle des essences végétales utilisées leur valeur culturelle est bien souvent confortée par une vraie efficacité curative.

f. Travailler, récolter, s’abriter : la nature pourvoyeuse de matières premières

La vie de tous les jours renvoie les populations Mende aux matériaux que produit la nature. Pour les populations isolées des campagnes, la forêt représente en effet un espace de collecte de ressources central, incontournable.

Ainsi, construire la hutte, assortie d’un éventuel grenier, au cœur de l’espace cultivé familial, en renouveler le toit, aménager un espace cuisine sont autant de gestes annuels dans les zones de production de riz montagnard soumises aux systèmes rotationnels de mise en jachère. Et ce, dans le respect des traditions transmises oralement de générations en générations. La famille passera une bonne partie de la saison des pluies loin du village, sur les terres isolées de la ferme. Toutes ces activités supposent la collecte régulière de matières premières : différents types de bois (résistants ou non aux termites en fonction des usages), tiges, ustensiles divers taillés dans le bois, lianes, feuilles d’emballage d’aliments et feuilles adaptées à la confection de vanneries (hamacs, paniers, pièges à crabes et à poissons, etc.), terres entrant dans la confection de récipients ou de mortiers.

Une fois de plus, il est intéressant de noter que ce n’est pas tant dans les hautes forêts de type guinéenne que sont prélevées les matières premières requises que dans les zones de campagnes avoisinantes.

De même, il est important de noter que bien des végétaux se voient attribuer une valeur culturelle ou symbolique assortie éventuellement d’interdits. Ainsi, certains arbres tels que le Musanga, la principale essence poussant dans les forêts secondaires des abords de la réserve de Gola ne sont utilisées que pour des constructions légères. Peu sollicitée, cette essence n’est jamais utilisée comme combustible ou comme matériau de construction lourde.

Au rang des produits important potentiellement issus de la forêt, il convient de mentionner également le bois de confection des tambours et des masques rituels Mende. Cependant, il est à préciser à nouveau que les bois privilégiés pour ce type de confection sont essentiellement des bois légers issus d’essences typiques de forêts secondaires. Ils ne proviennent donc pas non plus de la zone réservée.

g. Fragilités structurelles et perspectives incertaines

D’une manière générale, les districts couvant la région forestière de Gola se caractérisent par une pauvreté endémique, et ce malgré leur richesse en ressources naturelles.

Malgré les perspectives socioéconomiques induites par l’existence du parc national, les 7 chefferies sont considérées comme isolées et particulièrement vulnérables à de multiples égards.

Au début des années 1990, la densité moyenne de population des zones rurales entourant la forêt de Gola n’était que de 32 personnes au kilomètre carré. Les vastes mouvements de populations provoqués par les dix années de guerre et l’appel d’air induit par la reconstruction nationale ont partiellement changé la donne. Et la mise en perspective des différents recensements nationaux tendent à confirmer l’attractivité de la forêt et de ses terres cultivables avoisinantes. Dès 1991, l’anthropologue Paul Richards stigmatisait, sans alarmisme, les risques induits à terme sur la forêt, par une éventuelle pression démographique accrue. Ainsi, d’après les statistiques, la population des chefferies de la zone de Gola sont officiellement passées de 85.198 en 1984 à 130.487 en 2004; ces chiffres ne prenant pas en compte les migrants saisonniers de courtes durées et les illégaux. S’exprimant à ce sujet à l’époque, l’anthropologue considérait que, à taux de croissance démographique et besoins alimentaires constants, la fin de la décennie 2010 risquait de confronter la zone forestière de Gola à une pression dommageable pour la soutenabilité du projet de protection de la forêt. Le fragile équilibre entre la préservation d’un l’écosystème forestier unique tel que celui de Gola et du droit des populations locales au respect de leurs us et coutumes dans l’usage de la forêt pourrait à terme s’en trouver rompu.

La pression démographique actuelle tend à générer des problèmes de tous ordres renforcés par l’influx supplémentaire de jeunes travailleurs migrants attirés par les ressources multiformes de la forêt et les hypothétiques débouchés générés par le parc national. La proximité directe de la frontière libérienne renforce cette tendance aux mouvements transfrontaliers de populations et aux échanges commerciaux, licites ou non liés portant sur des biens extraits de la forêt. A noter à cet égard que les allochtones s’établissant pour de courtes périodes dans la zone de Gola semblent représenter un facteur d’instabilité et de risque plus important du fait qu’ils méconnaissent ou s’affranchissent plus facilement des lois, et us et coutumes locaux.

Malgré les progrès enregistrés dans de multiples domaines ces dernières années, la reconstruction consécutive à la décennie de guerre civile est loin d’être terminée. Faute de moyens, de multiples faiblesses structurelles complètent un tableau d’ensemble préoccupant. Ainsi, le faible nombre de fermiers, la faiblesse des productions et la difficulté d’accès aux marchés tendent à générer progressivement dans la région un risque nutritionnel élevé renforcé par le nombre de mois annuels de disette précédant les récoltes, l’accès limité aux soins services de santé ainsi qu’à l’eau potable.

Sur le plan logistique, les problèmes sont nombreux. Les routes, pistes et chemins d’accès aux villages sont dans l’ensemble en mauvais état. Une bonne partie des villages de la région s’avèrent par conséquent inaccessibles par véhicule automobile. L’isolement des villages rendent difficiles le transport et le commerce des denrées produites par ces collectivités paysannes qui en ont tant besoin. De même, on enregistre des retards parfois considérables dans la livraison des intrants nécessaires à production. De même, l’accès aux soins de santé, au système de scolarisation des enfants (etc.) est parfois rendus particulièrement difficile.

La région manque également d’espaces, d’équipement et de personnel formé pour les antennes locales des ministères concernés. De même la centralisation des processus et des moyens de prise de décisions à Freetown et la lenteur d’acheminement des biens et services ressources pèse sur l’ensemble du fonctionnement de la vie du district de Gola. Les services d’aide sociale s’avèrent aussi inégalement répartis au sein du district. Les fermiers ne disposent d’aucune infrastructure de crédit pour soutenir et développer leurs activités et, le cas échéant, assurer les soudures éventuelles pendant les périodes de vaches maigres.

Par ailleurs, l’immense richesse des savoirs locaux manquent encore cruellement de relais et d’outils permettant leur perpétuation et leur diffusion auprès des nouvelles générations. Si le projet de Gola est aussi sensé concourir à leur préservation, le projet « Pilote »est loin d’avoir atteint sa vitesse de croisière. A cet égard, il est important que le plan de gestion reconnaisse les différentes composantes de la communauté. Certaines sont bien organisées au sein des Forest Edge communities (FEC) ; notamment : les fermiers, les chasseurs, les mineurs et les coupeurs de bois. D’autres groupes valent la peine d’être davantage soutenus : les jeunes en quête de formation consistante, d’emploi et d’avenir dans une région au potentiel somme toute limité. Les femmes, trop souvent cantonnées dans certains rôles et activités ont, elles aussi, des droits à défendre et une place à prendre dans le dans la dialectique qui les unis les collectivités locales au projet de préservation durable de la forêt de Gola.

La perspective d’un développement (éco)touristique représente bien sûr un espoir considérable pour les populations locales. Cependant, la Sierra Leone n’a pour l’instant pas pleinement les moyens de cette ambition. Outre quelques voyageurs plus téméraires ou scientifiques travaillant dans la région, il y a peu de chance que l’afflux attendu se produise à court terme du fait de l’absence quasi-totale d’infrastructure adaptée. Il est symptomatique de constater que la Sierra Leone a fêté en 2009 – soit 7 an après la fin de la guerre – le retour de l’électricité dans sa capitale, Freetown. En janvier 2010, seule des partie de l’ouest de la ville, accueillant les quelques hôtels internationaux et ambassades était effectivement éclairées. Autant dire que la patience des collectivités paupérisées de Gola risque par conséquent d’être mise à rude épreuve.

h. Globalisation, us et coutumes et dialogue interculturel

La définition d’un droit prend parfois un sens bien différent en fonction du lieu et du contexte de son évocation. Avant même l’ébauche d’une réflexion sur les modalités susceptibles de permettre sa mise en œuvre ou sa protection, il convient parfois de s’accorder sur les termes même de sa formulation. Ainsi, bien des aspects de l’écheveau socioculturel qui participe des perceptions et comportements des populations Mende vivant dans la région forestière de Gola paraissent insolites voire étrangers aux cadres de références occidentaux classiques. Les multiples études de terrain qui sous-tendent le programme de protection développé à Gola s’appliquent à effectuer ce grand écart interculturel. Objectif : mieux comprendre pour mieux respecter et protéger. Cette gymnastique indispensable met parfois au jour des dimensions insoupçonnées – et des différences potentiellement irréductibles - de l’univers de l’Autre.

Ainsi en va-t-il quant au concept même de propriété tel que développé par le peuple Mende. Comme le souligne Paul Richards, dans l’esprit des populations locales, la forêt n’appartient à personne. Elle n’est pas susceptible de faire l’objet d’une appropriation du simple fait qu’elle est et reste considérée comme la matrice de la société tout entière. Si le chef traditionnel est en quelque sorte le dépositaire de la terre de sa collectivité, celle-ci génère des droits et des devoirs de la part de tous. Et si, au regard de la loi, l’Etat se doit d’être le gardien bienveillant de cette terre, c’est la communauté qui en demeure bénéficiaire. Ainsi le programme « pilote » mis en œuvre à Gola se doit déjà de discerner les droits et prérogatives de tous en fonction de cette donnée précise; au risque sinon de commettre des impairs politiques ou symboliques potentiellement lourds de conséquences pour la crédibilité du projet tout entier. Qu’en est-il des autres concepts et valeurs qui, immanquablement tissent au quotidien les fils du dialogue interculturel entre bailleurs de fonds, scientifiques et populations locales ? Vaste débat.

Par ailleurs, les questions entourant la viabilité du projet « pilote » de Gola – en particulier quant à son volet portant sur le respect des droits de populations locales - prennent une dimension particulière lorsqu’elles sont mises en résonnance avec ces préoccupations environnementales actuelles qui font tant débat dans le monde occidental. La presse y fait ses titres sur les problématiques en chaine, plus que jamais « globalisées », liées au réchauffement climatique et au déversement prochain sur les routes et les mers de réfugiés de l’environnement. Si la biosphère forme un tout unique, comme le rappelle le professeur Maurice Kamto, l’unité environnementale de la planète implique une vision systémique des problèmes de conservation ainsi que des stratégies de solutions intégrées, évolutives des processus écologiques et dynamiques humaines. A l’aune des chiffres diffusés chaque année sur pauvreté et la faim dans le monde, environnement et développement deviennent plus que jamais les deux faces d’une même pièce. Si le monde se doit d’avancer en quête de solution, il n’a pour l’instant, loin s’en faut, pas les moyens de ses ambitions.

Appliqués à la protection de la zone forestière exceptionnelle de Gola, ces constats renvoient à de multiples questions et dilemmes, tant de droit que d’éthique . La mobilisation internationale et l’investissement d’entités telles que le PNUE le Union Européenne, le WWF, la Fondation Darwin, la RSPB mets potentiellement les acteurs locaux dans une équation socioéconomique et un rapport de force potentiellement inégal. Au regard d’enjeux environnementaux « majeurs », quelle place reste t-il pour les us et coutumes, la tradition orale?

A titre de symptôme, le bruit circulait en janvier 2010 selon lequel l’Union Européenne pourrait bientôt abandonner Gola et « mettre la clé sous la porte». Cette fin éventuelle et inopinée du projet, et ses conséquences potentielles en termes d’emploi et de perspectives de développement pour les populations locales alimentait les conversations et les inquiétudes de tous.

Les moyens politiques et financiers considérables mis dans la balance dans le projet de Gola et les conséquences directes et indirectes induites pour les collectivités concernées posent avec acuité la question de la marge de manœuvre réelle de ces populations locales. Face à un programme de protection de l’environnement et de « développement durable » importé, même assorti d’une prise en considération des paramètres socioculturels locaux, les populations locales peuvent-elles raisonnablement dire « non » ? 

Conclusion

Eu égard à la richesse de la thématique abordée, les quelques pages de ce travail brossent tout au plus une première ébauche du tableau de la situation.

Outre la courte présentation des particularités uniques de l’écosystème de Gola, la description des principales étapes historiques de sa mise en protection ont permis de mettre en perspective certains constats étonnants.

Ainsi, il ressort des études scientifiques de terrain que Gola n’est en réalité pas essentiellement composée d’une forêt primaire originelle mais, en partie au moins, de zones forestières anciennement défrichées par les populations locales, puis progressivement régénérées. Les anthropologues et archéologues ont, à cet égard, mis en lumière le lien entre cette restauration progressive et les guerres du 19ème siècle ayant entrainé le retour à la nature de certaines zones précédemment cultivées.

Par ailleurs, il se confirme aussi que les collectivités ont aujourd’hui un rôle dynamique quant à la préservation même de la qualité de l’écosystème unique de la région de Gola. Les populations Mende ont, semble-t-il, pleinement conscience de l’impact des activités humaines sur la nature et sa capacité relative à subvenir aux besoins de la collectivité. Ainsi, les fermiers Mende s’avèrent-ils davantage les acteurs que les victimes de leur environnement.

Contrairement à certains clichés, les statistiques de terrains confirment, en effet, que le degré actuel d’utilisation de produits (plantes et animaux) issus de la nature n’oblitère pas le programme de protection durable mis en œuvre dans la forêt protégée de Gola ; qu’il s’agissent de collecte de matériaux de construction autant que de prélèvements liés à la chasse, à la pêche ou à la confection de remèdes relevant de la médecine traditionnelle.

Pour autant, la viabilité du projet «Pilote» n’en demeure pas moins un challenge particulièrement aléatoire.

A l’instar de l’ensemble des programmes de préservation intégrés et durables appliqués à des écosystèmes naturels menacés, l’espace que forme aujourd’hui le Gola Rainforest National Park agrège des finalités politiques, socioéconomiques et environnementales souvent contradictoires. Les acteurs en présence et les modalités de mise en œuvre du projet doivent quant à eux composer avec la nécessité de gérer un choc culturel profond et permanent : concepts, valeurs, éthique, priorités sont autant de pierres d’achoppements potentielles à clarifier sans cesse. Au risque, sinon, de perdre le fil du respect des droits des collectivités qui forme l’une des assises clés du projet de Gola dans sa dimension «pilote».

Le lien dialectique fondamental qui unit la culture Mende à la forêt s’avère cependant un atout insolite. Si la culture Mende est consubstantielle de la forêt, la destruction de l’un pourrait potentiellement signifier à terme le délitement de l’autre. Au stade actuel de destruction des forêts d’Afrique de l’ouest, le projet «Pilote» de Gola ne peut raisonnablement considérer les populations Mende - et le respect de leurs droits - que comme un interlocuteur clé; et ce du fait même qu’il est un vecteur crucial de viabilité à long terme de l’ensemble du projet.

Pour autant, cette viabilité reste suspendue à une autre dimension clé au moins de la problématique : à taux de croissance et besoins alimentaires constants, les années à venir risquent, en effet, de confronter la zone forestière de Gola à une pression démographique dommageable pour la soutenabilité même du projet de protection de la forêt. Le fragile équilibre entre la préservation d’un l’écosystème unique tel que celui de Gola et du droit des populations locales au respect de leurs us et coutumes dans l’usage de la forêt pourrait à terme s’en trouver définitivement rompu.

Benoît Forget

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