Liban : la chasse aux oiseaux, une véritable boucherie (2/4)

Bien des chasseurs ne savent pas grand-chose des espèces qu’ils chassent. Ainsi, selon une étude réalisée par la SPNL de 2004 à 2007, 18% seulement des chasseurs se sont montrés capables de différencier oiseaux migrateurs et résidents. Reportage de terrain de Benoit Forget

Du pélican… au rouge-gorge, tout y passe. Des tableaux de chasse édifiants permettent de s’en rendre compte (Cf. a.o. les photos mises sur la page Facebook du groupe « Hunting in Lebanon » : http://www.facebook.com/profile.php?id=100002637363741&ref=ts#!/group.php?gid=4574453566&v=info). Les forums internet valent aussi la peine d’être consultés. Ainsi peut-on y lire par exemple: « D'habitude on chasse les grives du 10 octobre au 25 mars. Mais l’on chasse aussi les pinsons, les fauvettes (à tête noire, des jardins , babillarde , Orphée, épervière ) qui deviennent très grasses à l’automne, ainsi que les cailles de blés , les alouettes , les guêpiers , les pipits , les gobe-mouches, les rouge-queue , les rouge-gorge ... Et ce tout au long de l'année (c'est notre tradition) Certains tirent les hirondelles et même les chauve-souris (quand la nuit tombe). Beaucoup chassent aussi les rapaces ». Il semble se confirmer également que bien des chasseurs ne savent pas grand-chose des espèces qu’ils chassent.Ainsi, selon une étude réalisée par la SPNL de 2004 à 2007, 18% seulement des chasseurs se sont montrés capables de différencier oiseaux migrateurs et résidents.

La plupart des chasseurs ignorent (ou feignent d’ignorer) l’impact de cette pratique débridée de la chasse sur l’avifaune. Ainsi Abdo el Kareh, 48 ans, chasse depuis l'âge de neuf ans. Incrédule quant à la raréfaction des espèces, il considère que les tuer en nombre est tout simplement justifiable « parce qu'il y en a des milliers». A l’instar de ces chasseurs rencontrés cet automne dans la région de Ras Baalbek qui confirmaient fièrement chasser le courvite isabelle (une espèce rare au Liban dont la nidification fut mise au jour récemment ; cf. post scriptum) dès son retour fin mai, certains chassent abondamment au printemps, au moment de la reproduction. D’aucuns déclarent par ailleurs concentrer leur « prélèvement » sur les oiseaux migrateurs, estimant que cela n'affecte pas l'environnement local. Il se confirme cependant que cet impact concerne tout autant les espèces sédentaires. Ainsi, d’après des recherches menées de 2002 à 2007par la SNPL, en l'espace de cinq ans, le nombre d'oiseaux communs aurait diminué de 18%. Une étude réalisée dans les années 1990 portait ce chiffre à 9%. La SNPL estime aussi que 16 espèces d'oiseaux menacées sont actuellement en voie d'extinction au Liban.

Quant à la place des armes à feu dans la société libanaise, les forums tendent à confirmer que les armes à feux sont des objets du quotidien : « chaque maison possède au moins un fusil de chasse » précise un internaute. Aussi, les cartouches sont vendues librement partout - environ 5€ les 25 (calibre 12 n°9) - y compris dans les supérettes. Beaucoup d'armes automatiques seraient également en circulation, dont d’aucuns n’hésitent pas à faire usage le cas échéant (vol de cigognes, de pélicans, etc.) Au gré de notre enquête de terrain d’octobre dernier, nous avons à plusieurs reprises tenté de compter le nombre de détonations à la minute… sans y parvenir tant le crépitement était parfois intense. L’impact réel sur l’environnement du rejet de tonnes de plombs dans la nature chaque année – 640 à 800 selon les estimations - est quant à lui largement méconnu. Si elle ne semble pas émouvoir le chasseur out remesure, l’ONG Birdlife International considère, à l’instar de bien des scientifiques, que la contamination sévère de certains sols au Liban a des allures de bombe sanitaire à retardement.

------------------------------

 

Post scriptum : Ras Baalbek : le désert et ses espèces s’invitent au Liban(*)

Au gré des campagnes d’observations initiées entre 2000 et 2003 par le collectif A Rocha Lebanon et complétées par les recherches de terrains effectuées entre 2004 et 2008 dans le cadre du processus d’identification de nouvelles zones ornithologiques (Important Bird Areas – IBA’s) une zone semi désertiques particulièrement intéressante a été mise au jour à quelques kilomètres au nord du petit village chrétien de Ras Baalbek (de part et d’autre de la route principale menant vers Hermel). A cette occasion, 5 espèces ont pu être ajoutée à la liste des espèces nicheuses du Liban : le courvite isabelle, les ammomanes élégante et du désert, l’alouette bilophe et le dromoïque du désert. Le statut du traquet deuil a également pu être revu à la hausse à cette occasion. Malgré une chasse omniprésente – les habitants de la région sont fiers d’être en mesure de préciser qu’ils attendent le mois de juin et le retour du courvite pour le chasser - la zone de Ras Baalbek a été désignée Important Bird Area en 2007 par Birdlife International. La région n’a d’ailleurs probablement pas encore livré tous ses secrets. C’est en tout cas ce que pourrait laisser penser cette observation d’une ammomane de Dunn en 2002. Il en va de même pour bien d’autres régions libanaises fort peu prospectées. Ainsi, en octobre 2011 en bordure de la zone humide de Chamsine, située au sud à une heure de route de Ras Baalbek a eu lieu la première observation libanaise de moineau de la Mer Morte (B. Forget).

(*) A propos des découvertes réalisées à Ras Baalbek, Lire Richard Prior et Colin Conroy The Ras Baalbek semi-desert : Lebanon’s aridland area and its birds, périodique Sandgrouse, n°31, 2009, pp.140-145

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.