Egypte : retour sur la "révolution 2.0" du printemps 2011 (1/4)

Comme en 2017, la place Tahrir restera probablement vide le 25 janvier prochain. Et les réseaux sociaux muets. Il y a 7 ans, cette place du Caire était pourtant le point de départ du mouvement de contestation qui a chassé Hosni Moubarak après 29 années de présidence. A l'époque, d'aucuns avaient fait grand cas du rôle des réseaux sociaux dans cette dynamique inédite. Qu'en était-il exactement?

 Mise en perspective et analyse par Benoît Forget (*).

Egypte, 11 février 2011. Au terme d’un soulèvement populaire de 18 jours ayant coûté la vie à 846 personnes, Hosni Moubarak met définitivement un terme à 29 ans de règne à la Présidence du pays[1]. Le monde entier semble pris à contre pieds. De manière impromptue, la République égyptienne semble tourner une page majeure de son histoire. Sans bien évaluer les tenants et aboutissants de ce qui vient de se produire, bien des médias, tant écrits qu’audiovisuels ou numériques s’empressent de clamer, à l’instar des circonstances du basculement survenu précédemment en Tunisie, qu’internet et ses réseaux sociaux ont fait «tomber» le pouvoir égyptien[2].

Rarement une telle dynamique communicationnelle aura été de si près associée au basculement politique majeur d’un Etat, au point d’être présentée comme le vecteur clé d’une libération nationale. La prise de distance que nous offre les quelques années écoulés et une mise en perspective des environnements historiques, politiques et sociaux met en lumière un tableau plus contrasté qui invite au questionnement.

Les réseaux sociaux occupaient certes déjà à l'époque une place particulière au sein des technologies de l’information et de la communication (TIC). Ils n’en demeurent cependant pas moins un facteur interagissant avec les autres dans un processus politique d’ensemble[3].

Mais qu’en était-il au juste en Egypte ? La chute du régime aurait-elle eu lieu sans l’aide d’internet? Les TIC concernées ont-elles, en l’occurrence, franchi le cap du simple partage numérique de convivialités pour participer d’une quelconque mobilisation collective, d’un engagement politique en faveur des droits de l’homme ? A quel degré ? A-t-on vraiment assisté à une « révolution Facebook » comme l’ont titré bien des quotidiens?

Les ressorts  politiques du basculement

Remettre les réseaux sociaux à leur juste place dans le processus de basculement de l’Egypte vers la fin précipitée du règne de Hosni Moubarak suppose que l’on s’intéresse à la décennie qui a précédé les 18 jours de confrontation finale de ce début d’année 2011.

Fin 2010, l’Egypte est présentée par les experts comme un régime à bout de souffle [4], Derrière une façade de « pluralisme autoritaire » qui semble encore à l’époque satisfaire bien des complaisances (notamment occidentales), le régime du Président Moubarak multiplie les lignes de défense face aux transformations de sa société, aux difficultés socio économiques vécues par sa population et au vent de la contestation qui lentement mais sûrement semble s’être levé[5]. Les outils traditionnels de légitimation du pouvoir, qu'il s'agisse du discours à la nation ou de la prétention à une place centrale de l’Egypte sur la scène diplomatique régionale[6], semblent largement émoussés. Affairiste, la classe dirigeante s'efforce de contenir un mécontentement social grandissant par une censure ciblée, par l'instrumentalisation des thématiques islamistes et sécuritaires liées à la problématique israélo-palestinienne et par la répression. Les aides occidentales et les transferts d’argent des émigrés adoucissent les fins de mois d’une économie de plus en plus dépendante et libéralisée[7].

Mais si l’Egypte de Moubarak fait tout pour entretenir les réseaux de corruption claniques et familiaux à même d’asseoir l’immobilisme social, l’apathie politique et la pérennité du pouvoir, force est de constater que la décennie 2000 inscrit progressivement la population égyptienne dans une nouvelle dynamique sociopolitique[8]. Malgré un verrouillage sécuritaire redoutable servi par trois décennies d’état d’urgence[9] entretenu par le régime, de multiples événements ont su participer d’un renouvellement progressif du champ politique égyptien et de l’émergence de nouveaux acteurs d’opposition[10].

Les soubresauts n’ont certes pas manqué. Ainsi en 2000, des milliers de personnes sont descendues dans les rues du Caire pour soutenir la seconde intifada palestinienne. En 2002, les Egyptiens protestent à nouveau contre les opérations militaires menées par Israël à Gaza et en Cisjordanie. Il en va de même pour dénoncer l’alignement de l’Etat égyptien sur les positions américaines dans le cadre de l’invasion de l’Irak en 2003.

Frileusement accueilli par Le Caire, Le « Freedom agenda » pour le Proche-Orient, lancé par l’administration Bush la même année ne sera l’occasion que de quelques réformes instillées à doses homéopathiques par la présidence Moubarak. Se trouvant malgré lui sollicité, le pouvoir égyptien lâche du lest en permettant notamment la sortie sur le marché égyptien de nouveaux organes de presse financés par des capitaux privés[11]. Le pouvoir en profitera pour s’approprier le discours public sur la démocratisation du régime[12].

En septembre 2005 ont lieu les premières élections présidentielles « plurielles », dont Hosni Moubarak sortira vainqueur, sans surprise, face à une opposition politique évanescente. L’enjeu, dûment cadenassé par de nouveaux amendements constitutionnels renforce cependant l’activisme politique et les critiques[13]. En ce compris celles de cette nouvelle presse indépendante qui étoffe sont audience en n’hésitant plus à dénoncer les dérives du pouvoir. A fortiori, au gré des sombres perspectives induites par la santé défaillante d’Hosni Moubarak et par les ambitions présidentielles de plus en plus clairement affichées de son fils Gamal. A côté de la presse « papier », Internet joue un rôle de plus en plus central tant comme vecteur de transmission de l’information (cf. infra chapitre spécifique à ce sujet) que comme champ d’expression et d’agrégation des dynamiques d’opposition en gestation[14]. En l’occurrence, celui-ci se structure notamment à l’époque autour d’un nouveau mouvement : « Kifaya » (traduisible de l’arabe par « Assez !»). Cette plateforme politique inédite canalise le malaise politique et social grandissant mais ne dispose pas encore, à l’époque, des moyens d’incarner une alternative politique structurée au pouvoir en place[15].

Avec la diffusion plus rapide d’internet pendant la deuxième moitié de la décennie 2000 - et au gré de nouveaux événements - la structuration des nouveaux mouvements d’opposition s’étoffe et murît encore (cf. chapitre concernent les « acteurs numériques » de la confrontation). L’une des pierres d’angle à cet égard reste sans doute la vague de grèves et de manifestations organisées début avril 2008 dans la ville industrielle de Mahalla al Kubra suite à l’annonce de nouvelles hausses de prix des denrées alimentaires de base. Réprimée dans le sang par les forces de sécurité, l’Egypte des quartiers populaires subit de plein fouet les effets de la crise financière internationale qui sévit à l’époque[16].

Largement trafiquées, boycottées et discréditées, les élections parlementaires de novembre 2010 semblent devoir offrir son tableau final à un régime Moubarak dans l’impasse[17]. Les observateurs attentifs de l’Egypte savent la situation explosive. Dans les esprits, l’hypothèse d’un éventuel soulèvement ne trouve cependant son momentum à venir que dans la mort de Hosni Moubarak et la question critique de la succession du pouvoir. Venue de nulle part, c’est finalement la réussite du soulèvement en Tunisie et la fin éclair du régime Ben Ali qui précipitera les choses et apportera la goutte d’eau apte à faire déborder le vase de la contestation en Egypte le 25 janvier 2011[18].

(*) : voir la "Boîte noire" pour les considérations de production de cet article et les indispensables nuances complémentaires à garder à l'esprit pour  cette démarche en 4 volets.

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[1] Pour rappel, voir notamment Egypt Protests : key moments in unrest, BBC news, 11, February 2011, 3p. Le  chiffre de 846  personnes décédées pendant les 18 jours d’émeutes a été avancé par la FIDH dans un rapport consultable sur :://www.fidh.org/IMG/pdf/Egypte562a2011-1-2.pdf

[2] Pourtant, des précédents existent, ainsi que le rappelle le professeur  et spécialiste du Proche-Orient Jean-Pierre Filiu : «En 1919, l'emprisonnement et la déportation de la délégation (Wafd) que les nationalistes égyptiens entendaient dépêcher à la conférence de paix de Paris entraînèrent un soulèvement populaire. Cette campagne de désobéissance civile, sa discipline collective, son extension géographique et sociale évoquent par bien des aspects la révolution qui vient de faire chuter le président Moubarak ». Voir  L'intifada démocratique arabe est un mouvement de libération nationale, Le Monde,  11 mars 2011

[3] Smaïn Laacher (Centre d’Etude des mouvements sociaux) & Cedric Terzi (Lille 3), Facebook n’a pas fait la révolution, in Les invités de Mediapart, 16 mars 2011.

[4] Pour une mise en contexte circonstanciée lire notamment : Pierre Blanc Egypte: une géopolitique de la fragilité et Sarah Ben Néfissa, Verrouillage autoritaire et mutation générale des rapports entre l’Etat et la société égyptienne in Pierre Blanc (sous dir.), Egypte : l’éclipse Confluences Méditerranée Paris, L’Harmattan, n° 75, décembre 2010, pp13 à 31 & pp 137 à 145.

[5]  Lire à cet égard Sophie Pommier Egypte, l'envers du décor, Par <st1:PersonName ProductID="ewsweek.com

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