Egypte : retour sur la "révolution 2.0" du printemps 2011 (2/4)

De la valse des chiffres et des analyses souvent contradictoires qui ont présenté la « révolution 2.0 » à l’œuvre en Egypte, il n’est pas aisé d’extraire le profil de l’internet égyptien[i]. En brosser les contours est cependant un préalable indispensable si l'on entend dégager les principaux enjeux poursuivis par les acteurs du moment. Mise en perspective et analyse par Benoît Forget (*).

D’après les chiffres disponibles, sur une population totale de plus de 80 millions d’habitants[1], quelque 22 millions - soit le quart de la population - disposaient en 2011 d'un accès régulier ou occasionnel à Internet. En regard des autres pays du continent africain, l’Egypte est par ailleurs considérée comme disposant aujourd’hui d’une infrastructure relativement consistante et fiable composée d’une douzaine de fournisseurs d’accès[2].

Les 5 années ayant précédé les 18 jours de soulèvement ont permis à l’internet 2.0 égyptien - interactif et participatif - d’acquérir une taille critique au sein de la population. Et le relatif retard du pays dans le domaine lui aura sans doute permis de bénéficier d’un « raccourci technologique » par un encrage direct des réseaux socionumériques au sein des franges réceptives de la jeunesse égyptienne. Son appropriation ainsi que la « massification des pratiques » qui l’a accompagnée ne s’est donc certes pas faite du jour au lendemain mais l’effet de ce raccourci sur la mobilisation s’en est potentiellement trouvé renforcé[3]. Ainsi que le soulignent de multiples chercheurs égyptiens, l’internet que découvrent les jeunes Egyptiens est déjà celui des réseaux sociaux et du (micro) blogging. D’après l’entreprise Google, l’Egypte comptait déjà quelque 162.000 blogs en 2008[4]. Et si l’Etat égyptien s’est montré coutumier du filtrage de l’accès à certains sites internet, ses manœuvres se sont rapidement avérées nettement insuffisantes par rapports aux enjeux[5].

Ainsi que le soulignent également bien des observateurs, il demeure essentiel de rappeler qu’Internet reste avant tout un outil inscrit dans un contexte multiforme et multi acteurs. Il crée un espace d’expression utilisable tant pour le meilleur que pour le pire ; tant pour partager de l’information que pour, le cas échéant, surveiller des dissidents[6].

Officiellement, l’article 47 de la Constitution égyptienne garantit la liberté d’expression[7]. Certaines règles non écrites s’imposent cependant quant aux « lignes rouges » à ne pas franchir; notamment concernant les critiques formulées à l’égard du Président Moubarak. En outre, le maintien de la loi d’Etat d’urgence a donné à l’Etat toute latitude pour restreindre la liberté d’expression et ce au nom de la protection des intérêts supérieurs la nation[8].

Ainsi, pour l’année 2009, l’egyptian organization of Human Rights a recensé 71 cas d’arrestations arbitraires. La majorité d’entre elles reposaient sur des motivations politiques[9]. De multiples règles détournées renforcent aussi, de manière indirecte mais particulièrement efficace, la censure à la liberté d’expression. Ainsi, toute organisation politique, tout organe de presse, toute association n’obtient le droit d’exercer ses activités que sous couvert d’une licence dûment octroyée par le gouvernement.

Dès le milieu des années 2000, Internet instille un brouillage de cartes quant aux pressions liées à l’obtention de la licence et fissure la quadrature de la censure. A la différence des structures politiques d’opposition dites classiques, les communautés virtuelles et les blogs génèrent un espace d’échange débridé d’informations, d’opinions et de ressentiments tous azimut ; de la critique ouverte de l’Islam à la dénonciation crue d’actes de torture perpétrés par les forces de l’ordre. L’utilisation de l’état d’urgence pour emprisonner un bloggeur n’engendrait plus l’effet escompté. Les internautes diffusaient l’information, les organisations non gouvernementales et réseaux internationaux de promotion des droits de l’homme s’en emparaient et jouaient les caisses de résonance générant au passage de nouvelles réactions au sein de la population égyptienne[10].

Au cœur de cette ébullition sociopolitique, Internet semble clairement avoir joué un rôle d’étincelle. L’organisation des manifestations de masse qui ont mené Hosni Moubarak à sa perte s’en est sans doute trouvée facilitée considérablement[11].

Fin janvier 2011, vu l’ampleur du soulèvement l'Etat égyptien est amené à changer de stratégie. Plutôt que de filtrer l'accès à Facebook et Twitter, qui étaient toujours accessibles en passant par des proxys, des VPN, ou des applications tierces, le gouvernement opte pour une coupure totale de l'accès à Internet. Le 27 janvier 2011, 97% de l’Egypte numérique se retrouve coupée du reste du monde. Le tableau est inédit dans l’histoire d’internet[12] : les autorités égyptiennes ont obtenu que les 4 principaux fournisseurs d'accès à Internet[13] (FAI) interrompent simultanément à la fois l'accès aux protocoles DNS (Domain name server, qui aiguille les ordinateurs vers les adresses des sites) et BGP (Border gate protocol, qui indique quelles adresses IP sont utilisées par les fournisseurs d'accès). La coupure sera effective du 28 janvier au 02 février 2011 inclus. D’après les informations concordantes du Guardian et de la chaîne de télévision Al-Jazeera, le rétablissement effectif s’est fait dans la nuit du 02 au 03 février 2011, soit 6 jours plus tard ! [14]

Principaux acteurs de la mobilisation en ligne

Comme le montrent les pages précédentes, l’Egypte n’a donc pas attendu le début de l’année 2011 pour sortir de sa torpeur. Et contrairement aux titrailles de la presse présentant une mobilisation égyptienne spontanée et candide, une contestation « totalement imprévisible », les principaux mouvements politiques à l’origine de la mobilisation du 25 janvier ont bel et bien des années de maturation à leur actif. Ainsi, outre le « mouvement du 25 janvier» créé pour la circonstance, les principaux collectifs[15] à l’origine du soulèvement plongent leur motivation à en découdre et leur capacité de mobilisation dans des années de fidélisation de dizaines de milliers de jeunes, souvent éduqués et essentiellement urbains à la base, désabusés par l’immobilisme et l’absence de perspective offerte par le régime Moubarak[16]. Le choix du 25 janvier comme date d’entame des protestations n’est non plus pas anodin. Le Mouvement du 6 avril, le collectif «We Are All Khaled Said », le National Movement for Change et Kifaya se sont, en effet, accordés sur cette date parce qu’elle correspond précisément à celle de la fête de la Police nationale égyptienne.

Le “Mouvement du 6 avril

Le Mouvement du 6 avrilest parmi les premiers groupes d’activistes en ligne à avoir lancé son appel à la protestation en janvier 2011. Il fut créé au printemps 2008 pour soutenir la grève du 6 avril lancée par les travailleurs menée el-Mahalla el-Kobra une ville industrielle située dans le delta du Nil[17] (cf. chapitre 1/ Contexte politique du basculement).

L’objectif du mouvement, tel que présenté à l’époque sur sa plateforme Facebook est de : “promoting political reforms and democratic governance through a strategy of non-violence; constitutional reforms in the areas of civil rights, political freedoms, and judicial independence; and economically addressing poverty, unemployment, social justice and fighting corruption”[18].

Créé à l’initiative de Isra’a Abdel Fattah 29 ans, employée au département ressources humaines d’une entreprise cairote et militante du parti El-Ghad et Ahmed Maher, ingénieur civil de 30 ans, le groupe s’appuie largement sur Facebook : sa page rassemble rapidement une centaine de milliers de membres. Le profil moyen des affiliés est à dominance jeune, éduquée, sans expérience politique et sans emploi. Outre la demande de participation aux manifestations, la mobilisation en ligne propose de multiples gestes de solidarité avec les travailleurs les jours de grève, tels que le port de vêtements noirs, le refus ces jours là d’effectuer un quelconque achat et le fait de rester à domicile au lieu de se rendre au travail.

Progressivement érigé en coalition d’opposition, le Mouvement du 6 avril est devenu l’un des fers de lance du soulèvement de janvier 2011[19]. Outre l’usage de Facebook, il s’est également appuyé sur d’autres vecteurs de communication et réseaux sociaux en ligne tels que Twitter et Flickr.

Outre Ahmed Maher, de multiples personnes ont apporté un souffle à la mobilisation dans le sillage du mouvement du 6 avril. C’est notamment le cas de Muhammad Adel, informaticien de 22 ans, webmaster et coordinateur média du mouvement qui fin 2008 avait déjà fait l’objet de 5 mois de prison en Egypte pour activité politique sur internet. De même, Asma’a Mahfouz s’est montrée particulièrement active. Agée de 26 ans, diplômée en Business Administration et dépourvue d’expérience en politique, elle s’est essentiellement concentrée sur l’impression et la distribution de tracts dans les quartiers populaires ainsi que sur la mise en ligne de vidéos appelant à la participation aux protestations. Ces vidéos ont connu une diffusion particulièrement large tant sur internet que sur les téléphones portables et les médias internationaux.

 « We are all Khaled Said »

L’autre principal groupe d’activistes salué pour la qualité de sa campagne en ligne[20] en langue arabe est intitulé « We are all Khaled Said » du nom de Khaled Mohamed Saïd un jeune décédé le 6 juin 2010 dans des circonstances troubles après avoir été arrêté par la police dans le quartier de Sidi Gaber (Alexandrie)[21]. Le collectif en ligne rassemblera finalement plus d’un million d’adhérents, dont de multiples jeunes de partis politiques « classiques » ou de militants de groupes religieux tels que les Frères Musulmans.

En février 2011 il sera révélé que l’administrateur du blog du groupe « We Are All Khaled Said » et la personne y signant anonymement du nom de « El Shaheed » (- traduire par « le martyr » en langue arabe) sont une seule et même personne, à savoir le responsable marketing égyptien de la branche Moyen-Orient de l’entreprise Google, Wael Ghonim. Arrêté et menacé par les forces de sécurité, l’intéressé sera accueilli en héro sur la place Al Tahrir, au centre du Caire après l’interview émouvante donnée sur la chaîne égyptienne Dream TV consécutivement à sa libération[22].

(*) : voir la "Boîte noire" pour les considérations de production de cet article et les indispensables nuances complémentaires à garder à l'esprit pour  cette démarche en 4 volets.

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[1] A. Goujon & H. Alkitkat, Population et capital humain en Egypte à l’horizon 2050, in Egypte : l’éclipse (sous dir Pierre Blanc), Confluences Méditerranée Paris, L’Harmattan, n° 75, décembre 2010, pp 33 & 45.

[2] A noter que l’Egypte compte également 42 millions de propriétaires de téléphones portables ce qui à l’instar d’internet met l’Egypte dans le peloton de tête des pays africains en la matière. Voir notamment : Sherif Mansour, Egypt’s “Facebook revolution” , Kefaya and the truggle for democracy and good governance (2008 – ongoing), International Center on Non violent Conflict; December 2010., p.3.

[3] Yves Gonzalez-Quijano, Trois remarques à propos du « Web 2.0 arabe », op.cit., consulté à nouveau le 21 mai 2011.

[4] alors que la population internaute du pays ne représentait à l’époque que 20% du total des usagers arabes d’internet

[5] Yves Gonzalez-Quijano, Internet en Egypte : une redéfinition du champ politique ?, op.cit.

[6]  Voir notamment : Les nouveaux médias : entre révolution et répression, la solidarité sur le net face à la censure, Reporter sans Frontières, 11 mars 2011 9 p. Lire aussi : Salil Shetty, Face à la répression , les militants ont de nouvelles armes, Rapport Amnesty International 2011, p.97.

[7]http://www.uam.es/otroscentros/medina/egypt/egypolcon.htm, consulté le 19 mai 2011.

[8] 4 Voir notamment à ce sujet : à ce sujet http://www.fidh.org/THE-EMERGENCY-LAW-IN-EGYPT consulté le 23 mai 2011

[9] 5 http://en.eohr.org/ consulté le 19 mai 2011.

[10] 6 Brian Palmer, Do Egyptians have the right to Free Speech, Slate, 01 februari 2011.

[11] Lire notamment : Egypte : L’histoire commence aujourd’hui. Entretien avec Tewfik Aclimandos, in Moyen–Orient Géopolitique, op. cit ;. Michael Hajdenberg, Comment l’Egypte a basculé interview de Sarah Ben Nefissa,op. cit.. Sarah Ben Nefissa, est chercheuse en science politique spécialisée sur l’Egypte  à l’Institut de recherche pour le Développement (IRD). Lire aussi  Mahmoud Khalifa, The role of technology in defeatinf the araregimes Facebook 2-0 Arab presidents, International Federation of Library Associations and Institutions (IFLA), Edinburgh. Document non date. http://www.ifla.org/files/faife/Spotlight_1.pdf; consulté le 23 mai 2011.

[12] A la différence des coupures temporaires ou ciblées constatées en Birmanie en 2007 ou en Iran en 2009 lors de protestations populaires, l’Egypte a vécu la coupure internet "autoritaire" la plus massive de l’histoire d’internet avec un blocage en  l’espace de 24h00 d’environ 97% du trafic internet égyptien. D’après Julien Coulon, cofondateur de l‘entreprise française Cedexis, spécialisée dans l’aiguillage des demandes de recherche vers les meilleurs fournisseurs d'accès internationaux en fonction du trafic en temps réel. "Seul un tout petit trafic arriv[ait] à sortir, les demandes en provenance d'Égypte pour se connecter aux sites que Cedexis aiguille, comme lemonde.fr ou Euronews, ne débouch[ai]ent que pour environ trois pour cent des internautes". Le seul fournisseur d’accès internet totalement épargné par cette coupure, Noor Data Networks s’avère être celui utilisé par la bourse égyptienne. Lire notamment : Internet - Pas d'accès en Égypte Le réseau est coupé, au Caire comme en province. Une première mondiale de par son ampleur  in Le Point.fr ,  28/01/2011.

[13] L'Égypte compte quatre principaux fournisseurs d'accès au Web dont la licence est délivrée par l'autorité de régulation des télécommunications égyptienne : Link Egypt, Vodafone/Raya, Telecom Egypt et Etisalat Misr. Voir notamment : www.lemonde.fr/.../quel-role-jouent-les-reseaux-sociaux-dans-le-printemps-arabe_1509472_3232.html consulté le 09 juin· 2011.

[14] Ainsi que le confirme le blog du quotidien The Guardian (http://www.guardian.co.uk/news/blog/2011/feb/02/egypt-protests-live-updates), tenant compte du fait que les heures sont zonées Eastern Standard Time (EST) GMT -5 et que le Caire est zoné Eastern European Time (EET) GMT +2, la coupure effective s’est produite du 28/01/2011 01:00 AM au 02/02/2011 12:00 AM (Heure du Caire. http://asert.arbornetworks.com/2011/01/egypt-loses-the-internet/ Lire également à ce sujet : Craig Labovitz Egypt loses Internet,  28/01/11 January 28th, 2011 (complété le 31/01/11. Consulter également Rick Ferguson, Egypt, the plague of darkness, sur http://countermeasures.trendmicro.eu/egypt-the-plague-of-darkness/; consulté le 30 avril 2011.

[15] Il serait vain de vouloir tous les mentionner.

[16] Eric Verdeil, Villes arabes en révolution : quelques remarques, Métropolitiques.eu, 7 février 2011, 6p. consultable sur www.metropolitiques.eu › Essais.

[17] Popular protest in North Africa and the Middle East (I) : Egypt Victorious ?, Middle East/North Africa Report , International Crisis Group N°101, 24 février 2011, p1.

[18] Esam Al Amin, From Stalemate to Checkmate Meet Egypt's Future Leaders, http://www.counterpunch.org/alamin02082011.html; consulté le 14 mais 2011.

[19] Ibidem

[20] Le blog fut notamment gratifié du prix de la meilleure campagne d’activisme social en ligne par le Best of Blogs (BOB) des Deutsche Welle Blog Awards : http://thebobs.dw-world.de/en/jury-award-winners/, consulté le 14 mai 2011.

[21] Des photos accusatrices de son visage meurtri ont largement circulé sur la toile

[22] Lire notamment à ce propos : http://www.newsweek.com/2011/01/30/el-shaheed-the-mysterious-anonymous-behind-egypt-s-revolt.html, consulté le 14 mai 2011.

 

 

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