Egypte : retour sur la "révolution 2.0" du printemps 2011 (3/4)

Un an avant son avènement, l’idée d’un basculement final du régime d’Hosni Moubarak et l’hypothèse à cet égard d’un quelconque rôle de nouvelles technologies de la communication en aurait fait sourire plus d’un[1]. Les observateurs s’accordent aujourd’hui pour considérer que si les réseaux sociaux n’ont pas fait la «révolution» ils n’en ont pas moins rempli un rôle important.

 

 Mise en perspective et analyse par Benoit Forget (*).

Les réseaux sociaux ont rempli un rôle important. à deux égards au moins : d’une part comme outil (parmi d’autres) de mobilisation populaire de masse; de l’autre dans la transmission d’informations.[2].

C’est à la détermination de la rue que l’on doit le départ du Raïs. Cependant, les réseaux sociaux ont, en interaction avec l’ensemble des médias dits « classiques »[3] et vecteurs de communication à disposition[4];t eu un effet d’amplificateur inédit,. Dans leur rôle de mobilisation, ces outils - essentiellement Facebook et Twitter - ont permis la création de dynamiques « en ligne » de grande ampleur. Plus ou moins structurés, ces mouvements se sont conjugués à de multiples initiatives humaines « hors ligne » qui, dans un effet « boule de neige » ont finalement permis l’avènement de manifestations de masse capables, entre autres, d’occuper sans discontinuer un espace tel que la place At Tahrir du centre de la capitale égyptienne[5].

Facebook en tête de pont

En janvier 2011, Facebook comptait semble-t-il, quelque 5 millions d’utilisateurs en Egypte[6]. Cette place relativement importante de Facebook en Egypte n’est pas le fruit du hasard. La société égyptienne de 2011 repose sur une jeunesse pléthorique souvent livrée à elle-même, désabusée par le système politique ambiant et par l’absence de réelles perspectives d’emploi et d’avenir[7]. A la différence des anciennes générations enracinées dans des cadres de références traditionnels (famille, autorité, politique, etc.) les jeunes ont bien souvent « digéré » la culture internet et dans sa forme actuelle, soit au moment de l’avènement des premiers grands réseaux socionumériques. Avec son mode de communication décloisonné, somme toutes peu contrôlé, Facebook y participe du développement d’une nouvelle culture de l’expression, notamment politique. Et le réseau s’y taille d’autant plus rapidement une place centrale qu’il est l’une des premières grandes applications globales à avoir pu bénéficier d’une traduction simultanée en langue arabe[8].

Il semble clair que l’impact des réseaux sociaux a été sous estimé par le régime de Moubarak. Certes de multiples bloggeurs et militants initiateurs de pages de mobilisation politique sur Facebook sont régulièrement inquiétés par la sécurité égyptienne depuis plusieurs années[9]. Et certaines sources avancent que le Ministère de l’Intérieur égyptien disposait en 2009 d’un département de 45 personnes travaillant à plein temps au monitoring de Facebook[10] La dynamique induite par internet et les réseaux sociaux semblent cependant avoir pris ces services de sécurité de vitesse. La chasse aux sites d’information, la traque aux listes de diffusion feront rapidement peu le poids face à la multiplication des blogs et au transfert immédiat, en ligne, de masses d’informations, de photos et de vidéos - à même les manifestations en cours - via de simples téléphones portables[11]. L’entretien par le pouvoir d’une stratégie de communication télévisuelle statique et paternaliste ne fera que conforter son discrédit du pouvoir auprès des jeunes générations.

Il est important de souligner que l’ensemble du spectre des parties prenantes à la confrontation ont tôt ou tard été amenés à faire appel aux réseaux sociaux pour agréger leurs partisans et les orienter vers l’action. Les collectifs de contestations seront cependant les premiers, censure oblige, à utiliser ce canal à plein.

Les réseaux sociaux ont donc clairement dépassé le simple rôle de support de ce que Gabriel Tarde appelait la «conversation sociale». En l’occurrence, les échanges ont généré des dynamiques de production et de mise en commun de contenus et d'émotions qui ont indubitablement joué un rôle actif dans le soulèvement. Par le partage et de renvoi à des documents (textuels, sonores ou audiovisuels) les réseaux sociaux ont contribué à la «mise en intrigue» d'enjeux et de problèmes[12].

Mais le basculement rapide de l’Egypte dans le chaos poussera rapidement l’ensemble des sensibilités à s’exprimer sur la toile. Ainsi, les religieux, en ce compris les jeunes sensibles aux arguments des Frères Musulmans trouveront également le chemin de Facebook[13]. Et les pros Moubarak ne seront pas en reste. Manipulés ou non, de multiples collectifs de jeunes « contre-révolutionnaires » organisent leurs rassemblements, pacifiques ou violents, afin d’exprimer leurs positions. Ainsi, en est-il notamment pour les jeunes du collectif « Pour la stabilité du pays ». Les manifestations des pro et des anti se retrouvent parfois côte à côte ; et ce souvent sans que les échanges, au-delà des invectives, ne virent nécessairement à la confrontation[14].

Le départ final du Président Hosni Moubarak, le 11 février, ne calmera d’ailleurs pas les ardeurs des uns et des autres.[15]. Débordant rapidement les questions liées à la chute du régime Moubarak et à la restructuration des institutions nationales, le débat ne manquera pas d’opposer les « orientalistes » aux « occidentalistes »[16],ainsi que les pro et les anti Facebook, ces derniers dénonçant les raccourcis d’une presse internationale jugée sans nuance, acquise aux « révolutionnaires » de la place Al Tahrir, ces « geeks » et jeunes d’une« classe moyenne arabe » occidentalisée considérée comme bien peu représentative des millions d’Egyptiens des banlieues et campagnes de la vallée du Nil.[17]

Twitter comme vecteur minute d'information

Avant les événements de janvier 2011, la popularité de Facebook était sans égale par rapports au reste des réseaux sociaux accessibles en Egypte. Au gré du soulèvement, Twitter supplantera cependant Facebook dans l’ordre de consultation et sera rapidement plébiscité[18].

A la différence de réseaux sociaux tels que Facebook, plus adaptés à la diffusion d’informations plus étoffées, Twitter s’est essentiellement cantonné dans la répercussion de faits.

D’une manière plus générale, les soulèvements en chaîne du monde arabe ont eu tendance à confirmer Twitter dans ce rôle inédit de partage minute de témoignages brefs captés «  à l’instant » et d’événements localisés érigés en information. Lapidairement qualifié de «journalisme citoyen », cet usage de Twitter pour échanger des micro impressions et/ou information en temps réel[19] ne tardera pas à drainer l’intérêt des médias du monde entier. Déjouant un verrouillage tous azimuts des accès à l’information, quantité de photos et de vidéos des manifestations prises via des smartphones sont transmises via Twitter vers le monde extérieur. Faute d’équipe de journalistes susceptibles au pied levé de couvrir les événements du Caire – et d’atteindre la place Al Tahrir - Twitter s’avère bien souvent être l’unique source d’information quant à certains paramètres concrets de l’évolution de la situation sur le terrain. Une masse de données brutes issues de tweets est screenée par la presse internationale et diffusée quasi en temps réels sur les sites internet d’information[20].

Aussi, l’Etat égyptien ne ménagera pas ses peines pour bloquer le réseau Twitter[21] comme il le fit pour internet., générant au passage des initiatives de contournement inédites. A la croisée entre la téléphonie et Twitter, l’initiative "jan25voices" imaginée par un étudiant américain proposera de retranscrire le fruit d’entretien avec des manifestants du Caire et d’ailleurs en tweets afin de leur donner la diffusion souhaitée[22].

A son tour, surfant sur la vague d’une visibilité éthique et défenderesse des Droits de l’homme, Google s’associera avec Twitter pour lancer «Voice to Tweet Service» rebaptisé «Speak to Tweet» mettant des numéros de téléphones gratuits à disposition des Égyptiens afin qu’ils puissent enregistrer leur témoignage sous forme de dossiers sonores diffusés ensuite via twitter[23]. Ces témoignages sonores seront à leur tour abondamment exploités par les medias dits « classiques », tant écrits qu’audiovisuels.

Les multiples graffitis dans les rues des villes égyptiennes remerciant Twitter et Facebook ou réclamant le retour d’internet attestent d’une perception positive du rôle des réseaux sociaux qui sera abondamment soulignés par les manifestants égyptiens.

Le pouvoir lui-même en viendra à en faire usage afin de tenter de capter l’attention des émeutiers. Ainsi le Conseil Militaire ainsi que le Premier Ministre Essam Sharaf et son cabinet ne tarderont pas à ouvrir une page Facebook ainsi qu’un compte Twitter afin de tenter de renouer le dialogue avec les Egyptiens[24].

(*) : voir la "Boîte noire" pour les considérations de production de cet article et les indispensables nuances complémentaires à garder à l'esprit pour cette démarche en 4 volets.

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[1] C d’Ambrières et Alexis Renault-Sablonnière, La surprise égyptienne : la révolution du 25 jnvier vue du Caire, Moyen–Orient Géopolitique, géoéconomie, Géostratégie et sociétés du monde arabo-musulman, avril-mai 2011, Arcio group Paris, pp.38-42.

[2] Smaïn Laacher & Cedric Terzi, Facebook n’a pas fait la révolution, op. cit.

[3] Des chaînes telles que Al Jazeera ont été particulièrement sollicités comme vecteurs d’informations (cf. les graphiques statistiques de Google Trend afin de visualiser le pic de spectateur sur la période des 18 jours d’émeutes), largement alimentés d’ailleurs d’informations transmises par Facebook, Twitter et les téléphones portables des manifestants. Certaines révélations de sites tels que Wikileaks se sont chargées d’alimenter la colère et la motivations des matifestants à en découdre. Lire notamment G. Farthouat, La guerre de l’information dans le printemps arabe, Cercle Prospectif de la Méditerranée – FMES, 13 mai 2011.

[4] Ainsi, il est important de mentionner le rôle qu’a eu la téléphonie mobile dans la diffusion des lieux et heures de manifestations, dans la transmissions d’informations, d’images et de videos, etc.

[5] Les nouveaux médias : entre révolution et répression, la solidarité sur le net face à la censure, Reporter sans Frontières, 11 mars 2011 9 p.

[6] Jeffrey Ghannam, Social Media in the arab world : leading to the uprising of 2011, Center for International Media Assiistance, National Endowment for Democracy, 3 february 2011, p.7

[7] Le décalage des jeunes ne manquera pas d’ailleurs de s’exprimer notamment suite aux multiples communications du pouvoir jugées paternalistes. Ainsi, dans un de ses discours, Omar Suleyman, vice-président égyptien nommé à la hâte et ancien responsable des services de renseignement suggérera aux parents des manifestants d’inviter leurs enfants à regagner le domicile familial. Le Président Mubarak en rajoutera d’ailleurs, lui qui , en pater familias de la nation égyptienne s’apitoya pendant un discours télévisé sur l’  « ingratitude » d’une jeunesse « dévoyée ». Lire notamment à ce sujet : The Autumn of the Patriarchs, in The Awakening – A special briefing on the arab world after Mubarak, The Econominst, February 19th-25th 2011, pp.35-37.

[8] Yves Gonzalez-Quijano, Trois remarques à propos du « Web 2.0 arabe », Culture et politique arabes, 22 mars 2011, http://cpa.hypotheses.org/2587, consulté le 21 mai 2011, p.2.

[9] Egypt : investigate beating of Facebook activist, Human Rights Watch, 9 mai 2008.

[10] Jeffrey Ghannam, Social Media in the arab world : leading to the uprising of 2011, op. cit.p.5.

[11] A cet égard, il est édifiant de voir la profusion de messages diffusés en temps réels sur Twitter par les manifestants pendant les manifestations. Lire aussi à ce sujet : En ce moment sur vos écrans ! Images de la révolution arabe, Culture et politique arabes, 13 mars 2011. http://cpa.hypotheses.org/2569, consulté le 14 mai 2011, p.2.

[12] Smaïn Laacher & Cedric Terzi, Facebook n’a pas fait la révolution, op. cit.

[13] T. Cantaloube, Les Frères Musulmans, une opposition parmi d’autres, Mediapart, 04.02.11. Lire aussi M. Hajdenberg, Egypte : les Frères musulmans face audéfis de la jeunesse et du pouvoir, Mediapart, 23.02.11. Consultés sur  http://www.mediapart.fr/ le 23 mai 2011

[14] T. Cantaloube, Moubarak prêt à diviser et à frapper pour régner jusqu’au bout, Mediapart, 02.02.11. Consulté sur  le 23 mai 2011.

[15] Ainsi, la rumeur du retrait du nom de Hosni Moubarak de l’ensemble des manuels d’histoire générera la page Facebook « Nous sommes tous des Hosni Moubarak » d’un jeune internaute qui, dûment interviewé par la presse internationale, justifiera sa position en pointant, qu’au-delà de ses travers, le régime Moubarak aura aussi permis à l’Egypte de vivre 30 ans de paix. Voir Tewfik Hakem, Vu des médias arabes : le temps des contre-révolutionnaires ? Mediapart, 26.04.11. Consulté sur  le 14 mai 2011.

[16] Rabab el Mahdi, Orientalising the egyptien uprising, Jadaliyya (http://cpa.hypotheses.org/2626), 11 april 2011

[17] Yves-Gonzales Quijano, Don’t be evil ! Révolutions virtuelles sur un Net pas très net…in Culture et Poliitiques arabes, 18 avril 2011. Accessible sur http://cpa.hypotheses.org/2626.; consulté notamment le 20 mai 2011.

[18] Les sondages effectués par l’entreprise égyptienne d’étude Media epublic feront même ressortir finalement que twitter était devenu la seconde source d’information pour les Egyptiens après la télévision.

[19] Pour rappel, un twwet compte un maximum de 140 caractères.

[20] Ainsi, le quotidien Le Monde reprendra l’initiative développée pour couvrir en temps réel les événements de Tunisie en inaugurant une fenêtre interactive alimentée en continu par une équipe de rédaction mobilisée à cet effet et reprenant les unes à la suite des autres l’ensemble des informations jugées pertinentes et recoupées ; en ce compris de nombreux tweets (texte, photos et videos, les extraits de textos, ou d’entretiens téléphoniques avec tous types d’interlocuteurs présents sur les lieux. France 24 fit de même. A leur manière, Al Jazeera English ainsi que The guardian live blog donneront également un large échos aux tweets envoyé des différents lieux de manifestation en Egypte.

[21]January 25th: The Revolution of Twitter in Egypt http://www.cairo360.com/article/city%20life/1567/january-25th-the-revolution-of-twitter-in-egypt/

[22] Voir http://twitter.com/#!/Jan25voices

[23] http://edition.cnn.com/2011/TECH/web/02/01/google.egypt/index.html

[24] Cf. le compte de l’intéressé : http://twitter.com/#!/essamsharaf; consulté le 9 juin 2011.

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