Egypte : retour sur la "révolution 2.0" du printemps 2011 (4/4)

Loin des considérations humanistes portées au devant de la scène, certains acteurs, directs ou indirects de la "révolution" semblent bien davantage animés par des considérations bassement commerciales et/ou politiques. Mise en perspective et analyse par Benoît Forget (*).

 

L’entreprise Facebook est pleinement consciente des limites de son statut de plateforme « neutre » et de la nécessité – ne fut-ce que pour des raisons commerciales et d’image - de ne pas malmener un public très majoritairement jeune et acquis aux préceptes de la liberté d’expression[i].Ainsi, les modérateurs de Facebook ne bloqueront pas les pages liées à la contestation égyptienne comme ils le firent dans d’autres contextes et pour d’autres pages à caractère politique[ii].

Tout aussi soucieuse de lisser son image dans le domaine de la liberté d’expression, l’entreprise Google - en lien avec Twitter - incitera les militants d’opposition égyptienne à poser leurs vidéos sur son canal privé « Citizen Tube ». De même en lien avec des ONG égyptiennes et américaines, elle organisera une protection spéciale pour certaines pages Facebook considérées comme vulnérables, telles que « We are all Khaled Said », cette page même qui fut créée à l’initiative de Wael Ghoneim, le responsable marketing égyptien de Google pour la région du Proche-Orient[iii].

Le marché de l'activisme jeune

En toile de fond, il est important de pointer la question de les dimensions potentiellement politique et stratégique du rôle des réseaux sociaux en Egypte. Au-delà de la défense de la liberté d’expression, il est clair que l’«activisme arabe sur internet », intéresse bien des cénacles. A fortiori depuis les attentats du 11 septembre 2001 A l’instar des réflexions de Sidi Ben Gharbia concernant la complexité de la dialectique entre cyberactivisme arabe et la politique étrangère des Etats-Unis[iv], il est interpellant de constater que les principales entreprises actives dans le socionumérique sur internet sont américaines ; tout comme les principaux outils et logiciels de censure et de filtrage de l’information.

D’aucuns se demanderont s’il est sain que la gouvernance du Réseau des réseaux soit à ce point concentrée en de mêmes mains[v]. Certains médias dits « classiques » tels que la chaîne qatarie Al-Jazeera ont certes joué, à leur manière, un rôle substantiel dans le suivi des événements d’Egypte et dans la mise au jour d’informations, de photos et de vidéos dûment collectées sur les réseaux sociaux. Le choix et l’axe de traitement des informations liées aux printemps arabes ne seront cependant pas non plus exempts de critiques d’observateurs dénonçant les partis pris dans le travail journalistique effectué[vi].

En tout état de cause, le soulèvement. historique qu’a connu l’Egypte en janvier 2011 aura permis de pointer certains constats quant au rôle novateur des réseaux sociaux

Si dans le monde, ces réseaux occupent plus que jamais une place particulière au sein des technologies de l’information et de la communication, le soulèvement populaire égyptien aura  participe sans doute – comme il le fit en Tunisie - d’un éclairage nouveau sur certains aspects politiques et sociaux de leurs utilisations potentielles,

Au demeurant cependant Mais convient de garder à l'esprit  les  ressorts singuliers du terreau social de développement de l’ « Egypte 2.0 ». A la veille du soulèvement de janvier 2011, l’Egypte économique, politique et sociale se trouve en effet dans un état de déliquescence avancé. L’ « éclipse du pouvoir" égyptien[vii] préoccupé par le souci de sa pérennité a paradoxalement donné à une jeunesse éduquée mais sans perspective d’avenir des marges de manœuvre inédites. Le relatif retard de l’Egypte de 2011 dans le domaine des technologies liées à internet lui aura sans doute aussi permis de bénéficier d’un « raccourci technologique » par un encrage direct des réseaux sociaux au sein de franges réceptives d’une jeunesse égyptienne en demande de changement.

2011-2018 : retour à la case "départ"?

Ainsi, une contestation s’est lentement nourrie des dérives du pouvoir et sa structuration progressive en collectifs plus ou moins structurés a sans doute profité d’internet - fenêtre sur le monde entre toutes - et des forums d’échange virtuels pour confronter les opinions, alimenter les questions et agréger les gens.

Cependant, il semble clair que le rôle éventuel des réseaux sociaux dans la chute du Raïs ne peut être envisagé qu’à l’aune du processus politique d’ensemble et des interactions avec les multiples de vecteurs et acteurs de communication et d’information[viii] à l’œuvre en Egypte au début de l’année 2011.

Ainsi que le soulignent bien des experts du domaine, l’utilité sans doute non négligeable des réseaux sociaux au gré des 18 jours d’émeutes sera restée cantonnée à certains aspects du déroulement de la contestation : à des fins de rassemblement et de mobilisation – outils de type Facebook - et d’information – Twitter en relais avec de multiples médias « classiques » tels que la chaîne de télévision Al Jazeera. L’on n’est donc pas dans l’imprévisibilité et la spontanéité d’une « révolution égyptienne 2.0 » telle que l’on titré certains médias.

Comme le souligne Dominique Wolton, il convient en Egypte comme dans les autres pays arabo-musulmans traversés à l'époque par les soulèvements contre les pouvoirs en place de remettre « l’exploit technique » du « village global » à sa juste place au sein des sociétés concernées[ix], de la dynamique des relations humaines et du « projet » qui les animent.

Aujourd’hui, alors que l’Egypte de l’après Moubarak pose à tâtons les jalons de sa restructuration politique et institutionnelle, la place At Tahrir s’est vidée de ses manifestants. Les acteurs de la société civile ont, un temps, repris le chemin des tables de négociation politiques[x] avec les résultats hasardeux que l'on sait. Au terme, d'un nouveau chassé croisé entre l'armée et les Frères Musulmans, le chef de armée Abdel Fattah Al-Sissi a destitué, le président islamiste Mohamed Morsi. Et en juillet 2013, une reprise en main radicale du pouvoir a été amorcée au détriment de toute expression politique d'opposition ou considération de droit de l'homme.

Se jouant d'une visibilité relative, les réseaux sociaux semblent, pour leur part avoir repris la place qui leur revient dans l’entrelacs communicationnel chaotique des anciens et des nouveaux médias égyptiens dans leur travail de passeurs d’information, d’agrégateurs de populations, de générateur d’opinions, aujourd'hui essentiellement silencieuses.

Cependant, l’impact induit au final par l’ensemble de ce processus de soulèvement et de fin précipitée du régime Moubarak a bel et bien modifié le prisme à travers lequel l’Egypte était perçue, tant par le monde occidental que par les Egyptiens eux-mêmes. Et telle n’est sans doute la moindre des « révolutions ».

(*) : voir la "Boîte noire" pour les considérations de production de cet article et les indispensables nuances complémentaires à garder à l'esprit pour  cette démarche en 4 volets.

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[i] Voir notamment l’article public par le blog du périodique Newsweek à ce sujet :http://www.thedailybeast.com/blogs-and-stories/2011-02-24/middle-east-uprising-facebooks-back-channel-diplomacy/?cid=topic:featured4 ; consulté le 14 mai 2011.

[ii][ii] Avant que les cyberactivistes égyptiens ne soient sous les feux de la rampe des médias internationaux il en fut parfois autrement.  Ainsi, il semble que Hossam el Hamalawy, l’auteur du blog d’opposition politique égyptien connu  « 3arabawy » a vu certains documents récupérés des locaux de la police égyptienne de Nasr City retirés par le site gratuit Flikr. Il en va de même pour le militant bien connu Wael Abbas dont le compte Youtube fut fermé d’autorité avant qu’il n’obtienne gain de cause et que soient diffusées certaines des vidéos qui firent la une de l’actualité en fin d’année 2007. voir notamment http://www.cpa.hyptheses.org/172. CF; aussi le blog intéressant : http://www.arabawy.org/2011/03/11/flickr9censorship.

[iii] Il est intéressant de noter qu’à l’instar de multiples groupes Facebook à caractère politique, la page « Liberté pour la Palestine » comptant plus de 200.000 membres fut considérée comme « malveillante » et fermée par le site. Il en alla de même pour la page « Palestinian Intifada » qui agrégea quelque 350.000 membres en moins d’un mois. Sa fermeture engendra la multiplication de pages de remplacement (cf. sur Facebook à http://www.facebook.com/home.php?ref=logo#!/search.php?q=Palestinian%20Intifada%20&init=quick&tas=0.37726536132997246&search_first_focus=1305868492489) ainsi qu’un mouvement de boycott de Facebook.

[iv] Sami Ben Gharbia, Les cyberactivistes arabes face à la liberté sur internet made in USA, 03 janvier 2011 in http://nawaat.org/portail/2011/01/03/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa/; consulté le 14 mai 2011.

[v] Ibidem

[vi] Yves-Gonzales Quijano, Ondes de choc : Al-Jazeera et le printemps arabe, in Culture et Poliitiques arabes, 26 avril 2011. Accessible sur http://cpa.hypotheses.org/2626.; consulté notamment le 21 mai 2011.

[vii] Terme particulièrement symptomatique de la situation utilisé par Pierre Blanc pour le numéro « spécial Egypte » de Confluences Méditerranée bouclé fin 2010, soit à la veille du soulèvement.

[viii] Smaïn Laacher (Centre d’Etude des mouvements sociaux) & Cedric Terzi (Lille 3), Facebook n’a pas fait la révolution, in Les invités de Mediapart, 16 mars 2011.

[ix] Wolton, Dominique, Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Paris: Flammarion; 1999, pp II à IV.

[x]  T. Cantaloube, Le Caire Navigue dans l’incertitude, Mediapart, 30.01.2011. consulté sur  http://www.mediapart.fr/ le 26 avril 2011.

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