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Billet de blog 29 juil. 2022

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« Nous faisons confiance aux Français »

Il est une formule que n'hésitent guère à employer nos gouvernants : « Nous faisons confiance aux Français ». Sans être directement injurieuse, vulgaire ou clivante comme d'autres, elle ne laisse pas de poser problème dans un espace public démocratique moderne, où la verticalité moralisatrice et condescendante ne devrait plus avoir sa place. Précisions.

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"Nous faisons confiance aux Français".

De même que certaines incitations officielles à la bienveillance ne sont parfois rien d’autre qu’une invitation expresse à une complaisance aussi dangereuse que confortable, ou ne relèvent tout simplement que du plus cynique des affichages, de même certaines déclarations de “confiance” ne sont-elles trop souvent que le symptôme d’une indéfectible condescendance.

Aussi lorsque des membres du gouvernement, sous la précédente ou actuelle présidence de M. E. Macron, s’ingénient à employer cette formule sacramentelle “nous faisons confiance aux Français” ne peut-on que très difficilement s’empêcher de l’inscrire dans une rhétorique quasiment institutionnalisée de l’arrogance, plus ou moins explicite, vulgaire ou subtile en ses formes, et dont les dits Français semblent désormais quelque peu lassés.

Car de fait, cette déclaration sortie de la bouche, tour à tour, en leur temps, et dans des contextes divers, soit d’É. Philippe, soit de Nathalie Élimas, de G. Darmanin, d’O. Véran, ou d’autres, ne sonne en fait trop aisément que comme une invite onctueuse adressée aux français de se montrer, en retour, dignes de cette marque de faveur dont un gouvernement daignerait faire montre à leur endroit.

Devrions-nous donc nous sentir flattés par ce “nous” qui prétend faire “confiance” aux Français ? Qu’en est-il donc de la valeur exacte de cette confiance consentie et comminatoire énoncée par ces membres d’un gouvernement si sereinement assuré de son altière verticalité ?

Or, de fait, une simple esquisse de réponse ne peut que souligner combien cette formule, au regard de ce que devraient être les standards d’une parole gouvernementale digne d’une démocratie du XXIe siècle, se révèle, en l’état, triplement fautive.

D’une part, adresse-t-elle une injonction qui n’est rien moins qu’irrespectueuse. Un gouvernement, en effet, n’a pas à vocation à installer les français dans cette situation humiliante où les restrictions des libertés publiques, la loi, telles ou telles mesures, ne seraient désormais établies, que parce que les français n’auraient pas su, tels des enfants “chahuteurs” ou “chamailleurs", être à la hauteur de la confiance de leurs maîtres plus sages, plus responsables ou plus éclairés. Bref, parce qu’ils auraient “déçu” ceux-ci. La “confiance” dont se targue ces responsables est aussi inadéquate, dans le domaine des mœurs, en s’adressant à un peuple, que la prétention à faire de la “pédagogie”, dans le domaine intellectuel, à l’endroit de ce même peuple.

D’autre part, on ne gouverne pas en invoquant publiquement, haut et fort, une soi-disant confiance dans les citoyens. La raison politique a ses exigences propres qui sont autres de ce qui peut être la vertu première, généreuse et indépassable, dans le privé, entre des individus. En revanche, ce que l’on attend d’un gouvernement crédible, c’est une lucidité affirmée sur ce qu’il a à décider, et non pas qu’il inaugure un petit jeu suspect et dangereux, entre lui-même et le peuple, par un tel chantage à la confiance. L’infantilisation ou la condescendance est déjà condamnable en elle-même, elle l’est encore davantage si elle dissimule le refus ou l’incapacité du pouvoir en place, pour telle ou telle raison, à prendre ses responsabilités. Au demeurant, et en revanche, peut-on suspecter que derrière une expression voisine “faire confiance aux entreprises”, s’exprime cette fois une autre intention : non pas celle qui veut installer un chantage moral, mais celle qui témoigne bien plutôt d’une compréhension prudente, voire d’une connivence, en lieu et place de ce que l’intérêt général demanderait que l’on impose.

Enfin, cette formule feint-elle d’oublier, qu’en général, et surtout actuellement, ce ne serait pas tant aux citoyens d’être à la hauteur de la confiance de leurs dirigeants, mais au préalable, et bien davantage, à eux de mériter celle-ci. Et que si manque de confiance il y a aujourd’hui de la part des Français, ce n’est pas en laissant entendre que les citoyens pourraient bien ou mal se comporter, selon l’appréciation discrétionnaire de leur ministre promu maître de morale, que l’on peut sérieusement s’imaginer améliorer la situation.

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La politique est donc une affaire de parole. Soit. Et nul besoin, loin s’en faut, d’invoquer les mânes d’Aristote, de G. Orwell, de V. Klemperer ou d’H. Arendt pour s’en convaincre. Toujours est-il que, de la part du pouvoir, en user de façon inappropriée, en faire le vecteur d’une arrogance ou d’une condescendance inopportune lorsque l’on adresse à des citoyens, c’est porter grandement la responsabilité première aussi bien d’un délitement précisément de la confiance ou du respect si nécessaire en politique que de certaines irritations de la part des citoyens de “base”.

Et ajoutons que si certains impétrants de l’Assemblée nouvellement élue témoignent sans aucun doute de quelque maladresse pour ce qui est des modalités, des contenus, et de la forme de leur expression, l’opinion publique est en droit d’attendre des hommes et des femmes au pouvoir, et qui ne peuvent exciper de leur impréparation, une volonté ferme de ne pas commettre les mêmes fautes fâcheuses dans leur interpellation des citoyens.

A ce titre, serait-il peut-être temps que les chargés de communication des hommes et des femmes de ce gouvernement comme de cette présidence, prennent la pleine mesure de la nocivité de cette manie de vouloir distiller à l’envi, dans l’espace public, ces formules injurieuses, condescendantes, par trop clivantes, ou “déplacées”, donnant lieu, ponctuellement, à des repentirs médiatisés, mais toujours assez peu convaincants.

Concluons en espérant que les Français gardent donc néanmoins toute confiance dans les hommes politiques pour ce qui est de maîtriser un peu plus qu’actuellement ce type de prurit rhétorique dont ils semblent décidément aussi friands que coutumiers.

Bruno HUEBER (docteur en philosophie politique)

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