La guerre en Libye, vue de France. — Lettre ouverte à Edwy Plenel

 A propos de l'intervention occidentale dans les affaires libyennes, Edwy Plenel a publié hier un article ("parti pris") sur lequel je me dois d'exprimer des réserves très strictes. De nombreuses observations sont parfaitement justes, mais il me semble que la perspective d'ensemble est biaisée.Lettre ouverteà Edwy Plenel

 

A propos de l'intervention occidentale dans les affaires libyennes, Edwy Plenel a publié hier un article ("parti pris") sur lequel je me dois d'exprimer des réserves très strictes. De nombreuses observations sont parfaitement justes, mais il me semble que la perspective d'ensemble est biaisée.

Lettre ouverteà Edwy Plenel

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Cher Edwy Plenel,

le "parti pris" que vous avez publié hier à propos de l'intervention occidentale dans les affaires libyennes me semble appeler un certain nombre de remarques dont je tiens à vous faire part.

 

1/ le volet français

L'intervention internationale en Libye a deux aspects qu'il convient de distinguer pour la clarté du débat. D'un côté, il y a dans chaque pays des considérations de politique intérieure, c'est une évidence. Et de ce point de vue, je partage les opinions que vous exprimez, cher Edwy Plenel. Il ne s'agit pas de permettre à Nicolas Sarkozy d'effacer ou d'oblitérer d'un seul coup l'ensemble des erreurs et errements de sa politique : comme vous, je tiens que la présidence de Sarkozy est une suite de régressions démocratiques qu'il convient de combattre.

Et je suis d'accord avec vous lorsque vous vous méfiez des simplifications d'une presse galvanisée par la vue de l'uniforme ou lorsque vous dénoncez les cocoricos louangeurs qui accompagnent l'action guerrière de notre actuel Napoléon le Petit. Mais vous oubliez quelques points de détail, ce me semble.

2/ le volet libyen

En effet, il y a surtout le volet proprement libyen de l'affaire. Et si notre vigilance démocratique nous fait à juste titre condamner les actions et gesticulations de Nicolas Sarkozy, comment ne pas condamner plus fermement encore un régime qui bafoue jusqu'aux règles les plus élémentaires de l'humanité, dans la guerre qu'il mène contre son peuple. Quand je vois la soldatesque du colonel K. bombarder l'hôpital de la ville de Misrata, quand je vois qu'il promet d'exterminer les Libyens qui se soulèvent, il me semble que nous devons jeter par-dessus bord toutes nos prudences cauteleuses: elles peuvent nous rendre complices du crime qui est en train d'être commis.

Et nous nous rangeons d'autant plus volontiers du côté des révolutionnaires libyens que nous avons suivi avec une sympathie fiévreuse les révolutions tunisiennes et égyptiennes.

De ce point de vue, vos développements concernant la révolution libyenne ne me convainquent pas. Certes, les opposants à Kadhafi sont inconnus, leurs intentions ne sont pas claires, et il y en a, parmi eux, qui n'ont pas une biographie impeccable. Mais c'est la règle dans ce genre de configurations. Nous souhaitons la liberté pour Gaza alors même que pouvons émettre des doutes sur la politique menée par le Hamas.

En Libye, la dynamique révolutionnaire et démocratique se situe du côté de Benghazi, et il convient de ne pas se tromper de combat.

Que personne n'intervienne à Bahrein, au Yemen, à Gaza, etc. est en effet scandaleux. Mais faut-il sous prétexte que nous laissons faire un certain nombre d'injustices et de massacres, ne pas approuver une action qui, pour une fois, cherche à empêcher la poursuite de massacres? Faut-il, parce que nous abandonnons Ramallah, abandonner aussi Misrata ou Benghazi ?

 

3/ Sortir de notre cécité franco-française
Sarkozy n'est pas le centre de l'univers, il n'est pas au centre de mon univers

 

Voilà donc le reproche que l'on peut faire à votre texte, cher Edwy Plenel: texte écrit depuis une perspective trop exclusivement franco-française. Vue de France, écrivez-vous, l'intervention libyenne apparaît commme une tactique de diversion sarkozyste, et comme un piège. Comment le nier, en effet? Je suis d'accord, vu de France. Mais vu d'ailleurs ? Vu de Benghazi, vu de Misrata, vu de Tripoli où les habitants se replient chez eux en effet, non pas à cause des frappes aériennes occidentales, mais à cause de la peur que leur inspirent les milices du despote, et ses mercennaires?

Mon regard sur le monde ne doit pas dépendre de celui de Nicolas Sarkozy. Si N. Sarkozy choisit une attitude, libre à moi au contraire de ne pas choisir nécessairement l' attitude inverse; je m'émancipe de Sarkozy en choisissant une perspective différente.

 

Bien cordialement à vous

 

bibliophylos

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