Moi aussi, frère

Une femme s'adresse à son frère, avec lequel elle échange régulièrement sur les mouvements féministes et antisexistes, en particulier depuis la vague #MeToo et #Balancetonporc. Elle témoigne auprès de lui de son regard de femme sur la domination sexuelle, au travers de leur histoire commune et de leurs trajectoires respectives d'homme et femme.

Frangin, toi et moi avons grandi ensemble : Ruraux, nous avons poussé au grand air, au milieu des vaches et des champs de maïs. De classe moyenne, avec des parents attentifs, nous n’avons pas vécu dans le faste, mais n’avons jamais manqué de rien. Blancs de peau et français de souche, nous n’avons pas eu à souffrir du racisme. C’est ce qu’on peut appeler une enfance heureuse.

Années 80. Nous étions solidaires à la vie à la mort.

La fois où je suis venue te voir au cours d’une insomnie en t’avouant avoir cassé le collier préféré de notre mère et trembler depuis cela, à l’idée du moment où elle le découvrirait, tu m’as tranquillisée et permis de me rendormir en me faisant promettre de lui dire toute la vérité le lendemain. Mais quand, à l’aube, ragaillardie par la lumière du jour, je t’ai annoncé avoir changé d’avis, tu as gardé le secret de mon mini-drame nocturne, supportant stoïquement la répétition de ce scénario, chaque nuit et chaque jour, pendant des semaines. 

La fois où, fâchée, je t’ai enfermé à clé dans ta chambre puis suis allée courir les champs en t’oubliant, où tu as dû sortir par ta fenêtre et descendre par le toit pour soulager une envie pressante, tu n’as rien dit non plus.

Et la fois où nous jouions à nous poursuivre et où tu as claqué derrière toi la porte pour me faire barrage, me caffant une dent au paffave, j’ai serré les lèvres sur celle-ci jusqu’à l’inévitable découverte, en fin de journée, du pot aux roses passé au scanner d’une vigilance maternelle alertée par mon inhabituel silence.

Années 90. Nous avons grandi.

Quand nos parents nous laissaient seuls à la maison et plus tard, quand nous avons commencé à sortir, c’est moi, la benjamine, qui recevais leurs recommandations. Toi tu étais le rêveur, l’intellectuel sur qui l’on ne pouvait pas vraiment compter pour les questions logistiques, parce qu’il plane dans des sphères où ces contraintes n’existent pas. « Tu es dans la lune », te reprochaient-ils avec une tendresse amusée.

Moi, inconsciente d’avoir mis le doigt dans l’engrenage de ce que les féministes nommeraient un jour la charge mentale, j’étais flattée de cette confiance qui m’était accordée et de ce rôle qui m’était donné. Je le prenais très au sérieux et faisais en sorte de m’en montrer digne, confortant ainsi nos parents dans leur choix, qui s’est renforcé quand tu as fait des études : pour eux, les études, c’était sacré. Il fallait que nous réussissions à l’école pour avoir plus tard un bon travail, si possible dans la fonction publique, où nous aurions la sécurité de l’emploi. Donc rien ne devait t’en détourner, nous devions te délester de toute considération matérielle.

Tu descendais de ta chambre uniquement pour le repas, où les discussions allaient bon train. J’aimais ce moment. Quand tu parlais, il ne serait pas venu à l’idée de nos parents de te contredire, à la maison tu étais devenu le sachant. Pour moi aussi, tu avais forcément raison sur tout. J’écoutais beaucoup. La politique, c’était surtout l’affaire de papa et toi ; vous étiez tellement passionnés que maman galérait souvent à vous interrompre pour savoir si oui ou non, vous vouliez reprendre de la blanquette.

Si je cherchais à intervenir, il pouvait m’arriver d’essuyer de la part de papa et toi quelques taquineries, de me voir singée, mes propos répliqués avec une voix outrancièrement aigüe et maniérée, ou de m’entendre répondre, entre un silence sentencieux et un éclat de rire collégial : « Intéressant ! T’as lu ça dans quel magazine » ? Maman prenait parfois ma défense, mais elle vous trouvait drôles au fond ; elle me répétait souvent que j’étais « susceptible » et me conseillait de m’endurcir. Probablement comme elle l’avait fait elle-même. Alors j’ai appris à rire de moi, c’était plus confort, parce qu’être ignare et susceptible, ça commençait à faire beaucoup.

Plus tard moi aussi j’ai fait des études, mais ça s’est passé différemment de toi. Papa aimait bien blaguer sur le fait que j’utilisais de grands mots, qu’il ne comprenait pas. Je sentais bien qu’il n’était pas très à l’aise de m’entendre deviser. Moi non plus, d’ailleurs j’ai vite arrêté. Deviser, ce n’était pas pour moi. Je n’étais jamais sûre de ce que je disais, particulièrement en contexte familial, quand bien même cela relevait de mon domaine d’expertise. J’ai longtemps continué à nourrir cette pensée magique que, même là, tu devais en savoir plus que moi. Je ne suis pas certaine que cela m’ait complètement quittée aujourd’hui.

Années 2000. C’est bon d’être adultes.

Nous veillons l’un sur l’autre, nous sommes chers l’un à l’autre, nous avons plaisir à être ensemble. Tu m’as fait découvrir Berlin à 17 ans, Libreville à 24, Tunis à 28, Istanbul à 32. Entre temps, je t’ai fait connaître à mon tour le caillou océanien dans lequel j’ai planté mes racines. Aux 4 coins du globe, nous avons refait le monde et écumé pas mal de bières locales (cela reste notre forme de tourisme privilégiée). Ta femme est ma sœur, vos enfants sont mes enfants. Nous sommes faits du même bois, la même sève pulse en nos veines.

Pourtant, il demeure cette fracture subtile et fondamentale entre nos vécus. Aujourd’hui je peux l’énoncer. Même bois, même sève, certes. Mais pas le même terreau pour croître.

2018, un matin au réveil.

Je relève mes mails en prenant mon café. Il y en a un de toi, comme souvent. C’est un article, c’est fréquent. Il vient du Monde. J’en lis quelques lignes et là, la tartine m’en tombe.

Tu m’as envoyé celui-ci comme nous nous en envoyons tant d’autres, tu n’y vois que la continuité du débat épistolaire que nous menons l’un avec l’autre sur nombre de sujets. Pour toi, c’est un objet de pensée, sur lequel tu t’interroges et me demandes mon avis. Pour moi, c’est un coup de poing dans le ventre.

« Nous défendons la liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». A l’époque de #MeToo, cette magnifique vague insurrectionnelle et de prise de conscience de la domination sexuelle, qui a déferlé sur les réseaux sociaux, il y a vraiment des femmes qui se sont unies pour témoigner de leur capacité à tirer leur épingle du jeu patriarcal, et blâmer celles qui ne le font pas… J’en ai la nausée. Fini le petit dej.

De ton point de vue, cette tribune a le mérite d’engager un débat contradictoire et de nous faire sortir de l’évidence. Tu entends par évidence, le néo-puritanisme et le politiquement correct que tu vois fondre sur nous depuis les USA. Même si tu témoignes d’un grand enthousiasme envers ce que tu décris comme la manifestation spectaculaire d’une révolution souterraine engagée depuis trois siècles, une mutation dans la condition humaine qui rendra la société dans laquelle ta fille grandit plus respirable, tu déplores néanmoins que ce mouvement de libération soit pris dans un unanimisme, lequel ne fait pas bon ménage avec la démocratie. Et c’est cela qui semble te préoccuper avant tout.

Comme en toute chose, ton approche de la question est distancée, intellectuelle, rationnelle. Elle est celle de l’Etre dont la légitimité à penser le monde n’a jamais fait aucun doute et qui, n’ayant jamais eu à la revendiquer, peut donc s’abstraire de la discussion pour laisser toute la place au seul objet de celle-ci, et aligner ses arguments comme on déploie ses atouts.

La mienne est, sur ce sujet plus que sur tout autre, sensitive, épidermique ; à côté de toi je fais figure de mauvaise joueuse. Mais voilà : tout se passe comme si mon jeu à moi semblait en tous points identique au tien, mais qu’en réalité je jouais ma peau quand toi, tu joues pour le sport. Cette dissymétrie, qui a toujours été là, tapie dans l’ombre, se présente aujourd’hui à moi à visage découvert : Frère, je vois à quel point notre interaction avec le monde qui nous entoure est profondément assujettie à notre différence sexuée, parce que cette différence a largement conditionné nos vécus respectifs.

Les importunistes m’ont coupé l’appétit.

Trop tard maintenant, autant m’y coller pour de vrai ; je prends donc mon courage à deux mains et me penche sur cette tribune : Tandis que son propos se déplie sous mes yeux, je reviens de mon choc initial. Ce que je lis là m’apparaît finalement attendu et prévisible. De tous temps les mouvements d'émancipation ont eu leurs détracteurs "de l'intérieur", qui préfèrent se désolidariser des leurs pour s'allier avec les puissants. C'est un échange de bons procédés : les premiers en retirent le sentiment d'appartenir à une élite, croyant là avoir trouvé le chemin de leur émancipation. En réalité, ils ne font que servir les intérêts des seconds, qui peuvent les utiliser comme contre-exemples dans la défense de leurs privilèges : point d'oppressions, point de discriminations, point de plafonds de verre, puisque certains s'en sortent ; alors qu'attendent les autres pour faire de même ?

Frère, tu désignes les auteures de cette tribune comme "des femmes libérées qui ont fait œuvre", je conteste donc le qualificatif "libérées" : Il existe beaucoup de formes d'aliénation, dont certaines sont moins évidentes que d'autres. Ici, nous avons des arbres qui servent à cacher la forêt du patriarcat pour que d’autres puissent continuer à jouir de celui-ci. Tu parles d’une libération ! Mais il est vrai qu'il s'agit de figures puissantes et, si l'on en croit leur discours, de femmes particulièrement résilientes. Certes. Et quid de celles qui le sont moins ? Qui se battent avec des armes moins lumineuses ?

Tu considères la littérature et la connaissance comme les armes absolues de l’émancipation. Tu cites la Marquise de Merteuil, Emma Bovary et Fantine comme des représentantes de la condition féminine au 16ème siècle, les Précieuses du 17ème, les femmes des Lumières au 18ème. Eh bien les auteures de cette tribune qui m’a importunée en plein petit dej, permets que je te les présente :

Elles sont La Merteuil qui se foutrait de la gueule de Fantine, et la condamnerait au prétexte qu’elle n’a pas, comme elle, su étudier les règles du jeu social pour apprendre à le dominer (ben ouais mais Fantine, elle n’avait pas beaucoup le temps, elle était trop occupée à vendre ses dents et son cul pour nourrir sa gosse).

Elles sont le mépris de classes, les privilégiées d’un ordre qu’elles préfèrent consolider plutôt que de prendre part à une révolution dans laquelle la collectivité à tout à gagner, à condition que certain-e-s acceptent individuellement d’y perdre.

Elles sont la revendication du darwinisme social.

Toi, pourtant… 

Tu argumentes autant en leur faveur qu’en leur défaveur, dissèques attentivement leur discours, développes la thèse et l’antithèse. C’est presque ça, le plus grand choc pour moi : que ces femmes et leur tribune ne t’inspirent pas comme à moi une aversion absolue et sans appel. Sans doute est-ce parce qu’en dépit de notre passé commun, nos révoltes présentes et nos inquiétudes pour l’avenir divergent fondamentalement :

Concernant le présent, comme d’autres, tu trouves légitime de s’ériger contre les violences « effectives » que subissent les femmes, mais il te semble exagéré de dénoncer dans un même mouvement les blagues sexistes, les regards appuyés, le poster suggestif du patron dans son bureau, les « maladresses dans la séduction » … Là où tu vois une différence de nature, je ne vois moi qu’une différence de degré. Je vois une société qui consent à assigner aux femmes la place de trophée, de faire-valoir, d’objet de conquête et du désir de l’autre et non de sujet du sien ; mais cette société s’émeut lorsque certains hommes, maniant moins bien que d’autres le second degré, prennent à la lettre ce « jeu » de prédation et le mènent à son paroxysme. Ceux-là, on peut s’acharner sur eux, les ramener plus bas que terre, requérir à leur encontre des sanctions impitoyables, sans jamais remettre en question la partie immergée de l’iceberg, celle qui pourtant, les a poussés vers le haut. Je vois une pyramide sociale qui fait le poirier et garde ainsi la tête bien au frais.

Et quand se profile au loin le changement, nous revoici tous deux, côte à côte, fixant la même direction mais incapables de voir s’y dessiner ce que l’autre nous décrit pourtant avec force et conviction :

  • "Ma sœur, ne vois-tu rien venir ?
  • Oh si, mon frère, là où tu vois déferler vers nous la menace d’un ordre puritain, je vois une formidable lame de fond venir remuer les profondeurs, et amener à la surface ceux qui étaient jusque-là bien planqués sous leur rocher : les élites, ceux qui maîtrisent les règles du jeu, les porcs déguisés en princes, dont le vernis les préserve la plupart du temps des transgressions évidentes de leurs homologues moins bien nés. Ceux dont les comportements sexistes ne sont pas facilement judiciarisables (et je ne souhaite pas qu’ils le deviennent, le salut n’est pas là, il est dans la révolte) et qui n’emplissent pas les prisons… ce sont eux qui doivent trembler désormais. Là où tu vois s’agiter le spectre d’une nouvelle tyrannie, je vois venir l’espoir d’une libération, d’un renversement de l’ordre social. Là où tu vois une tribune favorisant le débat démocratique, je vois des privilégiés qui se serrent les coudes."

« Une vision de la femme »

C’est ce qui te dérange dans #MeToo et #Balance ton porc : une vision de la femme comme proie, comme victime. Tu en préférerais une autre : celle d’une femme qui, comme les hommes, assume son désir, fasse les premiers pas, s'autorise des regards "insistants", invente des blagues sexistes pour déconstruire par second degré les clichés qui les sous-tendent, développe des réparties vives et offensives qui renvoie l’interlocuteur dans ses cordes, hurle sur un frotteur pour faire changer la honte de camp, plutôt que de se taire par peur…

Fuck Bro’, je rêve où tu es en train de nous modeler tout seul dans ta tête là ? Puis-je me permettre de te rappeler que LES femmes ne sont pas un concept ? Ni les héroïnes de ton roman intérieur, tes Merteuil à toi ? Chacune fait ce qu’elle peut avec son humanité et sa subjectivité. Ton discours est celui d’un stratège qui n’aurait jamais mis les pieds sur le champ de bataille. Ce serait plus sympa, c'est sûr, d'imaginer l'oppression sexiste comme un marivaudage, se réglant à coups de joutes verbales et de saillies éloquentes. Nous préférerions toutes être fortes, distancées, spirituelles, mais ce n'est pas toujours possible, pour des raisons de contexte ou de vulnérabilités personnelles. Alors on laisse les autres dans le caniveau ? On se moque de les entendre ? On leur enjoint de réagir plus dignement, avec plus de panache, ou bien de se taire ? Et pourquoi ce devoir d’excellence pour une catégorie de personnes, y compris devant la médiocrité de l’autre ?

Ben j’y serais restée moi, dans le caniveau. Parce que, frère : moi aussi. Moi aussi j’ai été sidérée, moi aussi je me suis tue, moi aussi j’ai subi, par honte, par inhibition et même, parfois, par politesse. Pas toujours, pas systématiquement, mais ça m’est est arrivé. Pourtant tu me connais, dans la vie je ne suis pas « une victime », ni « une puritaine ». Je suis une femme indépendante, pas trop trouillarde, plutôt démerde. Je vis selon mon désir, y compris en matière de sexualité. Je m’arrêterai là parce quand-même, t’es mon frère, ça va commencer à devenir gênant.

Et pourquoi devrions-nous vous ressembler ?

Vouzot’, les frères, vous seriez donc le prototype, l’étalon ? La référence, l’idéal vers lequel il faut tendre ? Ton pote Jim et toi vous êtes fait brancher une fois dans un bar par une bande de filles, tu as trouvé ça exotique et plutôt sympa, tu es donc prêt à signer pour qu’on « t’importune » de la sorte plus souvent. Et tu ne comprends pas bien pourquoi les femmes en font un problème.

Eh bien frangin, laisse-moi te dire ce que serait ton quotidien, si ton joli conte prenait vie : si ça t'arrivait tous les samedis soir, ou que ce soir-là tu étais sorti boire un verre avec ton pote parce que vous vouliez discuter tous les deux sérieusement, que vous n'étiez pas enclins aux légèretés, tu aurais pu trouver ça relou. Si tu l'avais signifié poliment à ces nanas et qu'elles s'étaient incrustées quand même (un verre offert, ça ne se refuse pas), que du coup vous aviez décidé de changer de bar ton pote et toi pour reprendre votre échange, et que là elles t'avaient accusé de ne pas être drôle, d'être mal baisé ou d'avoir tes règles (ah ben non, suis-je sotte…), si elles avaient commenté, voire tâté, ton cul en estimant que celui-ci ne te permettait pas de les regarder de haut, ça t'aurait sans doute mis en colère. Si alors tu avais montré que tu étais en colère, et qu'elles t'avaient traité d'hystéro, tu aurais eu le choix entre leur donner raison ou serrer les dents. Peut-être aurais-tu choisi de serrer les dents, et aurais-tu ressenti cette scène comme oppressive. Peut-être, finalement, en aurais-tu fait le récit sur les réseaux sociaux en rentrant chez toi, histoire de faire quelque chose de ta colère avant qu'elle te fasse mal au bide.

Tu penses que j’exagère,

bien sûr, car tu ne te reconnais pas dans ce que je décris des attitudes des hommes à l’égard des femmes. Je te connais mon frère, emprunté et timide comme tu es, je doute que tu aies déjà dragué lourdement une fille. Ta gaucherie t’en a sans doute préservé. Cela me fait penser à cet article de David Wong : 7 raisons pour lesquelles tant d'hommes ne comprennent pas le consentement sexuel : "Si vous vous posez la question, non, je n’ai jamais de ma vie tripoté une femme qui ne m’avait pas tripoté avant. Ce n’est pas parce que j’étais un gentleman qui faisait attention au consentement. Si vous m’aviez coincé au lycée et que vous m’aviez demandé pourquoi je n’avais pas tout simplement choppé une fille dans une soirée et fait en sorte qu’elle m’embrasse, j’aurais répondu que c’était parce que je n’étais pas assez cool, ou assez beau mec. « Il faudrait que je perde du poids et que j’entre dans l’équipe de foot pour faire un truc comme ça ! » On m’a dit, voyez-vous, que ceux qui attendent d’avoir la permission sont les mauviettes, les peureux, les nazes."

Il explique, en émaillant son texte de scènes de cinéma qui ont bercé notre enfance (Star Wars, Indiana Jones, James Bond...) où le héros impose son désir à une femme tout d'abord non consentante puis tout doucement, vaincue et enfin, conquise, que "depuis [sa] naissance, on [lui] apprend que c’est exactement ce comportement que les femmes désirent. Nous continuons à enseigner cela aux garçons, tous les jours."

Tu vois frère, dans toute cette histoire, nous avons ceci de commun que cette assignation genrée nous est préjudiciable à tous deux ; les représentations et stéréotypes de genres sont dangereux pour l'intégrité physique des femmes, mais aussi pour la santé mentale des hommes. Et les deux sont liés.

Pour un "mâle alpha", charismatique et bien de sa personne, la tentation est grande de s'identifier à Indi ou à Han Solo, et de s'enfermer insidieusement dans un fonctionnement le privant de relations vraies, dans lesquelles l'autre n'est pas objectalisée. Bref, de devenir un porc.

Quant à celui qui ne possède pas ces attributs, pour peu qu'en plus il n'aime pas le foot et soit hypersensible, il peut vite être marginalisé, voire honni.

Tout le monde est perdant dans ce pacte tacite, car le dominant lui-même gagnerait à sortir du rôle qui lui est assigné, quitte à y perdre ses privilèges. Et c'est ce que les détracteurs du féminisme n'ont pas compris. L'homme n'est pas un prédateur, ni la femme une proie, par nature. Mais c'est pourtant majoritairement ce qui se passe. Ces rôles sont des constructions sociales et éducatives, et c'est plutôt rassurant, puisque cela laisse supposer que tout peut se passer autrement. 

Frère, tu t’inquiètes pour l’avenir.

Tu crains que notre société devienne puritaine, que la liberté d’expression si chère à notre patrie se perde. Tu crains la traque du mot, du comportement déviant. Tu crains qu’on se mette à bondir sur la moindre blague sexiste, afin d'exercer une pression répétée qui conduise à un contrôle social, et par conséquent à l'auto-censure. Tu crains de ne plus pouvoir manier l’humour comme tu le fais si bien sans te retrouver classé dans la rubrique « porcs ». Tu crains l'imposition, l'invasion de normes (de pensée, de comportement, d'expression, d'évaluation…) au détriment du débat, de la délibération démocratique. Car la norme dis-tu, ne se débat pas, ne souffre pas de contestation.

Mais à ce jour, qui fabrique les codes qui sous-tendent notre monde ? Ceux qui ne se débattent justement pas, qui sont le programme par défaut ? Qui sont relayés par les médias qui ont pignon sur rue ? Ceux dont toute remise en cause se voit caricaturée jusqu'à ce qu'elle devienne inaudible ("Elles feront moins les malignes quand elles auront émasculé tous les hommes, ces fémi-nazies !" Euh... tu t'emballes pas un peu là Jean-Pierre ?) La norme, c'est le patriarcat. Ça fait longtemps que ça dure. C'est ça la réalité. Alors je ne crois pas que la dérive totalitaro-puritano-féministe soit vraiment le risque dont il faille s'alarmer.

Et pour ma part, si les hommes réfléchissent à deux fois avant de faire une blague sexiste ça ne me semble pas dramatique, ça leur permettra de sélectionner. Oui parce que, vu que j’ai dû aiguiser mon sens de l’humour pour ne plus paraître « susceptible », je suis devenue exigeante en la matière !

Au pire, ce qu’ils risquent c'est que la fille n'ait pas la politesse de rire. Même ça, ce n'est pas facile, toute notre éducation nous a conditionnées autrement. Mais c'est vrai, certaines femmes se permettent désormais de ne plus être polies, de ne pas sourire lorsqu'on les "taquine" ou qu'on les complimente sur leur physique dans un contexte totalement inapproprié.

Car oui, à mon sens, il y a des contextes inappropriés : moi aussi, frère, au travail, j’entends beaucoup plus d’appréciations ou d’évaluations de mon potentiel de séduction que de ma compétence. Tu ne peux pas savoir comme j'aimerais qu'on m’y considère comme on considère un homme. Puritanisme ? Rejet de la sexualité me diras-tu ? Eh bien en fait, quand je désamorce une crise, quand j’anime une réunion, quand je mène un projet, quand je prends une décision difficile, oui, j’ose penser que mes seins et mon cul n'ont pas grand-chose à foutre sur le tapis... Mais je dois être psycho-frigide.

Ou peut-être suis-je dans la victimisation ?

Peut-être suis-je en train de m’enfermer dans un rôle de proie ? De me conformer au cliché séculaire de la femme réduite à donner ou non son consentement, plutôt que de me lancer dans l’action et d’être moi-même force d’initiative ? Cela fait partie des reproches que tu adresses au mouvement #MeToo. Alors dès demain je ferai à mes collègues masculins des allusions coquines, j’évaluerai ostensiblement leur silhouette, je leur parlerai de très près, je leur adresserai des clins d’œil complices en réunion, et je leur enverrai des mails un peu ambigus. Je suis certaine que je vais y gagner en crédibilité, merci frère pour le conseil.

Mais permets-moi quand-même de m’étonner de ce retournement, consistant à accuser un mouvement de générer précisément ce qu'il dénonce : ici, les assignations genrées telles que l'homme conquérant et la femme passive. Enfin, « m’étonner » est un bien grand mot, car en fait je reconnais ce mécanisme : c’est le même qui est employé contre les mouvements antiracistes, lorsqu'ils dénoncent l'existence de pratiques discriminatoires : on les accuse, ce faisant, de monter les communautés les unes contre les autres. Comme si tu créais le problème en l'énonçant. C'est d'ailleurs, ça aussi, une stratégie répandue chez les agresseurs sexuels, en particulier dans l'inceste : "si tu parles, ta mère va souffrir, tu vas faire exploser la famille..."

Frère, tu évoques également les casseuses.

J’entends par « casseuses », ces personnes qui se servent du combat pour déguiser leurs haines et leurs amertumes personnelles en insurrection sociale et politique. Car bien-sûr, à la périphérie du mouvement, il y a aussi des femmes qui glissent vers la caricature ou l’extrémisme, qui sont dans des logiques essentialistes ou destructrices. C'est juste amusant de voir comme les interventions de celles-ci sont montées en épingle, comme on le fait avec les casseurs qui viennent foutre la merde dans une manif, pour décrédibiliser l'ensemble du mouvement.

On pointe les dérives possibles, à commencer par des dénonciations abusives. Mais dans la réalité, il n'y pas de quoi s'inquiéter, les femmes ne vont pas s'embarquer dans une accusation de harcèlement ou d'agression sexuelle juste pour le fun. Parce qu'en fait, scoop : ce n'est pas fun du tout. Tu es passée à la moulinette, suspectée d'avoir abusé de ton statut d'objet de concupiscence pour piéger le mâle, cet être animé de pulsions incontrôlables, ou d'être parano, ou de ne pas t'être débrouillée seule avant de venir pleurer dans les chaumières, ou au contraire d’avoir voulu te débrouiller seule avant de venir pleurer... On ne se lance pas là-dedans pour une blague. Alors "TRAQUER le mot de travers" dis-tu ? Tu crois vraiment qu'on est aux aguets ? Je ne connais pas une seule femme qui n'ait jamais subi d'agression sexuelle au cours de sa vie. Alors non, on ne traque pas, on fuit la plupart du temps ou on fait front parfois, quand on en a l'énergie.

Dans ce moi aussi, il n’y a pas de victimisation.

Dans ce moi aussi au contraire, il y a une partie de l’humanité qui redresse la tête. Car dans ce moi aussi, il y a « oui, je l’ai vécu également », mais il y a surtout : « Moi aussi je veux que ça change et je me lève pour ça ».

Je rêve d’un monde où nous n’aurons plus à le dire. Mais d’ici là, le dire au pluriel m’apaisera le cœur. Joins-toi à mon combat frère. Pour ta fille parce qu’elle aussi. Pour ton fils, qui a dû arrêter le foot parce qu’il préférait cueillir des fleurs sur le bord du terrain plutôt que de courir après le ballon. Pour leur avenir. Pour notre avenir.

Frère, dis-le avec moi, avec eux ; et gueulons-le au nez et à la barbe des importunistes : NOUS AUSSI !

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