Mémoire vive d'un soir de novembre

C'est aujourd'hui que s'ouvre un procès historique. Certes. J'avais décidé de ne pas en entendre parler.

Je ne voulais pas entendre quoi que ce soit sur ce qui se passe ce jour. J’avais prévu de ne pas allumer la télé, ni la radio. Je m’étais dit que j’avais des trucs à photocopier, des papiers à faire, c’est la semaine de la rentrée et il y a l’anniversaire de la grande à préparer pour samedi.

J’y suis arrivée ce matin. Je n’y ai pas pensé. Pour une fois, les mercredis périscolaires m’ont permis d’être la tête dans le guidon. Après, j’ai eu une réunion en visio, et tout était calibré pour ne pas avoir affaire à l’information.

C’était sans compter sur l’internet. Oh, j’ai pas fait grand chose, j’ai déconnecté ma boîte mail pour me connecter à une autre. Du coup je suis à deux doigts de péter tous les écrans en deux, et de résilier tout abonnement qui relie de l’info. A deux doigts donc de me retirer de la vie sociale.

Parce qu’évidemment je n’ai pas été déçue du voyage. Je peux même dire que je suis bien servie. Je ne voulais pas me rappeler de Paris il y a six ans, un certain soir de novembre, et des jours, semaines, mois qui ont suivis. Trop tôt, pas vraiment. Je crois qu’il sera toujours trop tôt.

Me reviennent en pleins poumons cette nuit d’angoisse, à appeler, rappeler, envoyer des textos, ne pas dormir, puis s’endormir cinq secondes, se réveiller, de torpeur, de honte de s’être assoupi, puis rappeler, renvoyer des textos, imaginer tous les pires possibles, se répéter que ça n’est pas possible. Recevoir des appels, recevoir des textos, envoyer des réponses, les mains tremblantes parce qu'il y en qui ne répondent pas et qui traînent par là-bas souvent. Résonnent encore ces sirènes qui transpercent les bruits comme les silences, toute la nuit, le jour d’après, le jour d’encore après. Rappelle que nous sommes sortis, dans une ville quasi déserte, l’œil hagard et l’âme en peine. En Tétanie. Tout un chacun le regard baissé. Demeurent les heures passées sur les chaînes d’information, quelques mois plus tôt j’avais squatté, parce qu’on avait voulu assassiner des dessins et un mec du Club Dorothée. Entends qu’un mec est en fuite. Passe dans sa rue où des fleurs et des bougies ont surgi. Comprend ce que cela veut dire. Reçois finalement le dernier texto, le surlendemain. Et ouf.

Mais non, pas ouf. Il est des traumatismes collectifs, des dommages collatéraux, peut-être par milliers. Il est des hémorragies une semaine plus tard pour un accouchement de grand prématuré, cause d'une anxiété jamais ressentie auparavant. Et qui dure malgré tous les souvenirs joyeux qu'on peine à fabriquer. Qui est toujours là, dans le bide. Ce jour je ne voulais pas entendre parler du mec qui avait été en fuite à l’époque. Je ne voulais pas entendre ce qu’il avait à dire. Je ne voulais pas y penser, surtout.

Et puis finalement, même si c'est arrivé, même si les souvenirs sont toujours là, j’arrive à faire face. Alors tu peux provoquer. Du dédain. C'est tout ce que tu récolteras. 

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