Ça va comme ci, comme ça

C’est l’histoire d’une chanson qui passe en boucle sur les ondes. C'est aussi la question qui revient, plusieurs fois par jour, comme un boomerang de pluie tonitruante. Une question qu'on n'avait pas osé se poser ces derniers mois. C'est enfin l'histoire d'une rupture sèche dans mon univers gelé. Une séparation avec le monde d’avant que j'ai du mal à affronter.

Elle se réveille, je crois. Tu vois, c’est comme si on l’avait mise en pause pendant ces fichus mois d’enfermement. Et après c’était l’été, et sûrement qu’on avait besoin de libertés. De retrouvailles avec les anciennes vies. Peut-être qu’on avait un peu lâché les distances, qu’on avait revu nos proches, qu’on n’avait pas fait attention. On avait bu des verres en terrasse, et on avait ri à gorge déployée. On avait cru que c’était fini. Mais septembre est toujours là pour te rappeler le bon ordre des choses.
Alors on réalise. Comment est ta peine passe en boucle et me fait sortir du Bois Dormant. Mes mélancolies me somment de répondre à la question. Elle se réveille, ma peine, Benjamin. Je le sais. Je le sens. C’est l’histoire d’une séparation, cette chanson. Et, comme on est dans le subjectif le plus clair, moi j’y vois la rupture avec le monde d’avant. J’y vois le deuil à faire d’us et coutumes dont je suis amoureuse. On est contraints d’avancer masqués, et j’ai pour les caches visage une phobie sèche. Moi, j’aime la bise, les mains qui se serrent. Les embrassades qui sont la preuve que tu es moins seul. J’aime les fêtes de mariage, sans limite d’âge ni nombre. J’aime les anniversaires en famille, les concerts entre amis. J’aime les bisous et les câlins de fin de soirée, en désinhibition libertaire. J’aime l’espèce humaine qui a fait société. Je suis une admiratrice du social charnel. Je suis faite comme un rat, je crois.
On dit qu’on se rend compte de ce qu’on perd quand ça disparaît. On dit qu’on prend la mesure des chances quand malchance fait son entrée. Il faudra qu’on apprenne à vivre avec ce mouvement de recul, la stupeur quand tu te penches pour faire la bise. Comme un coup de poing dans le cœur, et la douleur traverse les poumons et finit dans le ventre. Je sais bien qu’il y en a qui préfèrent ainsi. Mais c’est symbolique, la bise. C’est, pour moi, la représentation manifeste du deuil qu’on a à faire. Inévitable. Alors parlons-en. Comment va ta peine, à toi. Comment sont tes nuits, quand les miennes sont infectées de réveils multiples. J’aimerais qu’on en discute, j’aimerais qu’on s’entraide pour ne pas toucher le bas. J’aimerais qu’on se dise combien c’est dur et difficile. J’aimerais qu’on parle de nos enfants. Qu’on soit partageur de nos stress post-traumatiques. J’aimerais qu’on parle de cette guerre invisible que nous menons. Et aussi j’aimerais qu’on réfléchisse au monde d’après. Est-ce que tu arrives à percevoir un avenir sans ombre, toi qui souris désormais avec les yeux ? Est-ce que, comme moi, tu crains que le paysage ne soit que nuage et pluie ?
Je voudrais qu’on ne soit pas dans le déni. Je rêverais qu’on soit ensemble, pour construire ce nouveau monde. Ces nouveaux codes sociaux, le nouveau visage de l’Humanité sans contact. J’aimerais enfin qu’on se félicite. On avait tant contrôlé, pendant le confinement. On avait bien travaillé, je crois. Mais l’ennemi est tenace, vorace. L’union de nos peines formerait peut-être le plus coriace des boucliers. Bisous de loin. Et merci d’avoir posé la question :) .

 

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