BK Chatrian
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Billet de blog 11 janv. 2022

La phrase de trop

Il y a des phrases qui font plus mal que d'autres. Celle de M. Blanquer sur la grève de ce jeudi, était pour moi, psychologue de l'Education Nationale, celle de trop. Je suis sur le terrain, et ça glisse de partout.

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Oui, nous sommes tous quelque peu éclatés par ces deux dernières années et incertains quant à demain. Mais on a avancé. On a progressé. Peut-être même qu’on a accepté. En résumé on a moins peur. Du virus, j’entends. Mais, ce qui est valable pour nous, ne l’est toujours pas pour les enfants.  Pour eux c’est maltraitance et compagnie. Again and again and again.

Je suis colère. Cause de ce que je viens d’entendre. Le grand chef des écoles trouve regrettable que le personnel de l’Education Nationale fasse grève ce jeudi, parce que, je cite, “c’est dommage d’avoir une journée qui va perturber davantage le système”. J’ai chu, je crois, de ma chaise. Peut-être même que j’ai renversé ma tasse de café (j’étais assise, t’inquiète, je respecte le protocole). On en est donc là. A déplorer une journée de grève alors que ça fait un an et demi que tout est hautement perturbé. Un peu comme si on était dans un avion, tout là haut, sans pilote et pris dans un orage sans fin.

Faut-il que vous soyez déconnectés complet de la réalité de terrain pour oser balancer une phrase pareille. Faut-il que vous preniez le personnel, votre personnel, pour des choses que l’on trimballe, de protocoles en protocoles, de restrictions en restrictions, d’interdictions en interdictions. Et s’il vous plaît, on ne perd pas de vue les évaluations nationales. Faut-il que vous n’y connaissiez rien en risques psycho-sociaux et leurs conséquences : burn out, épuisement, dépression. Faut-il que vous n’ayez aucun respect pour les compétences, puisque vous recrutez désormais sur le mode de “qui veut vient”. Faut-il que vous pensiez que les enfants apprennent comme ça, sans préalable, sans pré-requis.

Ben non, en fait. Pour apprendre, il faut être dans de bonnes conditions. Pour apprendre, il faut être bien. Pour apprendre, il faut que se sentir en sécurité (je sais de quoi je parle, en tant que psychologue dans les écoles). Devinez un peu... ça n’a jamais été le cas depuis le début de la pandémie. Sauf que ça n’est pas uniquement de la faute du virus. Alors ça n’est pas dommage, cette grève de jeudi. C’est normal. Normal, car personne n’a été recruté en plus pour accompagner les enseignants. Cette désorganisation infinie qu’est devenue l’école aurait mérité du renfort, quoi qu’il en coûte. Normal, ensuite, car aucun moyen humain n’est venu en plus concernant l’accompagnement des enfants, ces êtres inférieurs qui s’adaptent à tout mais dont on se fout.  Le développement psycho-affectif, tout ça, ça n’est pas le problème tant qu’ils connaissent leur table de 6 ? Je suis psychologue je suis chargée de 7 écoles. L’année passée, j’en avais 15. Impossible de mettre ce qu’il faudrait en place, je ne peux pas. Normal, enfin, quand on constate que les personnels de direction ne sont plus des personnels de direction, qu’ils sont à bout de force parce qu’aux premières loges d’un bazar qui n’a plus de nom. Eux aussi ils auraient eu besoin d’aide, hein. Ah, et puis c’est normal, en fait, puisqu’on réduit les services de médecine scolaire. Alors qu’on en a encore plus besoin depuis mars 2020.

Cela fait un an et demi que je vadrouille dans les écoles en temps de pandémie, c’est mon métier. Cela fait un an et demi que je vois, observe, prends la mesure des perturbations. Cela fait un an et demi que j’alerte, à mon échelle. Je tire des sonnettes et personne ne s’alarme. Personne ne va bien, et devine un peu... Les enfants non plus. Une chose est sûre, cependant :  mes collègues veulent travailler. Ils veulent faire leur métier. Mais pas dans le mépris. Pas dans le chaos. Alors non, il ne s’agit pas de perturber davantage le système. Il s’agit de dire stop. Et il était temps.

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