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Billet de blog 19 juil. 2015

L'effroyable gâchis grec.

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L'effroyable gâchis grec.
Retour à la case de quel nouveau départ?


La Vouli, en ratifiant de manière écrasante (229 'pour' sur 300 voix) les premières mesures prévues dans 'l'accord 'en forme de mise en coupe réglée passé lundi dernier avec les créanciers (UE, BCE, FMI, MES), renvoie la révolution grecque à ses calendes nationales. La députation Syriza n'aura pas
été sensible au changement d'air intervenu au sein du comité central qui, bien que la Plateforme de gauche n'y représente qu'une très forte minorité de plus de 40%, a bel et bien fini par rejeter le renoncement à toute dignité scellé dans un 'accord' dont certains parlent comme d'une mise sous
tutelle pure et simple, d'un coup d'État, voire, dans le cas de Varoufakis, de nouveau traité de Versailles.

Situation totalement inédite, le gouvernement de Tsipras est suspendu largement à la confiance de l'opposition ND-PASOK-To Potami, si l'on met de côté son allié ANEL (qui s'est rallié contre toute attente, au vu de ce qu'il annonçait avant le vote) et bien entendu les 111 voix Syriza qui, parmi les 149 possibles, n'ont pas fait défection. La solidité d'une telle assise se mesure seulement à la patience dont partie de l'opposition ND a d'ores et déjà annoncé le caractère fini.


Que voyons-nous? Tsipras assène sans ciller qu'il 'assume un accord auquel il ne croit pas', après avoir pratiquement crié victoire dans le discours télévisé prononcé au soir de la signature (traduit par le quotidien communiste italien indépendant Il manifesto), et avant de resasser que cet accord
vaut mieux que le précédent, rejeté massivement, à son instigation d'ailleurs, lors du referendum du 5 juillet. Celui qui le 27 février dernier 'assurait' encore qu'il n'y aurait pas de troisième plan d'aide n'est pas à un palinodie près et ne donne plus au monde que le spectacle de la confusion la plus
complète - à l'image du ministre Lafazanis qui appelle à voter contre son propre gouvernement, tout en promettant de rester à son poste en cas d'approbation et d'oeuvrer à l'unité d'un parti qui n'existe plus, à supposer qu'il ait jamais vraiment existé, que dans son voeu pieux. Ici, le vertige de l'humiliation allié à un résidu de contenance empruntée le dispute au grotesque de la méthode Coué (dans son discours de mercredi à la Vouli, 'la lutte continue', nous dit Tsipras). Si lutte il y eut en effet pendant cinq mois, l'aplatissement plus que complet éclate désormais aux yeux de tous. Avec Tsakalotos, on a droit au misérable lamento du 'nous n'avions pas le choix', alors que ce genre de profération ne révèle que la croyance de ne pas avoir de choix, c'est-à-dire seulement la complaisance dans une conjoncture affective propice à la soumission, pour le dire à la Spinoza. Et d'agiter aussitôt, sans transition, le hochet de la perspective fort riante, voire! d'une restructuration de la dette à terme, entendons: révision des taux et des maturités, mais rien sur la valeur nominale.


En gros, l'accord, c'est: plie aujourd'hui, en échange d'un accord futur en forme de 'on verra plus tard', étant entendu que ce qu'on verra, c'est d'ores et déjà à peu près rien de sérieux, si tant est qu'on le voie jamais vraiment. Varoufakis, mis en minorité lors d'une réunion de cabinet, avait pourtant révélé dans l'interview au New Statesman le triptyque de sa contre-offensive projetée: décote des obligations grecques, prise de contrôle de la banque centrale de Grèce, impression des IOU. Qui correspond aux suggestions que ces autres économistes, Lordon et Lapavitsas, faisaient dès le début. Même Husson, d'abord contraire à la sortie de l'euro, s'est fendu pour le cas grec d'une projection plutôt probante de l'effet d'une dévaluation de la drachme sur la balance extérieure. Mais tout cela est impossible, nous dit-on au centre de Syriza. Si la décision de la décence est impossible, comment oser prétendre faire une politique d'émancipation?


Mais passons en face. Schäuble, visiblement dérouté, lâche pourtant dès le lendemain de la ratification grecque qu'un Grexit eût mieux valu, ce qui signifie on ne peut plus clairement que les 'propositions' faites aux Grecs étaient délibérément inacceptables. C'était ne pas compter sur l'effondrement du non-interlocteur grec. Point donc n'est besoin d'avoir présent à l'esprit le détail des propositions du 25 juin pour voir que le nouvel 'accord', dont, cette fois, le contenu essentiel est amplement diffusé, est pire que tous les autres. Du Spiegel, qui parle de catalogue des horreurs, à Jeffrey Sachs, ex-Monsieur Ajustement Structurel du FMI, en passant par toute une ribambelle d'économistes médiatiques peu suspects d'écosocialisme, des prix Nobel Krugman et Stiglitz à la superstar Piketty, et nombre d'autres représentants d'institutions fort honorables, tous les thuriféraires d'un capitalisme 'de croissance et d'emploi' s'accordent pour torpiller l'acte d'une mise à genoux sans précédent et fustiger la reddition non seulement inattendue, mais dont les termes mêmes dépassent toute attente du côté des vainqueurs, d'un gouvernement qui n'a plus désormais de radical que le nom. Outre les réformes fiscales (entre autres) que ce gouvernement aurait pu adopter de sa propre initiative, tout y passe en effet en matière de 'lignes rouges', à court ou moyen terme: de la 'réforme' des retraites à celle de la TVA, en passant par le droit du travail et les privatisations. Et davantage: car cette capitulation complète sur tous les points qui avaient résisté au cours de longues non-négociations (voir ce que dit Varoufakis de ce long monologue grec présenté par les porte-serviette du bankstérisme européen comme un refus de coopérer) s'assortit ou, plutôt, s'aggrave de conditions particulièrement punitives: ingérence sans précédent des créanciers dans la politique intérieure, et, last but not least, transfert d'actifs publics dans un fonds de garantie destiné pour 25%, outre le service de la dette et la recapitalisation des banques grecques, à financer des 'investissements'. Quand on lit que les 50 milliards escomptés de ce transfert relèveraient du bluff à un facteur compris entre 3 et 7 selon les sources, l'on prend la mesure du cynisme des uns et de la jobardise – ou de la mauvaise foi – des autres.

Comme écosocialistes, nous savons bien que le capitalisme entré dans sa phase terminale ne rencontrera plus de phase de croissance durable que dans l'imaginaire débridé de keynésiens aussi virulents que pathétiques. Mais à la décharge de ces derniers, il faut reconnaître avec eux que ces mesures ne parviennent à se faire passer pour les conditions de la reprise et donc de l'apurement de la dette qu'au mépris du bon sens; si la planète est bien au bord de l'ekpyrose, pour reprendre l'expression d'Umberto Eco, c'est-à-dire de la consomption par le feu (du grec encore!), les mesures que demandent les créanciers accélèrent la catastrophe. On n'extrait pas le sang d'un cadavre.


Schäuble, du reste, encore lui, reconnaissait de façon spectaculaire, ces derniers jours, fort tardivement certes, donc, que la dette grecque était irrécouvrable sans restructuration, tout en ajoutant qu'il était exclu qu'une telle restructuration ne survienne. Pouvait-on formuler plus clairement, avant la déclaration de ce matin, jeudi 16 juillet, le voeu de Grexit? Si cette perspective est visiblement (mais seulement visiblement) mise à l'écart pour l'heure, cela ne tient qu'à ce que la France, qui se pavane, a provisoirement pris l'avantage sur ce point face à la ligne allemande; mais il faut bien voir que ces dissenssions ne concernent que les modalités (Grexit ou Grexin) d'une punition que tous conviennent d'infliger à un gouvernement qui prétendrait, comme le rappelle Kouvélakis, emprunter un chemin de traverse. Le surcroît de férocité auquel nous assistons dans le chef des créanciers a tout à voir avec la pulsion punitive - qu'elle prenne la forme du bannissement (Grexit) ou celle de l'asservissement (qui est la voie empruntée désormais clairement par la ligne Tsipras jusqu'à preuve du contraire) n'a relativement que peu d'importance – et rien avec quelque perspective d'assainissement, de relance et de 'viabilisation' de la dette que ce soit.


En ce sens, la pente naturellement exterministe d'un capitalisme européen déjà aplati sur sa pente rentière (bancaire et financière) se renforce dans un geste proprement politique, où l'on a l'impression qu'il s'agit de précipiter la fin. C'est à ce titre que les techniciens raisonnables de ce
système de fous s'effarouchent à bon droit. Ils se leurrent quant aux capacités de survie à long terme dudit système. Mais il voient clair quand ils pointent que la manie furieuse des fondés de pouvoir du capital précipitent sa fin, que leur sadisme est contreproductif du point de vue de la reproduction des conditions d'ensemble, quand bien même il n'y aurait pas grand chose à reproduire.


Pour nous, la peur et la servitude triomphent aujourd'hui des périls de l'aventure. Ce qui est sans doute hypothéqué en Grèce, c'est vraisemblablement l'une des toutes dernières chances qui se seront offertes aux populations humaines de mettre le feu à la plaine, ou plutôt de mettre un frein à la désertification galopante que le capital installe à la place de la biosphère de plus en plus sûrement. À moins que les choses ne fassent que commencer. Mais elles ne recommenceront qu'à la condition d'un désabusement drastique. S'il est encore temps pour un sursaut, il va falloir accepter une bonne
fois que la politique est la guerre continuée par d'autres moyens et que ses institutions apparemment pacifiques ne nous prémunissent aucunement de la confrontation et de l'antagonisme; que nous n'aurons jamais en face que des psychopathes qui se font passer pour des gens sérieux. Quand l'écosocialisme sera prêt à se dégriser des contrefaçons langagières et du lexique toxique qu'il emprunte à l'adversaire et qui lui tiennent lieu encore trop souvent de vade-mecum, quand il aura  définitivement cessé d'accorder la moindre créance, le moindre bénéfice du doute à des institutions
parfaitement congruentes avec les exigences systémiques, alors, peut-être, il lui sera permis de s'en servir de manière efficace - bien que les cartes soient sales, en sachant que les cartes sont sales, à peu près selon le mot d'Iglesias, de Podemos.


Comme disait Viriginie Linhart, le temps du penser et celui du politique ne sont pas les mêmes. Mais le kairos, l'occasion est ce que ne peut pas ne pas saisir la pensée qui s'invite en politique, car toute politique de transformation n'est que la pensée s'invitant dans l'arène du conflit. Une occasion
énorme a été manquée. Qui sait si elle se présentera à nouveau. C'est ce que nous ne pouvons qu'espérer, que préparer.


Jean-François Gava
Philosophe (Université libre de Bruxelles) et militant de VEGA (groupe parlementaire européen
GUE/NGL). Il a publié notamment Autonomie ou capital, 2011.

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