Recherche Science désespérément...

On pourrait penser que je n'aime pas Indochine ou Etienne de Crécy, mais c'est un peu plus compliqué...

C'est mon deuxième billet sur les histoires de concert-test : le premier était un peu taquin, celui-ci légèrement plus inquiet. 

On a entendu ce week-end divers satisfecits sur la réussite d'un concert test, qui est amené à produire une connaissance scientifique. Pourtant, si on observe le protocole, qu'on écoute les journalistes décrire ce qui sera conclu de ce concert dans une semaine, on est bien en peine de comprendre ce qui peut être mesuré par la mise en place de cet événement.

L'idée : on met 5000 personnes testées négatives par PCR dans un gros tas, et on les compare une semaine après à ceux qui ne se rencontrent pas ce soir-là (mais profitent du concert sur écran plat avec des chips et un bon fauteuil "spécial confinement" - on pourrait les appeler les couch spectateurs).


On ne contrôle pas pour le comportement quotidien : chacun a un travail où il rencontre plus ou moins de gens, des amis ou pas, une famille ou pas : on n'en sait rien. On ne sait donc pas du tout si les 5000 personnes ont un risque de rencontrer le virus dès le lendemain matin qui serait plus important que celui des couch spectateurs ...* 

Avec les tests PCR, on sait qu'il peut y avoir des faux-négatifs. En mars 2020, on avait une estimation entre 30 et 40% avec les PCR covid, puis ces discussions ont un peu disparu. Comme le nombre de cycles des tests a été beaucoup augmenté depuis l'été dernier, il semble qu'on ait aussi des faux positifs en large quantité, selon les endroits... en tout cas, pas d'homogénéité des contrôles ni aucune réflexion officielle sur les sur-sous-déterminations potentielles. 

De plus on ne connaît pas la prévalence attendue pour la population rassemblée, ni le statut sérologique des individus (soit ils ont été infectés il y a moins d'un an et leur protection est très bonne dans la grande majorité, soit ils ont été vaccinés et ont une petit protection encore très mal estimée : mais tout ça n'est apparemment pas demandé si on en croit France Info). En conséquence, on sait qu'il peut y avoir des gens infectés dans notre tas de 5000, malgré un PCR négatif, mais on n'a aucune fourchette d'estimation sérieuse de leur nombre.

On peut noter : personne ne dit si on a posé également des questions sur l’état de santé général, pour éviter l'entrée des symptomatiques faux-négatifs à la PCR (celui qui tousse mais dont le virus ne se promène pas dans le nez, par exemple). 

Et, on a pour l'instant pas de modèle fiable de transmission interindividuelle, même si on a quelques papiers pas inintéressants sur le thème (un exemple de juillet 2020, proposant une forme de démonstration crédible et logique, contrairement à l'"expérience" farfelue que je suis en train de décrire). 


Une fois qu'on a fait le concert, juste avant lequel on avait ajouté un prélèvement en auto-test juste à l'entrée, on compare l’état des deux populations par PCR à J7. 

Le mot "comparaison" est important ici, car il semble être le geste magique qui "fait science". On ne sait pas ce qu'on compare vraiment, puisqu'on n'a pas certaines variables de contrôle essentielles à l'analyse des données, mais ce n'est pas grave puisqu'aucune question scientifique n'est exprimée, et il n'y a pas d'hypothèses non plus. L'espoir est qu'on puisse "montrer qu'on peut retourner au concert l'esprit tranquille", a pu dire une journaliste sur France Info.

On peut supposer que si à J7 les gens sont négatifs, on criera joyeusement à la possibilité d'utiliser auto-tests et masques pour acheter la culture (la reprise de la consommation est la seconde priorité après la maîtrise du virus). On peut imaginer que ce sont les auto-tests, finalement, qui sont testés ici, ou plutôt leur possibilité d'usage à grande échelle. On peut imaginer en fait beaucoup de choses, c'est ce qui rend ce protocole très vendeur...

Mais mesurer la tranquillité d'esprit d'une foule de consommateurs, à ma connaissance, ne se fait pas avec les PCR : on suppose qu'en fait l'étude inclura principalement des sondages après la diffusion de "résultats encourageants" (qui ne voudront rien dire pour une personne qui étudie sincèrement et rationnellement la question, mais prendront un sens évident et non discutable une fois passés à la radio). Souvenons-nous que c'est la psychologie de la manipulation ("le nudge", incarnée par l'agence BVA ou "la communication pour la campagne de vaccination", incarnée par Mc Kinsey) qui est la branche scientifique la plus importante du moment pour mettre en place les politiques. Barbara Stiegler a su nous le signaler dès le début de l'année. 

Dans d'autres pays les rassemblements sont autorisés sans protocole ni reprise épidémique depuis quelques semaines. Mais comme l'étranger est très loin, et sûrement pas très différent de "nous", on évite absolument la circulation des connaissances : comment oser extrapoler une expérience naturelle qui a lieu outre-atlantique, ou les résultats chinois sus-cités, à notre population française, si originale et si unique ? 

On note (si on possède un an de stockage de mémoire) que la chute brutale des cas se fait presque au même moment que l'an dernier, signifiant par là que c'est plus probablement en septembre-octobre que "quelque chose" se passerait en termes de reprise épidémique, mais qu'on a quelques mois tranquilles. Entre temps on va pouvoir ré-ouvrir largement les frontières pour ... que le virus circule de nouveau allègrement, et si possible nous produisent encore un ou deux variants sympathiques d'ici l'automne. Tous les spécialistes signalent qu'il y a encore un bon potentiel de mutations désagréables chez ces virus fort créatifs, et que la vaccination de masse encourage largement ce beau processus vital qu'est la création de nouveauté. 

Finalement, c'est sans aucune retenue que "la Science" s'étale dans la société du spectacle, sous la forme de rituels de comptage aberrants, sauvages, mais assez joyeux puisqu'on peut s'étriper sur des chiffres mal compris, mal analysés, ou dévoyés, tout en se traitant de complotiste dès le moindre petit désaccord. C'est également l'occasion pour des êtres plutôt insignifiants au niveau intellectuel d'atteindre à leur quart d'heure de célébrité - acquis de haute lutte grâce à leur rhétorique agressive : on ne peut que se réjouir de cet usage post-moderne très distrayant de la quête de la Vérité !! 

(Et moi qui avait promis de ne pas être taquine !). 


Mais en parallèle, de grands anciens me rappellent que "la Science" se désintéresse beaucoup de ceux qui parlent en son nom et l'agitent comme un gri-gri protecteur sur les plateaux de télévision. Vieux principe de construction d'épreuves qui organisent la rencontre des idées et de la réalité perceptible, activité sociale protéiforme, multi-méthode, basée sur la curiosité, l'intuition et l'honnêteté intellectuelle, elle dépend trop de la démocratie pour respirer à son aise en ce moment. Mais ces deux consoeurs nous survivront et continueront à s'épanouir après toutes ces folies.

* Cette question se pose aussi lors de la lecture de l'évaluation de l'efficacité du vaccin par Pfizer, dont le premier travail présenté mesure deux variables aléatoires par une observation : "combien sont infectés au bout de n jours ?" pose en effet deux sous-questions : 1/ combien ont rencontré le virus dans une situation potentiellement infectante ? 2/ Combien parmi ceux qui ont rencontré le virus ont été infecté (avec / sans vaccin). C'est une grossière approximation que de conclure seulement sur la deuxième question en observant les données d'infection. Elle semble acceptable pour les conventions médicales contemporaines, mais pour des statisticiens plus classiques (généralistes) cette méthode ne constitue en aucun cas une démonstration d'efficacité si d'autres études ne complètent. 

 

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