bluejuliette
Directrice de Recherche au CNRS - économie et environnement
Abonné·e de Mediapart

27 Billets

1 Éditions

Billet de blog 31 août 2021

Egoïsme et bien commun

chroniques de l'absurdité - 1

bluejuliette
Directrice de Recherche au CNRS - économie et environnement
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La "une" de Libération des 28-29 août 2021 avait de quoi étonner les lecteurs par la mise en scène qui était proposée. On peut questionner la dimension morale, ainsi que la logique de la tension "intérêt public vs privé" sous-jacente dans ce titre.

En ombre chinoise, une silhouette et un titre :  "Anti-vax repentis. "J'ai été égoïste, se vacciner c'est du civisme""*. 

L'usage du mot "repenti" et le format de la déclaration n'est pas sans faire penser à la période stalinienne** où ont été inventés (et utilisé avec un peu d'abus) les procès où la confession des fautes était centrale (on y avouait "des pensées réactionnaires", dans la même discussion que de l'espionnage ou du sabotage). Dans les différentes purges d'obédience communiste - maoistes en particulier - l'auto-critique a également été une mise en scène importante du contrôle social. On peut se demander si c'est dans cette grande tradition que s'inscrit le journal "Libération" aujourd'hui. 

On peut s'intéresser également à formuler à l'envers "Repends-toi, anti-vax !", qui n'est pas sans rappeler l'appel à la pénitence lorsque "la fin des temps est venue" dans l'Etoile Mystérieuse***. On est dans le registre de la morale, et de la révélation du Vrai.

On peut remercier Libération pour cette clarification définitive sur ses cadres de pensée - que d'aucuns pourraient trouver fort éloignée de ses origines. A y regarder de près, cela fait quelques années qu'un virage étonnant a été pris, où la notion de "gauche" (si ce journal s'en "revendique" encore) se teinte de plus en plus d'obscurité réactionnaire et de violence de classe.  

On passera sur le mélange, qui sème confusion et ambiguité, autour du terme "anti-vax", qui n'est pas exactement "anti-pass" ni réellement non plus "non vacciné", mais tout cela n'a pas besoin de plus de clarté, puisqu'on désigne un groupe informel de mauvais citoyens. 

Ainsi, le civisme s'oppose à l'égoïsme.

L'intérêt individuel est de ne pas se faire injecter un produit X : il est ainsi sous-entendu que "le vaccin" (tous ces produits sont "le vaccin", quelle que soit leur mécanisme de fonctionnement) a toutes les caractéristiques fantasmées du vaccin parfait. Le point important qui définit le civisme est qu'il "protège les autres".

Or, on sait ce point et particulièrement discutable - ou d'effet réduit - puisque "ceux qui sont tout de même infectés" représente environ 1/3 (une des estimations actuelles assez crédible, proche du vaccin de la grippe). On sait que même J-F Delfraissy président du conseil scientifique se plaignait devant le Sénat de l'outil "pass" qui engendre, par négligence la fin des gestes barrière et par éparpillement des forces un frein à la vaccination des anciens. On en conclut que ce pass a un petit côté "passoire" : il permet de mélanger des infectés asymptomatiques (vaccinés) avec des non infectés pour sûr (non-vaccinés).

Pour la question "d'éviter les covid graves" on saura si c'est vrai quand on aura de nouveau les chiffres de mortalité en Ephad, le petit oubli de l'été sur les sites gouvernementaux. Ce n'est pas si net sur les données internationales : ça descend sans doute, mais rien de miraculeux, loin de là. 

Le point intéressant est la description de l'action qui rend "civique" à l'heure actuelle. Il s'agit de se faire injecter le produit "X" en échange de la récupération de plusieurs droits fondamentaux - l'accès au sport, aux loisirs, à la culture, à certains espaces de consommation et, de façon plus tragique pour certains, à leur emploi ou à l'ephad des parents. 

Si l'on en croit beaucoup d'interviews à la radio, de discussions privées, la plupart des vaccinés ne l'ont pas fait par "civisme" mais sous la contrainte d'être sinon exclus de la vie sociale. Certains le vivent assez mal, et une légère aigreur se ressent dans les discours, tout à fait assumée si on pose la question directement. Parler de "civisme", c'est tirer sur l'usage de ce terme : on est plutôt face à de l'obéissance, une grande vertu en République, mais qui se distingue très certainement du civisme, qui inclut un choix volontaire allant vers la "chose commune". On ne peut être civique que si on est convaincu qu'on agit pour le bien commun. 

Pour penser le bien commun, on peut avoir un cadre philosophique, mais aussi économique. Sera considéré comme bien commun un bien qu'il est coûteux pour chacun d'entretenir (ou de se réfréner d'utiliser) : on partage, et donc on se sacrifie un peu, on perd, pour que l'ensemble des gains pour la société augmentent. Pour que le bien commun "vaccination" devienne attractif, le gouvernement a choisi de transformer radicalement la matrice des coûts et des gains - ainsi il a mis un coût nul à la vaccination ("remboursé", quel que soit le prix imposé par Pfizer****) et une perte très élevée pour ceux qui ne s'y soumettent pas. Le gain collectif annoncé est (on n'en discutera pas ici) "le retour à la normale" - dont on commence à anticiper que ce gain ne sera pas forcément partagé entre tous. Si la CNIL s'inquiète que les listes des non-vaccinés soient consultables par la police, c'est qu'on peut se dire que l'idée d'exclure ces mauvais citoyens flotte dans l'imaginaire. De fait, le bien commun est en train de se transformer en un bien club, ce qui aura de quoi laisser songeurs nos descendants. 

Les subventions et interdictions mises en place ne seraient crédibles comme "bien commun" que si les torsions des matrices coût-gain étaient discutées par tous, ouvertement, et si on était en ce moment dans un contexte démocratique (à échelle micro : possibilité de discuter et faire circuler des connaissances ; à échelle institutionnelle : que les députés nous donnent la sensation de jouer le jeu de la discussion et considérent la diversité des points de vue scientifiques, à l'international). A commencer par la question de la hausse du taux de mutation et donc d'émergence de variants, possibles si on vaccine en période épidémique - dont j'ai déjà parlé - et qui change aussi la matrice de coûts et gains à venir. 

Finalement, le brouillage des discours autour des coûts et des gains - dire qu'être non-égoïste c'est ne rien dépenser et gagner beaucoup - prouve que personne ne s'accorde vraiment ni sur les bénéfices attendus, ni vraiment sur les coûts portés sur chacun, ou sur la communauté. C'est pourtant important puisque le calcul de bénéfice-risque doit rester individuel, et pour pouvoir l'estimer, il faut des informations intelligibles. Ainsi, en refusant de disputer ouvertement, et d'écouter avec sérieux les "cris des mécontents", qu'on semble capable de disqualifier mais pas de convaincre, les risques ne font qu'augmenter de perdre à la fois les gains sanitaires espérés, et la démocratie dont certains pensent qu'elle pourrait être en phase de dislocation. 

Si on parle sans cesse de la confusion des anti-vax, les moralisateurs (anti-anti-vax) ont l'air également de mélanger quelques concepts d'une façon si particulière, qu'ils deviennent même difficiles à discuter. 

* https://boutique.liberation.fr/collections/anciens-numeros/products/copie-28-et-29-aout-2021

** https://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2010-2-page-142.htm

*** http://hyperbate.fr/finsdumonde/2011/08/25/letoile-mysterieuse/

**** Ce qui est en soi étrange puisque les coûts d'investissement et de RetD devraient être pris en charge de façon plus importante au début de la mise sur le marché, mais être finalement remboursés dans le temps : le prix marginal de la dose devrait donc diminuer dans le temps - c'est donc bien un système de rente de consommateurs captifs, et non une relation marchande équilibrée qu'on voit entre les Etats et les grandes companies du vaccin. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Défense
Néonazis dans l’armée : l’insupportable laisser-faire du ministère
Un militaire néonazi, dont le cas avait été évoqué il y a huit mois par Mediapart, a été interpellé en novembre par des douaniers. L’armée, elle, ne l’avait sanctionné que de vingt jours d’arrêts. Ce cas pose une nouvelle fois la question de la grande tolérance de l’institution vis-à-vis de militaires fascinés par le Troisième Reich. D'autant que Mediapart a encore découvert de nouveaux cas. Une enquête à lire et à regarder.
par Sébastien Bourdon et Matthieu Suc
Journal
Dans l’Essonne, un « harcèlement discriminatoire » par amendes interposées
Au printemps 2020, trente-deux habitants d’Epinay-sous-Sénart ont reçu des dizaines de contraventions pour des sorties injustifiées pendant le confinement. Affirmant avoir été verbalisés à distance par la police municipale, une pratique illégale, ils ont saisi le Défenseur des droits.
par Camille Polloni et David Perrotin
Journal — Gauche(s)
Union des gauches : Hidalgo et Montebourg tentent de rebattre les cartes
La socialiste et le partisan de la Remontada ont appelé, dans la journée, à une candidature commune à gauche pour la présidentielle, en offrant de se retirer. Les pressions en faveur de l’union ainsi que les mauvais sondages expliquent aussi ce retournement. 
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal — Droite
À droite, mais à quel point ? Valérie Pécresse sommée de placer le curseur
La candidate LR à l’élection présidentielle est confrontée à une double injonction : retenir les électeurs d’Éric Ciotti, tentés par un basculement à l’extrême droite, sans rebuter pour de bon la droite « modérée » qu’embrasse Emmanuel Macron. Le premier défi de sa campagne. Et le principal ?
par Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Au secours ! le distanciel revient…
Le spectre du distanciel hante l'Europe... Mais en a-t-on dressé le bilan ? Les voix des « experts » (en technologies numériques, plutôt qu'en pédagogie) continuent de se faire bruyamment entendre, peut-être pour couvrir la parole des enseignant-e-s... et des élèves.
par Julien Cueille
Billet de blog
Dépense moyenne par élève et étudiant : quand un élève en « vaut » deux
Les choix de dépense publique illustrent une politique : on dépense pour un.e élève de classe prépa plus que pour une écolière et un collégien réunis. Vous avez dit « égalité des chances » ?
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
On nous parle d'école et de crayons. Nous répondons par Écoles et Crayons
Beaucoup méconnaissent l’enseignement professionnel sous statut scolaire. Ils en sont encore à l’image d’Epinal de l’école où l’élève est assis devant son bureau, un crayon à la main. En cette semaine des Lycées professionnels, Philippe Lachamp, professeur de productique en erea, nous fait partager sa passion et ses craintes pour son métier de Professeur de Lycée Professionnel.
par Nasr Lakhsassi
Billet de blog
Abolir les mythes du capital
Ces derniers jours au sein de l'Éducation Nationale sont à l'image des précédents, mais aussi à celle du reste de la société. En continuant de subir et de croire aux mythes qui nous sont servis nous nous transformons inexorablement en monstres prêts à accepter le pire. Que pouvons-nous faire pour retrouver la puissance et l'humanité perdues ?
par Jadran Svrdlin