L'antifascisme, c'est fini ?

Ouf ! Le Pen a perdu, Macron a gagné, la France restera une démocratie. Champagne ! Les citoyen.ne.s bien comme il faut se reposent déjà dans le sommeil du juste, fièr.e.s d'avoir gagné cette fois encore, d'avoir fait rempart face au fascisme, d'avoir convaincu les gauchos récalcitrants de faire de même. Cette fois encore, c'est passé. Alors, l'antifascisme, c'est fini jusqu'à 2022 ?

Cette élection, faute de remplir la France d'espoir, aura au moins eu un mérite : tous les médias, tou.te.s les responsables politiques et tous les braves gens raisonnables ont semble-t-il pris conscience subitement de ce qu'incarnait le FN, et que le fascisme se trouvait désormais au portes du pouvoir. Prise de conscience inespérée tant chacun ne semblait que très modérément préoccupé par le danger fasciste jusqu'au 22 avril. Alors chèr.e.s camarades, nous comptons sur vous dès aujourd'hui pour faire en sorte que le fascisme ne progresse plus. Car il progresse, et pas seulement quand les gens mettent un bulletin Marine Le Pen dans une urne.

L'histoire ne dit pas si Deadpool a voté Macron. L'histoire ne dit pas si Deadpool a voté Macron.

Le racisme et l'islamophobie progressent quand des responsables UMP/LR exaltent l'identité nationale et s'approprient les thématiques de l'extrême-droite. Quand Fillon, en meeting, parle de "racisme anti-français" pendant son discours sur le culte musulman. Quand Sarkozy exige que chaque français.e abandonne son arbre généalogique et tienne Vercingétorix pour son illustre ancêtre. Quand Estrosi estime que des "cinquièmes colonnes islamofascistes" déclarent une "troisième guerre mondiale" à la civilisation judéo-chrétienne menacée. Quand Fillon, encore lui, déclare tranquillement que la colonisation était un "partage de culture" et veut qu'on enseigne à l'école son roman national révisioniste. Mais aussi quand Valls ministre de l’intérieur stigmatise la population Rom, ou quand Valls premier ministre déclare que "Marianne n'est pas voilée car elle est libre" car il s'en faut de beaucoup que le racisme et l'islamophobie s'arrêtent aux portes de la gauche.

En France, les chances d'obtenir un travail sont 30% plus faible quand on n'est pas considéré.e "de souche", mais on a environ 4 fois plus de "chances" d'être contrôlé.e par la police (rapport de risque global calculé à partir des tableaux p. 29 et 30).

L’islamophobie et le racisme sont quotidiens, et sont loin d’être l’apanage du Front National. 

L'homophobie, le sexisme et toutes les discriminations liées au genre progressent quand la manif pour tous rentre à l'UMP par le biais de Sens Commun et que Pécresse, fraîchement élue en Île de France, reçoit et subventionne son émanation scolaire Espérance Banlieue. Le sexisme progresse quand Baylet contraint par la violence son assistante parlementaire à démissionner, quand Baupin harcèle et agresse sexuellement à l'Assemblée Nationale, quand Sapin trouve "potache" de faire claquer la culotte d'une journaliste.

En France, plus de 200 femmes subissent une tentative de viol chaque jour, une femme est tuée par son conjoint ou ex-conjoint tous les 2,5 jours et un tiers des hommes homosexuels tentent de se suicider avant 20 ans.

Les discriminations liées au genre sont quotidiennes, et sont loin d’être l’apanage du Front National.

La démocratie recule quand Valls, Copé, Juppé, Fillon, Le Maire et Macron prévoient de légiférer par ordonnance, comme si le 49.3 ne suffisait plus. Mention spéciale à notre nouveau président, puisque c'est une version accentuée de la loi ayant cristallisé la contestation sociale du quiquennat précédent que le sauveur de la République veut faire passer par ordonnance.

La démocratie recule quand les temps de paroles des candidats à l'élection présidentielle dans les médias sont régis de manière toujours plus inégalitaire. Médias dont il n'est pas inutile de rappeler que la quasi-totalité est détenue par un petit groupe de personnes socialement et politiquement homogène (le film Les nouveaux chiens de garde est très instructif à ce sujet).

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La démocratie recule quand les citoyens sont privés de tout contrôle en temps réel sur l'activité des élus et du gouvernement, qu'on ne leur laisse que le vote comme outil légitime de contestation, et que cette contestation est systématiquement empêchée par le chantage au front républicain.

Le recul de la démocratie est quotidien, et est loin d’être l’apanage du Front National.

L'autoritarisme progresse quand on parle de présumer la légitime défense des policiers qui blessent ou qui tuent dans l’exercice de leurs fonctions. Or, cette présomption aujourd'hui réclamée dans la loi a déjà largement lieu en pratique, si bien que les victimes de violences policières sont automatiquement frappées de suspicion -en particulier lorsqu'elles ont un look, un faciès et/ou un lieu d'habitation jugés louches par l'honnête citoyen.ne. L'autoritarisme progresse quand le 16 décembre 2016, un policier reconnu coupable d'avoir "volontairement commis des violences ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente" (il a éborgné un manifestant en tirant au flashball) écope de 15 mois de sursis et 18 mois d'interdiction de port d'arme, alors qu'un jeune sans-papiers est condamné à 3 mois fermes pour avoir volé un fromage le même jour. Quand Ciotti qualifie de "pseudo-violences policières" l'insertion d'une matraque dans l'anus de Théo L. causant une plaie de 10cm de profondeur.

L'autoritarisme progresse quand le traitement médiatique des manifestations laisse croire que les affrontements ont eu lieu à coups de cocktails molotov contre gaz lacrymogènes. Le 1er mai dernier, on a entendu parler de 6 policiers blessés et de 5 manifestant.e.s interpelé.e.s alors qu'au moins 124 manifestant.e.s ont été blessé.e.s sans qu'on juge bon d'en parler.

Ceci s'est passé le 1er mai 2017, mais BFM a oublié d'en parler Ceci s'est passé le 1er mai 2017, mais BFM a oublié d'en parler

L'autoritarisme progresse quand vous refusez d'imaginer que le traitement infligé à certaines populations puisse-t-être si différent de celui qui vous est réservé.

Ali Alexis a été blessé par la BAC © Desarmons les

 

Yann Zoldan aussi © Desarmons les

En France, une personne -souvent racisée- trouve la mort chaque mois lors d'une opération policière dans l'indifférence générale (liste non-exhaustive pour 2017 : le 5 janvier, le 26 mars, le 30 mars, le 30 avril, le 06 mai). Alors oui, la légitime défense est invoquée et souvent retenue, mais la version des familles des victimes diffère presque toujours de celle des policiers. Si vous écoutez les témoignages ci-dessus, vous aurez peut-être un peu plus de mal à croire que tous les policiers coupables sont toujours condamnés.

L'autoritarisme est quotidien, et est loin d’être l’apanage du Front National.

Et pourquoi Curtis fuyait. Et pourquoi Curtis fuyait.

Le fascisme progresse quand nous prenons l'habitude de sacrifier toujours plus la liberté à la sécurité, ou à l'illusion de la sécurité. Quand l'état d'urgence devient normal, quand Valls veut le prolonger jusqu'à ce que Daesh soit détruit. Quand on accepte, pour se rassurer, que des personnes soient assignées à résidence plus d'un an sans aucun jugement. Pour rappel, les fiches S sont un outil de travail interne des renseignements qu'ils utilisent pour signaler un profil potentiellement dangereux. Une fiche S n'a aucune valeur juridique, son établissement n'est soumis à aucune règle en dehors de l'intuition des policiers. Faut-il décrire les conséquences psychologiques, les conséquences sur l'emploi, sur la vie sociale d'une assignation à résidence prolongée ? Que dire alors de la proposition de Ciotti et Wauquiez -rejoints par Sarkozy et Copé puis par Fillon- d'interner les "djihadistes présumés" sur la base de ces fiches (on n'oublie pas Le Maire qui veut les expulser si ils sont étrangers) ? Pour bien se persuader de l'intérêt de ne pas condamner les gens sans jugement, on peut examiner le cas de Mickaël L. qui, suspecté d'appartenir à un "réseau terroriste et salafiste", a fait l'objet d'une fiche S et donc d'une assignation à résidence alors qu'il est...catholique.

L'état d'urgence est aussi régulièrement utilisé pour restreindre le droit de manifester et le droit à l'information. Cela fait plus d'un an qu'aucun argument factuel ne permet plus de prétendre que l'état d'urgence renforce notre sécurité. Quand la peur conduit à l'accepter tout de même et à sacrifier la liberté des autres, le fascisme progresse.

La montée du fascisme est quotidienne, et est loin d’être l’apanage du Front National.

La montée de l'extrême-droite dans les urnes n’est que le reflet du monde dans lequel nous vivions avant l'élection, et dans lequel nous vivons toujours. Tant que nous ne nous insurgerons pas massivement contre ces pratiques, tant que nous ne lutterons pas tous les jours pour les empêcher, tant que nous resterons obnubilés par le Front National sans voir ce qui se passe sous nos yeux, le fascisme progressera. Et en 2022, il sera trop tard pour s'en souvenir et appeler au front républicain.

Au travail.

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