Les Centres Dramatiques exigent une politique respectueuse des personnes réfugiées

Une déclaration commune des Directeurs.trices de Centres Dramatiques Nationaux, portée par Robin Renucci, en réponse à Madame la Ministre de la Culture.

La discussion préparatoire a échoué :

Le président Macron, qui avait pourtant fait l’éloge du sens de l’hospitalité d’Angela Merkel lors de la campagne présidentielle, mène avec le soutien de son gouvernement, « une politique migratoire d’une dureté « sans précédent », digne du Front national, à l’encontre des migrants. » selon le pourtant conservateur Washington Post cité par Mediapart.

Le site Migreurop rend compte des mêmes maltraitances graves qui vont en s’accentuant depuis le 22 juillet 2016 : « répression toujours plus affirmée où les « évacuations avec mises à l’abri » ont laissé place aux rafles et déportations par avion. »

Tous les signaux de la Société Civile sont au rouge, ainsi qu’en provenance de l’ONU, dont le « Comité contre la torture a rendu, vendredi 13 mai 2016 à Genève, une série d'observations dans lesquelles sont passés au crible la multiplication des perquisitions, l'accueil des migrants ou encore des cas de décès liés aux violences policières»

En septembre dernier, c’est pour sa politique sécuritaire globale que la France a été mise en garde par l’ONU, dont les rapporteurs sont « inquiets des restrictions aux libertés. »

La justice peine à maintenir effectifs les droits des sans-papiers précaires, tenue d’annuler leur exclusion du bénéfice des réductions tarifaires dans les transports décidée par le STIF (désormais « Ile de France Mobilités »). Une sorte de fédération des associations de soutien commence à apparaître qui témoigne du scandale d’État et le dénonce.

Le 13 février 2018, la CFDA publie un rapport qui démontre que les « multiples dysfonctionnements qui caractérisent la procédure d’asile […] sont dus à l’inadaptation des pratiques administratives ainsi qu’à une gestion de l’urgence qui a contribué à rendre opaque et incompréhensible le dispositif procédural et d’accueil des personnes. »

« Le 21 février prochain, le gouvernement présente en conseil des ministres un « projet de loi pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif ». Cette nouvelle réforme de la loi sur l’asile ne comporte aucun élément relatif à l’amélioration des délais d’enregistrement et de l’accès aux droits. Elle multiplie les chausse-trappes pour dissuader les demandes et recourir à des procédures expéditives. »

« Il est temps de prendre la mesure des dommages qu’entraîne cette procédure inéquitable (entre les États membres de l’UE) pour les candidats à l’asile. »

Les syndicats CGT-OFPRA et ASYL annoncent à ce propos un « préavis de grève reconductible » à partir du 21 février 2018, appuyé notamment sur ce texte :« "On porte atteinte au droit d’asile en faisant passer les demandeurs pour de potentiels fraudeurs !" ».

Le droit n’est plus respecté en France :

«  La politique du tout enfermement des personnes étrangères en rétention menée par le gouvernement, en particulier depuis la circulaire Collomb du 20 novembre 2017, conduit à multiplier les violations de leurs droits fondamentaux. Des personnes sont jugées par visioconférence en toute illégalité au cœur même des centres de rétention. Une pratique qui préfigure le projet de loi présenté le 11 janvier. »

«Plus de vingt associations saisissent le juge des référés du Conseil d’Etat contre la circulaire du 12 décembre organisant le tri des personnes étrangères dans les centres d’hébergement. »

Quand il s’applique, le droit devient parfois contraire au principe constitutionnel de fraternité, fondateur en France, en condamnant le secours à des personnes en danger, de façon réitérée.

Il y a deux mois, en novembre 2017, lors de l’Assemblée Générale des Nations Unies, réunie en sa 72° session, le CICR a déclaré :

« Lorsque des personnes sont effectivement déplacées, il faut faire beaucoup plus aussi pour aider non seulement ces personnes mais celles qui les accueillent.

Les personnes déplacées ont besoin de protection, d’assistance et de solutions durables, autant de formes de soutien qui doivent être adaptées à leurs besoins spécifiques.

Ceci doit être une priorité collective. »

Dans ce contexte, la ministre de la Culture a pris une position contrastée aux Biennales Internationales du Spectacle de Nantes :

« Françoise Nyssen a aussi lancé un appel en faveur de l’accueil culturel des migrants : «Offrons aux migrants un accueil digne de ce nom. Le monde culturel a le devoir d’agir

Et la ministre d’inciter les acteurs du milieu à «rappeler à ces personnes que le rêve existe […] en leur réservant une place pour assister à vos spectacles […] en leur proposant un atelier de théâtre, de cirque, de danse. En mettant entre leurs mains un micro ou un instrument de musique ».

Cette position contrastée ne laisse pas d’interroger, quand la figure des réfugiés est présentée sur le site officiel pour questionner l’exil : comment un même gouvernement peut-il poursuivre de pareilles ignonomies en présentant simultanément un comportement légitime ? La culture doit-elle constituer uniquement un reflet valorisant de l’action de la France, ou cette dernière peut-elle se regarder dans le miroir de sa culture sans sonner terriblement faux ?

La question se pose de surcroît dans le cadre international de la Déclaration de New York pour les Réfugiés et les Migrants du 19 septembre 2016 adoptée par la France qui «  réaffirme l'importance du régime international applicable aux réfugiés et traduit l'engagement des États Membres [de l’Assemblée Générale des Nations Unies] à renforcer et améliorer les mécanismes de protection des migrants.

Elle ouvre la voie à l'adoption de deux nouveaux traités mondiaux en 2018 :

• le Pacte mondial sur les réfugiés

• le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. »

La Déclaration de New-York a été adoptée à l’unanimité par les 193 membres de l’ONU, mais dont, le 2 décembre, les Etats-Unis se sont retirés.

C’est dans ce contexte profondément tragique aux sens classique et moderne, et international à la fois, que de nombreux Directeurs de Centres Dramatiques Nationaux ont décidé de répondre à la Ministre.

Voici leur déclaration commune, portée par Robin Renucci :

Cette réponse actée pose l’urgence d’un repositionnement gouvernemental unifié engagé dans la protection et la promotion des Droits Humains Universels.

Madame la ministre de la Culture,

 Vous avez convié certain.e.s d’entre nous à la fin de l’automne à un dîner pour parler de nos différentes actions auprès des exilé.e.s qui cherchent actuellement refuge en France.

Nous vous avons proposé alors d’organiser une commission dont nous étions prêt.e.s à prendre la charge, afin d’établir un dialogue avec le ministère de l’Intérieur. Nous avons insisté sur la nécessité et l’urgence d’ouvrir ce dialogue entre les artistes, les acteur.trice.s culturel.le.s et le ministère de l’Intérieur, dialogue sans lequel tous nos efforts, tout notre travail en direction des milliers d’éxilé.e.s restent une goutte d’eau dans l’océan des violences qu’ils et elles subissent aujourd’hui sur notre territoire, dans cette France qui pour elles et eux représentait pourtant la patrie des droits de l’homme, une terre d’asile et de refuge, et qui n’est plus aujourd’hui, pour ces femmes, ces enfants et ces hommes, qu’un endroit de violence et de rejet.

Notre demande est restée lettre morte.

Vous avez lancé récemment un appel au milieu culturel et artistique à faciliter aux éxilé.e.s l’accès à la culture, à développer des ateliers artistiques avec elles et eux, pour les aider à patienter le long des files d’attentes administratives.

Madame la ministre, sachez que voici des mois, des années, que nous menons ces actions, que nous faisons, nous, artistes, acteurs et actrices culturelles, tout ce qui est en notre pouvoir pour soulager la misère, l’impact des violences subies, à tous les endroits où nous pouvons agir, que ce soit en tant que directeur.trice.s de structures culturelles, de lieux de création, que ce soit en tant qu’artistes. Quels que soient nos moyens, nous sommes des milliers en France à tenter d’agir avec d’autres citoyen.e.s et des associations qui luttent quotidiennement, pour aider, soutenir, accompagner ces vies blessées, ces parcours meurtris, ces frères et sœurs humaines qui ont tout perdu, tout laissé derrière eux, non pas pour « profiter » des « pavés dorés » de notre République, mais par nécessité vitale. On ne quitte pas son pays, ceux qu’on aime, son histoire et sa vie, par envie de confort, mais parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Nous ne menons pas ces actions parce que nous sommes artistes et gens de culture, nous le faisons, Madame la ministre, parce que nous sommes avant tout des citoyen.ne.s, qui, comme des milliers d’autres citoyen.ne.s, de tous bords, de tous milieux, voient en ces exilé.e.s des frères et sœurs humains en souffrance. Nous le faisons en ayant chaque jour un peu plus honte de notre pays, de la façon dont ce pays que nous aimons et dont nous défendons avec fierté et force l’expression culturelle, trahit ses engagements, sa devise et son histoire, ampute son avenir. Nous le faisons en ressentant de la honte devant l’étonnement et le désespoir de ces femmes et hommes qui ne parviennent pas à comprendre que ce soit ça, la France, un pays où on fait la chasse aux éxilé.e.s, aux réfugié.e.s, où on brutalise des enfants, où on use de la matraque contre eux, où on détruit les pauvres tentes dans lesquelles se réfugient des familles, ces tentes posées au milieu de l’hiver glacé sur l’asphalte de nos grandes villes, au milieu de nos illuminations de Noël.

On ne mène pas un atelier de théâtre, de danse, d’art plastique, d’écriture, de vidéo, avec des enfants en exil pour ensuite les remettre dehors dans le froid sans se soucier de ce qu’ils mangeront le soir et s’ils dormiront dans la rue. On n’accueille pas des femmes et des

hommes à un spectacle ou à un film pour ensuite les mettre à la porte sans se soucier de la faim et de la peur qui les tenaillent. On ne monte pas une chorale avec des femmes et des enfants pendant des mois pour ensuite leur tourner le dos quand ils reçoivent contre toute attente une injonction de reconduite à la frontière, vers la prison, la faim, les tortures, le viol ou une mort certaine.

Non, Madame la ministre, on ne fait pas du théâtre ou de la musique avec des femmes, des enfants et des hommes dans cette situation, en se contentant de leur apporter un peu de la « culture française ». Et, non, Madame la ministre, on ne leur ouvre pas les portes de notre culture. Ce sont des rencontres, des échanges permanents, d’une richesse et d’une complexité infinie, qui nous bousculent autant qu’eux alors. C’est magnifique, puissant et fragile. Et dans cette rencontre, comme dans toutes formes d’art véritable, ce qu’on rencontre avant tout c’est l’humain. Chaque personne que nous rencontrons ainsi est une personne avec sa vie, son parcours, sa richesse, ses blessures, et pas un numéro ou une statistique. Chaque personne rencontrée alors devient un frère ou une sœur, et cela nous engage humainement.

Un frère ou une sœur, et encore d’avantage un enfant, on ne le laisse pas à la rue une fois la rencontre faite. On ne le laisse pas se débrouiller seul.e devant des policiers qui chargent, qui gazent, devant des circulaires qui font la chasse à l’homme. Non ! On l’aide comme on peut, on l’accompagne, on l’héberge, on lui ouvre nos théâtres, nos salles de répétition, nos maisons, pour le ou la protéger de la rue et de ses violences, on évite les contrôles de police avec lui ou elle, on le fait ou la fait changer de domicile en pleine nuit quand on sait qu’il va y avoir une descente de police, on monte des dossiers, des recours, on le ou la cache, on l’aide à circuler, à trouver de quoi manger. On noue des solidarités, avec tel.le policier.e qui vous prévient anonymement qu’un tel va être arrêté, avec tel.le enseignant.e qui fait l’impossible pour empêcher qu’un enfant soit retiré de son école, qui passe son temps libre à donner bénévolement des cours de français, avec telle famille qui va accueillir chez elle un mineur isolé sans papier et tenter de l’accompagner dans la jungle administrative actuelle, avec tel médecin, qui va soigner sans rien demander en retour, et surtout pas les « papiers ».

Aujourd’hui il ne s’agit pas de faire des ateliers de théâtre ou de dessin. Aujourd’hui, Madame la ministre, nous luttons contre les pouvoirs publics, contre les injonctions et les blocages kafkaïens des administrations, contre les contrôles, contre les refus de protection des mineur.e.s, contre les violences policières.

Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans l’obligation morale de désobéir pour compenser l’indignité d’une politique migratoire parmi les plus inhumaines de notre histoire contemporaine.

Aujourd’hui, nous sommes, nous, artistes, acteurs et actrices du monde de la culture, en lutte et en résistance contre l’état français, par solidarité humaine, par fierté d’être de ce pays, non pas de la France qui rejette et pourchasse, violente et opprime les plus démuni.e.s, les plus pauvres, celles et ceux qui demandent aide et assistance, mais la France terre d’asile, la France pays des droits humains, la France telle que l’ont imaginée ces milliers d’éxilé.e.s, ces milliers de personnes fuyant la violence sous toutes ses formes et qui trouvent ici une violence qu’ils ne comprennent pas et qui les terrorise. Nous le faisons aussi parce que l’histoire nous jugera et que le jugement de nos enfants et de nos petits enfants sera terrible si nous ne faisons rien.

Aujourd’hui nous sommes devenus, par la force des choses, coupables de délit de solidarité, nous sommes passibles de sanctions pour aider, soutenir, de toutes les manières possibles, des gens en souffrance qui sont pourchassés de manière inique par l’État français.

Aujourd’hui, donc, Madame la ministre, nous nous dénonçons.

Votre appel au milieu de la culture et de l’art nous permet de nous avancer à la lumière et d’affirmer haut et clair ce que nous faisons aujourd’hui. Nous sommes fier.e.s et heureux.ses de vous compter parmi nous, comme résistante à la violence actuelle instaurée par l’état, car nous comptons sur vous pour aller au bout de la logique de votre appel.

Ainsi nous vous invitons à nous prêter main forte en exigeant l’ouverture d’un réel dialogue avec le ministère de l’intérieur, d’exiger que ses circulaires ne viennent pas détruire tout ce que nous tentons de mener jour après jour, d’exiger au contraire que tous les moyens soient mis en place pour soutenir l’effort des citoyens et citoyennes qui chaque jour partout dans ce pays œuvrent pour tenter de suppléer avec leurs faibles moyens aux manquements criminels de l’État.

Nous demandons à l’état d’ouvrir un véritable dialogue avec la société civile, avec toutes celles et tous ceux qui œuvrent auprès des réfugié.e.s dans notre pays, pour réfléchir et mettre en œuvre concrètement des solutions d’accueil.

Nous en appelons à un réveil de la conscience de celles et ceux qui ont été élu.e.s par le peuple face à ce drame humain et sociétal que l’ Etat orchestre à l’intérieur de ses frontières. Nous vous appelons à soutenir nos actions en permettant qu’elles ne soient pas annihilées par des contre-mesures de répression d’État et à peser de tout votre poids pour cela.

Si notre appel n’est pas entendu, Madame la ministre, sachez que nous poursuivrons notre action et que nous déclarons à présent nous rendre coupables de délit de solidarité.

 

Premièr.e.s signataires :

David Bobée, metteur en scène, directeur du Centre Dramatique National de Normandie Rouen

Irina brook, metteuse en scène, directrice du Théâtre National de Nice

Elisabeth Chailloux, comédienne, metteuse en scène, directrice du Théâtre des Quartiers d’Ivry / Centre Dramatique National du Val-de-Marne

Célie Pauthe, metteure en scène, directrice du Centre dramatique national Besançon Franche-Comté

Carole Thibaut, autrice, metteuse en scène, directrice du Centre Dramatique National de Montluçon – Région Rhône-Alpes – Auvergne

Robin Renucci, comédien, metteur en scène, directeur des Tréteaux de France, Centre Dramatique National

 

Vous pouvez ajouter votre signature à cet appel en prenant contact avec :

Frédéric Perouchine

Secrétaire général

ACCN / Association des Centres chorégraphiques nationaux

ACDN / Association des Centres dramatiques nationaux

A-CDCN / Association des Centres de développement chorégraphique nationaux

12-14 rue Léchevin 75011 Paris

+33 (0)6 63 17 49 51

perouchinef@gmail.com

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