Dérive Systémique : Prendre soin de la jeunesse et des générations

Ce commentaire n'ayant pas pu être envoyé de par sa taille excessive, je le publie donc ici ;

il est en lien avec l'article de Jolémanique qu'il devait compléter :

http://blogs.mediapart.fr/blog/jolemanique/180814/derive-societale-l-infantilisation-des-adultes-la-puerilisation-des-enfants-la-destruction-des-rapp

18 août 2014 |  Par jolemanique

« Bonjour Jolémanique,

J'approuve votre souci de diffuser des recherches autour de la protection de l'enfance.

S'agissant de ce billet, je me permets de le compléter car cette conférence ne donne aucun lien pour poursuivre vers Bernard Stiegler et ses ouvrages alors que, par souci de respect de vos sources, vous avez noté le lien vers un site qui évoque simplement l'interview :

je  propose donc ci-dessous un extrait du livre « Prendre soin de la jeunesse et des générations » où Bernard Stiegler aborde cette problématique, et éventuellement :

Aller plus loin ?   http://arsindustrialis.org/category/tags/enfance

Bien à vous »

 

LA DESTRUCTION DE L'APPAREIL PSYCHIQUE JUVÉNILE

(…) [1] L'adulte transmet à l'enfant qu'il éduque la capacité de l'intérioriser [la condition d’accès au surmoi], et dont le nom ordinaire est la loi : en s'identifiant à l'adulte, l'enfant s'identifie à ce à quoi cet adulte s'est lui-même identifié à travers ses éducateurs, qui en ont fait de même, et ce, de générations en générations - ce processus d'identification étant ainsi ce qui à la fois distingue et relie les générations.

Or, c'est ce processus que l'industrie culturelle détourne en détournant et en captant l'attention des jeunes consciences en vue d'en faire «du» temps de «cerveaux disponibles», c'est-à-dire dociles aux injonctions de consommer, mais s'en trouvant de plus en plus souvent frappés de troubles de l'attention généralement accompagnés d'hyperactivité, comme je vais y revenir aux chapitres 4 et 5.

La chaîne de télévision Canal J, avec sa campagne publicitaire scandaleuse, revendique sans la moindre vergogne cet état de fait : mettant en scène par deux affiches un père et un grand-père, c'est-à-dire des adultes, représentants de la majorité, l'un devant son enfant, l'autre devant son petit-enfant, c'est-à-dire devant des mineurs qu'ils sont en responsabilité de conduire à leur majorité, la chaîne de télévision pour mineurs («J», qui désigne par ce logo la tranche qu'elle traite en tant que masse de jeunes «cerveaux disponibles») ridiculise le père et le grand-père - c'est-à-dire leur dénie toute responsabilité.

Il n'y a aucun hasard ici à ce que ni la mère ni la  grand-mère ne soient visées. Il s'agit d'utiliser tous les clichés pour court-circuiter l'autorité parentale, et parmi ces clichés, le père représente la répression. Un blog soulignait très justement comment ce cliché est installé pour être tourné en dérision : le père et le grand-père cherchant à faire rire leurs enfants sont infantilisés par ce retournement des valeurs [qui] est une pratique habituelle dans la publicité [et] permet de brouiller les repères, dynamiter les hiérarchies, détruire la culture et l'éducation.

 

Affiche du site cité par la note : http://blogantipub.wordpress.com/2007/06/15/eduquer-soit-meme-ses-enfants-cest-nul/

La morale de ces deux affiches, qui y est imprimée en toutes lettres, est que « nos enfants méritent mieux que ça» - ça désignant ici le père et le grand-père.

(…)

4. Ce que ça fait rire. Construction et destruction de l'appareil psychique [2]

C'est en tant qu'un tel agencement des différents types de rétentions – conscientes, préconscientes ou inconscientes – ayant été vécues par la conscience, ou ayant été héritées par elles sans qu'elle les ait jamais vécues, que le moi et le ça forment le système qui constitue l'appareil psychique et où le moi est la partie du ça qui a été modifiée sous l'influence directe du monde extérieur par l'intermédiaire du Pcs-Cs [du préconscient-conscient] [...] Il s'efforce [...] de mettre en vigueur l'influence du monde extérieur sur le ça et ses desseins, et cherche à mettre le principe de réalité à la place du principe de plaisir qui règne sans limitation dans le ça *.

* S. Freud, Essais de psychanalyse, « Le moi et le ça », op. cit.,
p. 263.

Lorsque, pour faire rire leurs enfants ou leurs petits-enfants, ils «font le clown », comme on dit, devant ces enfants encore largement  dépourvus du principe de réalité, et en cela mineurs devant la loi, au nom de la loi, et juridiquement non responsables, un père ou un grand-père s'adressent à leur inconscient par le biais de «farces et facéties », c'est-à-dire aussi à travers le ça en tant qu'il relie l'inconscient au moi.[3]

Du même coup, ils s'adressent à leur désir - lequel n'est pas simplement le principe de plaisir, mais la façon dont celui-ci s'inscrit dans le réel aussi bien que dans le symbolique précisément par l'intermédiaire des ascendants, et ici, en sollicitant le rire, c'est-à-dire en s'adressant à l'inconscient dont Freud nous enseigne qu'il est ce qui s'exprime à travers ce rire, et en cela, selon une voie qui n'est pas simplement celle de l'autorité répressive, ni celle du principe de réalité, mais celle de l'autorité compréhensive et pour tout dire complice : l'autorité de la fantaisie (qui est le fruit de l'imagination, phantasia) – et dont « la langue onirique des mythes» fait partie. Le rire est un élément essentiel de  construction de l'appareil psychique, qu'il soit produit socialement, comme dans le cas des rites et des fêtes, ou intimement, comme dans la relation de jeu entre parent et enfant.

Dans ce cas, appelons cela, c'est-à-dire ça, l'autorité de la tendresse. Ce que les affiches de Canal J et le commanditaire de cette campagne publicitaire veulent liquider, c'est ce complexe de la tendresse qui trouve ses sources dans l'inconscient, c'est cette complicité, tout aussi bien, et en tant qu'elle est une co-implication des générations dans leur désir c'est finalement le ça lui-même qu'il s'agit ainsi de contrôler, c'est-à-dire de court-circuiter, et en quelque sorte de sur-censurer.

Il s'agit de substituer au surmoi transgénérationnel, par lequel on accède au ça (et à quoi Marcuse, dès 1955, voyait avec la télévision se substituer un « surmoi automatique »), un contrôle attentionnel qui n'engendre en réalité que zapping, perte de toute autorité, et finalement perte d'individuation généralisée, aussi bien au plan psychique qu'au plan social, provoquant du même coup des surgissements intempestifs et parfois extrêmement violents du ça sur-censuré – par exemple à travers des délits et crimes de mineurs, que l'on croit à tort pouvoir contenir par une répression mécanique, c'est-à-dire dénuée de toute autorité symbolique.

Autrement dit, en détournant l'identification primaire, et en captant du même coup l'attention des jeunes consciences, ce que fait Canal J, et ce que font plus généralement les exploitants du temps des cerveaux juvéniles, adultes ou séniles disponibles, c'est-à-dire irresponsabilisés, et consignés dans une situation structurelle de minorité, consiste à détruire purement et simplement l'appareil psychique en tant qu'il résiste à l'hégémonie du principe de plaisir, et ce, parce qu'il ne se réduit pas à la conscience ou au moi, mais se trouve inscrit dans un processus d'individuation psychique et collective où l'attention, qui est à la fois psychique et sociale, ne se forme que comme relation entre les générations.

«Capter l'attention des jeunes consciences» veut dire ici : capter l'attention des systèmes que ces consciences forment, en tant que moi, avec le ça, et dont ces consciences sont fonctionnellement en charge, selon la théorie de Freud, d'apprendre au ça à composer avec le principe de réalité, mais également, par où ces jeunes consciences, dans leur relation au ça, entrent en résonance, c'est-à-dire en réponse, et donc, en cela, en responsabilité avec leurs ascendants, pères, grands-pères et aïeux, s'il est vrai qu'est responsable celui qui répond de ce dont il est chargé.

 

In « Prendre soin de la jeunesse et des générations » Bernard STIEGLER,

Flammarion, février 2008


[1] p. 16

[2] p. 23

[3] p.24 & 25

 

 

 

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