Encombrantes idées reçues

Le savoir se transmet alors que la pensée s'exerce à l'autonomie dans nos écoles. Un moule qui prétend la stimuler l'encadre pourtant dans les marges contraignantes de la dialectique et la quête de rigueur referme la porte à la fantaisie à laquelle on dénie toute légitimité hors les arts. C'est pourquoi l'on déforme au lieu de transformer.

stéréotype stéréotype
Un autre monde est-il possible ? Celui qui nous héberge étant le seul connu il faut bien s'en contenter et force est de constater que les améliorations sont lentes et sporadiques dans un contexte de naufrage. L'innovation si prisée en novlangue pour nous fourguer n'importe quelle idée porteuse du moment qu'elle est lucrative se voit limitée par les contraintes des “marchés” et surtout par l'immobilisme de l'imperturbable néolibéralisme conservateur que la force d'inertie empêche de dévier de sa trajectoire.

 

Dans ce contexte il est impossible de ne pas préjuger les conclusions bancales érigées sur les fragiles pilotis de nos clichés plantés dans le terrain meuble de nos connaissances. La démarche scientifique se veut rigoureuse mais elle émane d'un projet initial qui restreint arbitrairement le champ d'investigation et contraint la pensée en la canalisant, perdant de la sorte de potentielles voies qu'elle omet d'explorer. Foncièrement humain, le raisonnement ne peut heureusement pas s'émanciper complètement de l'émotif et de l'intuitif qui sont officiellement exclus des cadres d'analyse fonctionnant comme des stéréotypes.

 

Trop abstrait ? Prenons le matérialisme historique: le postulat de la lutte des classes permanente élimine les autres configurations comme les sous-dominations par les dominés (colons, classes moyennes exploiteuses, sédentaires-migrants, exclus fascisants...) et il réduit les phénomènes sociaux à cette opposition primaire en diabolisant toute synergie “réformiste”. En biologie, la conviction que les virus étaient plus petits que les bactéries amena à considérer le mimivirus comme une bactérie pendant dix ans. Et si le soleil se lève et se couche tous les jours en flagrante contradiction avec les découvertes de Copernic et de Galilée, c'est que l'héliocentrisme mit du temps à se frayer son chemin: un demi-siècle de mise à l'index. On le voit, s'affranchir des principes transmis par les aînés demande une bonne dose de génie et d'anticonformisme: Einstein qui nous tire la langue le confirme.

 

Mais c'est dans l'enseignement que la transmission des modes de pensée est institutionnalisée par l'entrainement pavlovien aux exercices de rédaction qui n'ont de libre que l'étiquette, tant les figures de style imposées et les autres contraintes formelles sont exigeantes. Commenter la poésie oui, mais pas question de prétendre en faire, en sciences humaines le raisonnement doit tenir la route. Quant aux sciences exactes , le cheminement expérimental avec ses protocoles ne laissant rien au hasard ligote l'inventivité dans la routine.

 

Est-il nécessaire de se pencher aussi sur le formatage de ce média qui nous héberge ? Gauchisme chic ou bobo, cosmopolitisme, progressisme inconditionnel sociétal, anticléricalisme mâtiné de musulmanophilie, snobisme anar... tout cela a été dénoncé et donne de l'urticaire aux conservateurs dont le propre formatage est à l'opposé. Les esprits libres existent-ils seulement ? Le genre humain s'entrelace, s’interpénètre et se féconde mutuellement dans un désordre que chacun tente de démêler en s'agrippant aux branches à sa portée qui viendront nourrir ses certitudes.

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