il n’y a pas mort d’homme

Cette formule qui fait partie des cibles de la censure en raison de son excès de relativisme mérite d'être examinée de plus près afin de mieux appréhender les frontières du politiquement correct tel qu'exprimé dans la charte: dire est-ce vraiment faire ?

Il y a d'abord le genre qui dérange: pourquoi homme et pas femme, les deux étant mortel/les ? S’il est vrai que l’on dispose du néologisme "féminicide"* pour les femmes, il serait extrêmement délicat de l’employer pour remplacer “mort d’homme”. Il n’existe d'ailleurs pas de néologisme symétrique comme “masculinicide” ou "machocide" bien qu’il resterait compréhensible en contexte: dans les deux cas cela ferait référence à un homicide commis par une personne de sexe opposé. Mais comme la plupart du temps le sexe des victimes reste secondaire, il s’agit là plutôt du terme générique au sens de “genre humain” englobant aussi les femmes bien que la tradition sur laquelle se fonde l’usage linguistique ne soit pas à exclure qui verrait les mâles associés au risque accru de perte de la vie comme dans le cas des guerres, domaine de prédilection masculin.

Mais l’essentiel réside bien dans la dimension tragique indépassable de l’abolition de l’existence qui représente le drame suprême: comparer les souffrances humaines avec cet étalon reviendrait à les nier ou à les rabaisser au rang de tracasseries insignifiantes et à priver les bourreaux de leur responsabilité. Cet argument de poids incline la balance vers le rejet de cette expression au nom d’une morale refusant tout compromis avec les vérités individuelles écartées comme non conformes. Il en va de même d’expressions comme “on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs” ou “ça passe ou ça casse” qui expriment un fatalisme ou un déterminisme selon les cas qui est associé à une absence de scrupules ou de sensibilité envers les victimes collatérales: logique militaire qui privilégie les fins sur les moyens ou dans le cas de notre expression la survie sur la mort sans considérations de qualité.

Ce critère qui valorise la sensibilité et l’empathie resterait légitime s’il n'était pas mis au service de la censure car son instrumentalisation apporte plus d'inconvénients que d’avantages sur le thème du chemin de l’enfer pavé de bonnes intentions et bordé de mornes injonctions. Tout comme on ne supprime pas le néonazisme en interdisant la publication de mein Kampf on n'élimine pas les sexistes, les va-t-en guerre, les suprématistes et autres psychopathes en les accusant systématiquement de faire l’apologie de crimes.  Bien au contraire on les renforce dans leur délire de persécution par une police de la pensée qui alimentera leur “radicalisation” qu’elle soit misogyne, homophobe, islamophobe, gauchistophobe ... ou mediapartophobe.

En effet la simple évocation de maux supérieurs ou bien parallèles mais hors-sujet comme c’est souvent le cas dans les forums ne constitue en aucun cas une apologie du crime qui, elle, est passible de peines lourdes bien que leur application soit des plus délicates comme nous le démontrent les excès zemmouriens ou ceux des réseaux sociaux. Le relativisme n’est pas en odeur de sainteté au Vatican qui ne l'a pourtant pas encore mis à l'index et la formule stéréotypée qui lui est toujours attribuée "tout se vaut" en est une caricature alors qu'il permet de recadrer bien des problématiques gonflées par une surenchère d 'indignations. Tout comme commettre un unique écart léger aux bonnes mœurs ne convertit personne en délinquant selon la formule “qui vole un œuf vole un bœuf", avancer dans un forum de discussion une donnée factuelle constatant l’absence de la mort ne revient pas à défendre les auteur/es de crimes que personne ne prétend déresponsabiliser.

Interdire de parler de mort d’homme lorsque une victime relativise son propre vécu revient à exercer une violence sur sa parole ainsi qu’une censure qui ne relève pas des lois mais bien de la politique entendue comme stratégie pour faire avancer ses idées en faisant taire celles qui semblent inconvenantes. Cette formule “il n’y a pas mort d’homme” n’est pas lapidaire en ce qu’elle n’incite pas à une lapidation de satan contrairement à son interdiction qui vise indistinctement tout auteur/e de propos relativisant ou à prétention réaliste en le ou la contraignant à une autocensure imposée et non assumée.

 * Le correcteur orthographique de google curieusement accepte “féminicide” mais pas celui de windows 7: simple négligence ?

      "La ligne éditoriale du site hébergeur n’engage que lui, pas ce blog"

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.