mots repoussoirs: tolérance

Cette série qui vient compléter celle des mots-dards envenimant les débats porte sur les concepts galvaudés que l'on évite car leur sens a été dévoyé par l'usure ou le politiquement correct devenu incorrect. C'est le cas de la tolérance assimilée à tort à la condescendance, la magnanimité voire la charité.

En ces temps d'effervescence laïque s'impose bien évidemment l'idée de tolérance religieuse mise à mal. Locke déjà dans sa lettre excluait les catholiques et les athées de son impératif de tolérance qui l'opposait à Hobbes, ouvrant la porte à la réflexion sur l'intolérance et l'intolérable, pierre d'achoppement qui divise la France et la gauche actuellement. Crispation autour de l'identitaire oblige, il est mal vu de faire des concessions et le “ne rien céder” prévaut face á ce que l'on perçoit comme des menaces contre des sanctuaires: l'ordre républicain, la nation, les racines judéo-chrétiennes, la laïcité positive ou pas... Dans ce contexte l'expression “la tolérance, il y a des maisons pour ça” revient en boucle, bannissant donc le terme du débat public.

 Or tolérance n'est pas indulgence puisque la notion de pardon n'intervient pas: de nature libérale ou humaniste selon les cas, elle concède à autrui le droit de penser ou d'agir selon des critères différents aux nôtres. Céder sans contrepartie donc n'est pas condescendant car, contrairement à l'indulgence, les critères de supériorité ou de morale n'interviennent pas, sauf à amalgamer les termes. Le fameux “je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire” induit l'acceptation de la différence, fondement de notre contrat social démocratique et citoyen. Malheureusement cet idéal de convivialité en reste trop souvent à la déclaration de principe comme notre fière devise sculptée aux frontons de nos édifices publics. Vœu pieux faisant partie de nos fondamentaux, il se voit transformé en étendard de nos valeurs et aboutit à sa négation en rejetant les religions dans les limbes de l'obscurantisme sous les traits hideux du fanatisme par le truchement du droit bien compris à la dérision.

 Oui bien sûr, les religions ne sont pas des parangons de vertu pour ce qui est de la tolérance et notre propos n'est pas de prendre leur défense, loin s'en faut, mais de démontrer comme le bannissement du concept de tolérance de l'espace public répond à une logique excluante du politiquement correct qui se radicalise. S'interroger maintenant sur laquelle des radicalisations - la laïque ou la musulmane pour les nommer - a précédé l'autre revient à entrer dans une logique de cour de récréation qui prévaut hélas dans les forums et les espaces de discussion publics. Tolérance présuppose sinon convivialité du moins coexistence dans l'acceptation et le respect qui indisposent justement les égos qui campent dans leurs certitudes et ont tendance à assimiler tolérance au laxisme ou à l'angélisme.

 Certes, le “laissez faire, laissez passer” libéral guette au détour sémantique de l'expression, l'acculant dans ses retranchements d'indifférence égotique car en effet je peux tolérer tout ce qui n'affecte pas mes intérêts. Le néo-libéralisme ayant mauvaise presse, cette tolérance magnanime est sous-jacente à gauche lorsque l'emploi du mot est évité et qu'on lui préfère des périphrases du type “il faut accepter”, “ne pas nier les droits” ou “laisser la porte ouverte”. Si la révolution bourgeoise du tiers-état semble dépassée, on se surprend parfois à s'interroger sur le retour possible des guerres de religions.

 Alors y a-t-il intolérance à la tolérance ou à l'intolérable ? Occultation et stratégies d'évitement linguistique témoignent d'un malaise autour d'un concept moral mal maîtrisé et galvaudé qui mérite un sort meilleur en ces temps de crispation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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