Déloger le respect ou en faire l'éloge ?

Après s’être consacré à la sémantique politique puis à la moraline ce blog s'intéresse ici à la notion de respect en tentant d'en comprendre l'évolution et d'en prendre la mesure: un conformisme se diluant dans l'individualisme ? valeur anachronique et/ou obsolète ? imposition totalitaire ? Le cap fugace sera difficile à tenir pour notre cycliste illuminé péteur de feu contre vents et marées.

Un coup d'œil dans son rétro l'assurera cependant qu'il s'agit bien d'un conservatisme puisque ce mot contient le préfixe 're' du retour et de la répétition adjoint à 'spectare' : regarder. Qu'il soit aussi nécessaire que cet accessoire reste à démontrer mais attention au postulat de départ qui contredirait notre effort d'objectivité : le respect est universellement invoqué mais tout aussi contestable s'agissant de cibles exposées à la vindicte publique par exemple, donc sa nécessité putative n'en constitue qu'une des facettes.

Ce forum dont les contributions fourmillent d'insinuations sournoises, d'affirmations provocantes, de sophismes subtils voire d'insultes, de médisances et d'interpellations chartotransgressives souvent censurées pourrait constituer un laboratoire à lui seul mais il nous semble préférable d'élargir le champ d'observation à l'humanité entière, rien de moins. L'attaque verbale et la diffamation banalisées par les réseaux sociaux caractérisent un peu partout une inquiétante dévaluation de la dignité humaine alors que celle-ci a été érigée en France en principe à valeur constitutionnelle par le Conseil Constitutionnel il y a un quart de siècle à peine. Or le respect a bien pour objet cette dignité à en croire wikipedia et notre président de la République dont le mentor Paul Ricoeur aurait stipulé que « quelque chose est dû à l'être humain du fait qu'il est humain », en raison de sa nature donc. Et comme la France est le phare de l'humanité, le respect de la dignité humaine est donc naturellement extensible à la planète entière. Mais n'allons pas trop vite en besogne.

 En éliminant le quoi c.a.d les abstractions comme l'environnement, les symboles ou l'orthographe, nous sommes conduits à nous poser la question de qui est digne de respect, depuis quand et pourquoi. Si pour E.Todd il va de soi que l'homo sapiens se repliait sur la famille nucléaire autour de sa progéniture, on peut avancer de la sorte que le respect des vieux et de leur supposée sagesse caractérisait ces tribus nomades puisque ce comportement a pu être largement observé par les ethnologues. Mais à l'heure des mises en accusation de prédateurs sexuels et autres corrompus aux très longues trajectoires d'exactions cette hypothèse sonne creux alors que la protection des enfants semble avoir le vent en poupe. Ceci aurait réjoui le petit Nicolas soumis aux perversions de ses éducateurs, aux baffes bienveillantes de ses parents et aux humiliations de ses professeurs par le passé tout comme cela fait l'affaire des groupes de rap genre NTM qui n'y vont pas avec le dos de la cuillère dans leurs provocations lyriques et taquines incriminant les pères fondateurs de l'Ordre pas si établi que ça selon eux.

Mais tout ceci nous entraîne trop loin: après avoir dégagé ce qui semble être constitutif d'une tendance lourde à savoir le glissement du respect de la sagesse vers celui de l'innocence il faut songer à boucler ce furtif tour d'horizon de la notion de respect en veillant à bien inclure les plats vantés dans le menu à l'introduction ainsi que l'inévitable dilemme qui en est le corollaire : vin ou bière , pardon, respect naturel ou respect d'établissement ?

Le respect naturel porté à une personne qui a su démontrer des qualités s'opposerait pour Blaise Pascal au respect d'établissement institutionnellement établi ce qui revient à opposer un respect individualiste reposant sur le mérite à un respect conformiste normatif validé par le titre, la carte Goldtruc ou Jean-Michel Aphatie. N'en déplaise au Conseil Constitutionnel il est généralement admis que le respect ne se décrète pas et cela plaide en faveur du respect naturel dépendant des circonstances et des critères individuels qui semble confirmer l'impression d'un délitement des valeurs à l'heure de Charlie Hebdo et des réseaux sociaux : les religions, principales émettrices de codes de respect en sont pour leurs frais tout tout comme elles en font les frais.

Evidemment l'adversité rend la délocalisation de notre conception du respect naturel difficile : allez en parler aux coupeurs de tête ou aux maquereaux de la traite des humain/es ! On a bien tenté d'exporter les caricatures anti-musulmanes dans l'espoir que l'idéal de la liberté d'expression serait compris de tous voire partagé mais il faut admettre que le succés fut assez mitigé. Vu de chez nous pourtant l'irrespect semble bien un progrès, il suffit d'en mesurer l'engouement dans les réseaux sociaux mais il est loin d'être acquis : le prestige de Descartes se révèle impuissant pour le promouvoir.

Malgré ces disparités géographiques auxquelles il faudrait ajouter celles relevant de la sociologie qui établit des critères professionnels comme le courage et la force dans l'armée ou l'honnêteté et la rigueur dans le commerce p.ex, on peut avancer qu'il s'agit d'un trait général et permanent de l'humanité dont la négation n'a rien d'exceptionnel à notre époque. En effet qu'il soit le produit d'une impulsion, d'un sadisme, d'une frustration ou de tout autre facteur, le manque de respect sera toujours une réaction face à une des normes essentielles de vie en société qui régentent les rapports humains. Du point de vue de la subversion qui a besoin de lui pour se définir évidemment il reste totalitaire et je vous emmerde .

 Alors sauf votre respect notre pédaleur devenu ténébreux après avoir respectivement exploré les pistes pas vraiment cyclables du conformisme et de l'individualisme puis de l'anachronisme et du totalitarisme va aller se reposer un peu et se mouiller le gosier asséché: à la bonne vôtre !

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