vous avez dit bien pensant ?

Dans notre série sur les expressions á l’emporte-pièce celle-ci mérite une place de choix dans l’arsenal des dards rhétoriques á double tranchant. Comme la précédente concernant les naïfs en politique (bisounours), sa polyvalence qui permet d’y ranger tout et son contraire la rend particulièrement versatile et apte á terrasser l’adversaire.

Dans notre série sur les expressions á l’emporte-pièce celle-ci mérite une place de choix dans l’arsenal des dards rhétoriques á double tranchant. Comme la précédente concernant les naïfs en politique (bisounours), sa polyvalence qui permet d’y ranger tout et son contraire la rend particulièrement versatile et apte á terrasser l’adversaire.

La bien-pensance va de pair avec la pensée unique, son terroir. Malgré la diversité de destins, conditions, situations et perspectives un commun dénominateur satanique s’acharne á réunir les couleurs par ce prisme conformiste. Bien sûr le bavardage médiatique en est le premier vecteur mais les méfaits de celui-ci sont plutôt du domaine du formatage qui diffère de la bien-pensance en ce qu’il est analysable : aucun adverbe ne vient le qualifier arbitrairement. Le bien-pensant lui se voit drapé d’une autorité morale qui sert de référent si ce n’est de repoussoir. Puisant donc dans la pensée unique, ses avis portent le sceau de l’infamant conformisme politique.

 

Mais qui dit politique dit positionnement idéologique car même si l’on s’en défend, l’étiquetage en catégories est incontournable, la pensée elle-même évoluant selon des synapses programmées au fil du temps. Aussi distinguerons-nous trois emplois á notre sens différents de cette expression selon le camp qui en use pour stigmatiser á moindre frais rivaux et têtes de turc.

 

Les tenants de l’ordre et de l’autorité qui se retrouvent en général dans un consensus conservateur cherchant á préserver le modèle dominant néolibéral partagent une même aversion envers tout ce qui puise dans le legs marxiste entendu comme un corpus rigide et sectaire. Se verront donc cloués au pilori les orthodoxes que n’effraient pas le discours de Mélenchon ou de Castro ainsi que tout ce qui s’approche de près ou de loin des idées humanistes : le droit-de-lhommisme guette au détour du chemin.

 

Une nouvelle catégorie polymorphe cependant a surgi en faisant scission dans le camp conservateur : les antisystèmes séduits par un discours plus radical de rejet du conformisme antiraciste et libertaire devenu otages de la politique officielle et du politiquement correct.  Aussi le bien-pensant prend-il chez ceux-ci les traits du soixante-huitard attardé ou du barbu guévariste de salon. De manière plus générale tout ce qui s’approche de près ou de loin du métissage culturel est visé : notre E. Plenel national en est la parfaite concrétisation et il sert de cible préférée, nous n’augurons pas d’un avenir paisible pour lui en cas de victoire du Front National voire du dernier petit, Réconciliation Nationale.

 

Reste le cas de la récupération contre-nature de l’expression par ceux qui se retrouvent dans la famille de gauche quelle qu’en soit sa définition. Si la référence BHL peut être écartée car trop médiatique et évidente, la chose devient plus pernicieuse lorsque l’on retrouve cette expression dans une réflexion sur le langage comme dans le billet excellent de Pierre Caumont qui se réfère aux « gros mots des citoyens bien-pensants présents à la Manif pour tous ». Par contre la stigmatisation de la gauche-caviar est á notre avis parfaitement assumée par la référence commune aux dessins de Claire Brétécher qui renvoyait un miroir peu flatteur des penseurs-babas cools encore actifs derrière les claviers de leur ordinateur sous les poutres apparentes de leurs intérieurs coquets et en qui d’aucuns voient des bobos, autre expression-dard.

 

Mais le dilemme ne vient-il pas du fait que penser in fine serait un luxe d’oisif qui jure avec la sueur du prolétaire accablé par la tâche quotidienne et les soucis matériels ? Et manipuler les idées, une activité de privilégié favorisé par le système et labellisée par la reconnaissance académique des diplômes ? La bien-pensance vise finalement dans un même rejet un entre soi hypocrite qui devise sur le sort du monde tout en lavant sa mauvaise conscience avec des idées généreuses, loin de toute action. Seul un détail est omis : cette mise á l’index est aussi le résultat d’une pensée et d’une doxa, seule la perspective change en fonction des fondements théoriques. Aussi honni soit qui mal y pense mais ne vaut-il pas mieux bien penser que mal penser ? Qu’en pensez-vous ?

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