Mots repoussoirs: progrès

Un ouvrier souriant qui coule le ciment d'un barrage source de lumière et d'énergie pour les multitudes, tel était le progrès de papa, celui de l'avenir radieux socialiste. Dans sa version gaulliste, le rêve prend fin dans le brasier du Concorde crashé au tournant du nouveau millénaire à Gonesse.

Si l'on fait abstraction des progrès scolaires ou médicaux encore légitimes (quoique...), c'est la course en avant de la croissance et de la technologie qui a mauvaise presse à l'heure du développement durable. Ses thuriféraires ont beau affirmer que la croissance économique va de pair avec le progrès social et que c'est sa faiblesse qui explique les politiques d'austérité, personne n'est dupe car les contours du désastre qui s'annonce deviennent de plus en plus nets: réchauffement climatique, épuisement des ressources non renouvelables, chômage technique, système financier spéculatif hors de contrôle et déconnecté du secteur productif, on irait droit dans le mur et les preppers mettent les vivres de côté (sans oublier les armes dans ce vilain monde).

Il n'est pas surprenant dans ce contexte que l'on ne se réfère plus guère à ce concept perçu comme obsolète voire coupable de l'impasse actuelle, le romantisme du démiurge humain façonnant le monde à sa guise ayant fait son temps et cédant la place á celui des causes écologiques. Creys Malville ou Plogoff dans les années 80, NDDL et Sivens ici, Belo Monte et Dalian ailleurs, les mégaprojets et les dégâts environnementaux de l'industrie ne vont plus de soi, comme si une profonde leçon d'humilité avait été insufflée aux nouvelles générations.

Et pourtant l'absence de progrès de l'humanité ne serait-elle pas une simple erreur de perspective, un leurre ? S'il est vrai que l'esclavagisme technologique faisant ses dévotions aux nouveaux idoles comme Steve Jobs et le très conjoncturel manichéisme culturel de la guerre au terrorisme laissent entrevoir une régression morale, c'est plutôt une perte d'innocence face aux conséquences de nos actes qui se profile, une responsabilisation citoyenne à l'échelle globale dont anonymous, wikileaks et les poids lourds que sont Greenpeace, Amnesty international ou Avast font foi.

Donc plutôt qu'une décroissance au goût sulfureux d'utopie voire la révolution toujours remise, une restructuration, une évolution lente et imperceptible pour l'observateur contemporain dépourvu de recul semblent à l'oeuvre. Mais chut, il reste mal vu de parler de progrès. Il est vrai que le pessimisme de mise stimule la consommation par la frénésie du carpe diem ou du sauve qui peut.

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