les bons sentiments

Apanage du bobo rive gauche bisounours, les sentiments les meilleurs sont une chimère de doux rêveurs pour les tenants de la realpolitik. Faisons alors l'apologie des mauvais sentiments.

Mon confort moral et matériel m’entraîne à me déconnecter des misères de ce monde, à ne me tourner que vers le succès et à lécher les vitrines en ignorant cette masse humaine recroquevillée sur un carton qui fait tâche à dégager de ma vue. La raison raisonnable m'incite à approuver toute décision de justice car sans elle c'est le ciment de la société qui s'en va, aussi éviterai-je de montrer quelque humanité du peu qui me reste envers les réfugiés auxquels il nous est demandé de ne fournir aucun soutien logistique et je détournerai le regard si je suis témoin d'une évacuation de campement Rom. Regardons ailleurs...

 

Tout comme Kalashnikov qui est mort convaincu qu'il n'était en rien responsable du mauvais usage fait de son invention, la misère du monde n'est pas de ma responsabilité et dans l'adversité mon devoir est de mener mon existence de nanti le mieux possible sans réflexes stériles de culpabilité d'essence religieuse ou autre: chacun pour soi et dieu pour tous. Mais je ne suis pas irresponsable ni dénué de cœur et toute ma compassion va envers mes compatriotes, mes frères de destin avec lesquels j'ai usé les bancs d'école (laïque et républicaine, enfin dans certains cas du moins): une éducation et une culture commune forgent un sentiment d'appartenance que je me dois de respecter.

 

Si en effet les bons sentiments comme les bonnes intentions pavent les rues de l'enfer des velléitaires arc boutés sur leurs claviers auxquels ils confèrent les vertus de l'action, ils animent aussi les justes révoltes qui habitent ceux qui s'engagent véritablement ou plus simplement ceux qui ne détournent pas le regard à la vue de la misère humaine. Tout handicapé vous confirmera l'importance du regard des autres que la détresse trop souvent effraie: le bon sentiment qui prédomine dans ces cas est celui d'empathie, cette capacité à ressentir en partie la souffrance de l'autre qui fait défaut au realpoliticien se complaisant dans le village de potemkine de ses certitudes.

 

Alors oui, la dénonciation des bons sentiments est une antienne de droite, de ceux qui considèrent le monde avec ses imperfections et son système néolibéral comme un moindre mal échappant au contrôle des hommes. Ainsi les affamés sont-ils responsables de leur faim, les belligérants de leur guerre et les exploités de leurs exploiteurs sans que l'on ne daigne s'interroger sur les mécanismes de ces exploitations: les sous-traitants esclavagistes endossent toute la responsabilité des entreprises délocalisatrices et des consommateurs réclamant de bas prix.

 

 Consommez donc en paix avec l'expression de mes sentiments les pires, chers concitoyens realpoliticiens.

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