La mémoire désincarnée

ça ne vous fait pas ça, à vous: l'impression de vivre le futur tout en restant ancré dans le passé ? Plus que d'obsolescence il s'agit d'un anachronisme permanent dans le présent insaisissable, un aggiornamento irréalisable faute de perspective. Un peu comme l'état de saisissement hypnotique de la gauche.

George Orwell de retour en Macronie ou en Trumponie ne serait pas dépaysé mais surpris par la cécité de nos concitoyens fascinés par le chant du cygne capitaliste. Ceux-ci ne voient ils pas dans la “reprise” augurée par la courbe ascendante des indicateurs macro-économiques (sans jeu de mots) un retour des trente glorieuses ? L'oracle du ministère de la vérité est incontestable et la phase précédant le grand décervelage décrit dans son roman 1984 est sur les rails: le transfert de nos mémoires individuelles sélectives et faillibles dans le cloud qui a d'ores et déjà lieu á grande échelle.

Mais ce procédé n'hypothèque-t-il pas notre avenir en dématérialisant nos souvenirs, nos émotions, nos avoirs et nos savoirs ? L'avènement de big brother est évidemment peu plausible, pourtant cette hydre invisible vaporeuse qu'est le cloud accumule nos données sans craindre l'amnésie: nos clics secrets et intimes ainsi que les “like” nous profilent pour les algorithmes de ciblage que les multinationales ont mis en place tel un immense filet (net). Ajoutez nos fiches de paie, les écritures bancaires ou les contentieux et le tableau de deux humanités se précise: celle en ligne et l'autre la débranchée non connectable. Pourra-t-on d'ailleurs parler encore d'humanité pour la première ?

Tableau sombre que celui de l'éternel sceptique, du pépé radotant “avant c'était mieux” ?  On nous a déjà fait savoir  que les trente glorieuses n'étaient finalement pas si glorieuses que ça, merci le progrès, maintenant nous avons l'hygiène et les services sociaux même en banlieue (non, Calais ce n'est plus la banlieue). L'industrie et les services liés au 2.0 permettront de récupérer les emplois perdus par la sauvagerie des délocalisations et si cela ne suffisait pas on envisage l'instauration d'un revenu universel... à toucher en ligne: le cloud en condensation se soulagera de son trop-plein d'Euros ou de Bitcoins en averses versatiles lorsque le contexte économique sera instable.

Cerner le présent n'est pas à la portée du premier venu mais confiance: le gouvernement s'y emploie. L'étau entre passé et futur ne lâche pas prise, qui n'a pas été victime d'un déjà-vu anticipé issu du passé et chu dans un présent évanescent ? Qui n'a jamais effleuré stupidement l'écran non tactile d'un vieux DAB ou d'une télévision ? De même se surprend-on parfois á tenter vainement de géolocaliser un fleuriste ou un restaurant alors qu'un simple coup de fil suffirait, de programmer au GPS un itinéraire maintes fois parcouru.

Carpe diem: jouissons du présent tant qu'il est encore temps . Les générations futures nous jugeront ( sans points godwin ) .

... un petit cumulonimbus pour la route ? 

cumul de données interconnectables par condensation cumul de données interconnectables par condensation

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.