Insulto ergo sum - La parole politique en quête de dignité

A l'heure où s'ouvre le congrès du Parti Socialiste avec son lot inévitable d'affrontements, Boris Faure, premier secrétaire fédéral de la Fédération des Français de l'étranger et Pierre Juston, militant socialiste considèrent que le champ politique a besoin de modérateurs éthiques pour lutter contre l'hystérisation de la vie politique et la montée de l'agressivité.

La politique comme processus de conquête du pouvoir de l'Etat est le champ d'un affrontement qui reste avant tout, dans l'époque contemporaine, verbal et symbolique, la violence physique étant a priori exclue du "champ sacré" démocratique.

Comme le rappelle le sociologue allemand Norbert Elias, tout le processus de civilisation réside  dans la marginalisation de la violence sociale, la "dynamique (politique) de l'occident" s'incarnant dans la capacité du Prince à pacifier sa cour et à en bannir les duels comme le fit Louis XIV en posant les premières bases de l'Etat moderne.

Sous la Vème Republique la violence physique est globalement contenue dans le champ politique. Pas de bagarre générale à déplorer  à l'assemblée nationale...Les coups de casque sont heureusement fort rares.

Si l'on regarde cette forme paroxystique de violence, l'assassinat politique, la Vème République aura certes connu des morts suspectes comme celles de   de Robert Boulin ou de Yann Piat, sans que la justice ne conclue toutefois formellement à des règlements de comptes politiques. 

Faut-il en conclure que la Vème est une République politique pacifiée ? Rien n'est moins sûr. 

Car le niveau de violence verbale en politique atteint une côte d'alerte dangereuse. Que Manuel Valls et Jean-Luc Mélenchon s'invectivent cet automne à l'issue d'une séance de nuit à l'Assemblée, ne semble émouvoir qu'une minorité de citoyens. L'insulte politique est banalisée. Mieux. On a parfois l'impression qu'elle permet à certains politiques d'exister au sein de la société du spectacle médiatique. "Insulto ergo sum" comme nouvelle devise.

Depuis le "casse toi pov' con" de Nicolas Sarkozy, un interdit a  été brisé au sommet de l'Etat par un Président habité par une authentique violence verbale résumée par ses propos sur le "croc de boucher".

En démocratie, les politiques ont sort lié. Les dérapages d'un seul, au sommet de L'Etat, prennent le risque de décrédibiser le propos de tous les autres hélas par une sorte de nouvelle théorie du ruissellement de l'insulte : la parole indigne au sommet de l'Etat inonde de discrédit l'ensemble de la classe politique. Le devoir d'exemplarité dans le propos est donc tout à la fois individuel et collectif. 

En 2018, face aux populismes et au terrorisme islamiste, le verbe politique ne devrait-il pas avoir  pour fonction première d'exorciser toutes les formes de violence  en créant du sens commun, d'assumer une fonction cathartique aidant au dépassement  des tensions souterraines qui traversent la société grâce à de grands discours rassembleurs et apaisants ?

L'exemplarité du politique commence par celle de son verbe. La première des  dignités politiques est lexicale. Restaurer la crédibilité perdue  des politiques c'est continuer le processus de civilisation des moeurs politiques en bannissant toute forme de violence langagière de l'Agora. 

Les réseaux sociaux, nouvelles Agoras numériques participent également  de la montée d'une "parole indigne" en politique.  l'instantanéité des échanges,  le raccourcissement des  formats, la quête individuelle de notoriété  entament  le fond et la forme des contenus. 

Si Pierre Bourdieu avait pu dénoncer dans son ouvrage "De la télévision" (1996) l'appauvrissement de la pensée véhiculée par le format télévisuel et les logiques commerciales conduisant à une dépolitisation, la recherche de notoriété des politiques s'exerce désormais tout autant sur le net qu'à l'écran. 

Le sociologue Dominique Cardon a pu évoquer dans la "démocratie internet" (2010) les potentialités démocratiques d'un outil capable d'offrir le dépassement  de la simple démocratie représentative. Porteurs d'un idéal libéral / libertaire, les pionniers du Web rêvaient d' émancipation de la parole de  chacun, d'auto-organisation des échanges à travers de nouvelles formes d'horizontalité et de libération des subjectivités. 

Mais la "guerre harassante pour la visibilité" sur les réseaux sociaux et leur effet désinhibiteur accentuent naturellement la violence des échanges. L'agressivité guerrière du langage politique ne peut inévitablement qu'en être encore exacerbée dans une démocratie 2.0

Une nouvelle éthique du comportement politique dans les médias et sur les réseaux sociaux est donc nécessaire et urgente. Il faut à la fois éviter le piège de la pasteurisation des échanges qui naîtrait d'une communication politique neutralisée et affadie et garder la vigueur des confrontations d'idées tout en contournant les chausses trappes de l'insulte et des attaques ad hominem. 

Comme les réseaux sociaux ont besoin de "modérateurs" de contenus plus efficaces pour sanctionner les dérapages racistes et antisémites, les propos diffamatoires ou sexistes, le champ politique a besoin de modérateurs éthiques pour lutter contre l'hystérisation de la vie politique et la montée de l'agressivité. 

A l'heure où s'ouvre bientôt le congrès du Parti Socialiste avec son lot inévitable d'affrontements, à nous d'être les premiers gardiens de la dignité en politique, du respect de la pluralité des opinions et de la bonne tenue des débats. 

Près de 30 ans après sa mise à l'honneur  par Michel Rocard, le "Parlé vrai" doit être sans doute réhabilité à cette occasion. Le "Parlé cru" totalement banni et le "technocratisme lexical", qui condamne à l'entre soi, définitivement abandonné. 

 C'est finalement à une nouvelle manière de parler politique à laquelle les socialistes doivent s'atteler. 

 

Boris Faure

1er secrétaire fédéral de la Fédération des Français de l'étranger

Pierre Juston

Militant socialiste

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