Quand l'Europe ne s'excuse plus d'exister

20h24 Bruxelles, quartier du chant d’oiseau

L’idée ce soir, c’est d’expliquer l’Europe à ma grand-mère ;

Spéciale Dédicace à Mamie et aux amis de Saint Géniès de Comolas, petite commune du Gard.

Ce soir sur le grill,  Victor (Pseudo), un fonctionnaire européen de gauche, qui croit à la pédagogie de l’Europe, et se bat au quotidien pour faire entendre à tout le monde que les institutions de Bruxelles ne sont pas un super léviathan européen, mais des institutions démocratiques, sur lesquelles les citoyens ont prise, s’ils veulent bien s’en donner la peine.

Victor,  toi qui vit à Bruxelles depuis 2003, depuis la canicule (ce qui explique que Victor en est à sa troisième bière), comment mettre en avant  une approche européenne de la politique ? Est-ce que l’élection de Juncker a changé déjà quelque chose ?

Moi qui lit les discours officiels, il y a déjà une différence dans le volontarisme européen, dans la manière de présenter les choses, qui devrait se traduire dans les actes. On y trouve la mise en avant de l’intérêt général européen en tenant compte des intérêts des uns et des autres. Alors que depuis 10 ans, on part de l’intérêt des uns et des autres, et on essayait de trouver des deals à partir de marchandages obscurs et sans prise en compte de l’intérêt général.

T’as bien compris qu’on doit s’adresser ce soir à monsieur et madame tout le monde. Je suis pas sûr que ma grand-mère, que j’adore, comprendrait ce que tu dis.

Pour que ta grand-mère comprenne : On pense au salaire minimum européen. La ligne Barroso c’est : l’article XX du traité YY nous interdit d’en parler. La déclaration de Juncker au Parlement européen, c’est « il faut un salaire minimum européen, nous travaillerons en ce sens. Juncker, contrairement à Barroso, essaie de créer un  rapport de force politique au-delà des contraintes juridiques. Si Les européens demandent à l’Europe de faire quelque chose, on doit y arriver.

Par ailleurs, Imagine qu’on ait eu pendant 10 ans un anglais à la tête de la commission, on  serait pas étonné d’en être là. C’est-à-dire sur une Europe en retrait, subordonnée aux intérêts nationaux, et s’excusant quasiment d’exister.

Un luxembourgeois, parlant français, allemand, et anglais (un peu moins bien), issu d’un pays fondateur de l’Union Européenne, devrait avoir et à mon avis a une autre vision de la construction européenne.

Et la ligne politique ce sera quoi ?

Juncker est quand même de droite, il faut pas s’attendre à ce qu’il fasse une politique de gauche, il a une vision et donc une approche européenne des problèmes et c’est déjà en soit une première différence fondamentale.

 

La deuxième c’est qu’il n’a qu’une majorité relative et qu’il devra s’appuyer sur les socialistes européens et démocrates. A partir de là on peut s’attendre à ce qu’il y ait une inflexion de la politique menée. On peut s’attendre à ce qu’il soit plus sensible à des questions de relance, d’équité sociale, il a une compréhension bien meilleure de l’économie que ne l’avait Barroso, qui pensait qu’en 2009, la crise était finie.

 Maintenant le problème c’est que Juncker est de droite, comme Barroso, et donc il va mettre en avant une politique européenne de droite. Et ceux qui sont pas contents, n’avaient qu’à voter à gauche le 25 Mai dernier et pour des partis qui pouvaient être représentés au Parlement européen.

Là on ouvre une « Saint Feuilliien », une bière Belge de « fermentation haute » (nul ne sait ce que cela veut dire) mais comme dit Victor, c’est du Sirop ;

Et bien justement Victor, la gauche, elle est dans quel état au niveau européen ?

Paradoxalement en France on a perdu, mais ailleurs en Europe on a progressé, notamment en Italie et en Allemagne, donc on a gagné mais pas assez.

La droite reste majoritaire, mais ils ont besoin de nous pour avoir une majorité. Et dès lors on peut faire progresser nos idées en négociant.

Négocier, au parlement à la commission ?

Surtout au parlement, parce que pour avoir une majorité absolue, Juncker doit s’appuyer sur le Parti socialiste et démocrate. Il reste majoritaire, mais on peut négocier et obtenir des choses, dans une logique parlementaire.

J’espère que ta grand-mère comprend toujours.

Victor, y a un paradoxe qui me frappe, on a personnalisé l’élection au parlement européen, on a essayé d’expliquer que Schulz c’était pas Barosso et pas non plus Juncker, et pourtant la participation n’a pas bondie. Qu’’est ce qui n’a pas marché ?

Il y a plusieurs niveaux de réponse.

Le premier, c’est que malgré tout, les gens qui ont su quels étaient les enjeux de l’élection ne sont pas nombreux. La logique médiatique doit être interrogée. Qu’en France, la TV publique n’ait pas voulu passer sur les chaines publiques le débat entre les candidats montre qu’ils n’avaient pas compris l‘enjeu politique de l’élection. Si ce média de masse est incapable de comprendre et d’expliquer, c’est certain qu’e les gens ne seront ni informés ni intéressés.

En revanche dans 5ans, quand les citoyens vont être appelés à voter aux européennes, ils ne pourront plus ignorer que leurs votes à une influence directe sur le choix du président de la Commission et s’ils sont contents, ils voteront Juncker, s’ils ne le sont pas, ils voteront contre lui et donc à gauche.

Bon, Victor, toi qui t’intéresse aux pays d’Europe centrale  (surement parce que tu picoles pas mal et que tu tiens bien la bibine), il me semble que nos amis polonais ont raflé la mise. Tu nous expliques pourquoi ? je sais c’est pas simple

En fait c’est moins les polonais qui ont raflé la mise que les français, les anglais, les italiens, qui se payent le luxe de faire n’importe quoi, et de voter pour des partis en réalité totalement marginaux sur le plan européen.

Effectivement les polonais, en ayant voté pour seulement deux groupes politiques au parlement, se retrouvent avec 4 présidences de Commission, alors que le RU et l’Italie, avec respectivement UKIP (UK Independent Party de Nigel Farage) et « Cinque Stelle » de Bepe Grillo), n’ont que trois présidence, et la France avec le Front national et Nouvelle donne, n’en ont que deux.

Bon là si t’explique pas, tu vas endormir ma mamie ;

« Le FN comme cela a été dit pendant la campagne, est totalement marginal, et incapable de constituer un groupe au parlement européen. Cela veut dire que ses élus ne servent à rien.

Ils sont parmi les non inscrits et donc ne pèsent pas dans la vie du parlement.

UKIP et 5 Stelle, ont réussi à faire un groupe de façon amusante, grâce à un transfuge du FN (Ndlr : il faut avoir 25 députés de 7 Etats membres pour constituer un groupe, le 7eme Etat membre est venu du FN, et que Marine Le Pen, elle, n’a pas réussi à réunir assez d’Etats membres, bloqués à 5, d’après ce qui se dit)

Les non inscrits ne pèsent pas ; Le groupe « EFDD » (Europe de la liberté et de la démocratie directe), est marginalisé parce que ostracisé par les autres groupes démocratiques et donc les voix qui se sont portées sur ces députés sont plus faibles que pour les autres partis.

Les allemands ont 99 députés et nous 74 sur 751 députés.

Les Allemands sont représentés dans tous les groupes (avec 99 députés), sauf l’extrême droite, et marginalement chez les non-inscrits. Ils ont 5 présidences de commission. Et nous, deux.

Est-ce que l’on peut dire que l’Europe « se rapproche doucement des citoyens ? »

Oui clairement, car Juncker dans cinq ans aura un bilan à défendre, et qu’il y aura en face une alternative. Les électeurs ne pourront plus prétendre que leur vote n’a pas d’effet.

A suivre sur ce blog, la suite des #Inside, le blog qui vous parle des coulisses du pouvoir un verre de bière(ou de vin pour Victor) à la main.

L’interview est terminée, on finit en chanson avec « Don’t you come back no more »…

#MoutonCadet12eurosàCasino #StFeuilliencheztouslesbonsmarchandsdebibine.

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