Hors ligne je vis bien

Nous sommes des enfants de l'informatique. Nous avons cru aux utopies de l'internet libre, aux potentialités des réseaux sociaux. Où en sommes nous en 2020 ?

On rêvait de société de l’information, d’universités du savoir en ligne. On attendait la fondation du Village Global en rêvant d’utopies connectées.

 Vingt ans après un soir de janvier neigeux à Bruxelles je me retrouve à commander un Uber burger devant « Lupin » pendant que sur mon portable un suprématiste de l’Alabama échange avec un complotiste du Loir et Cher en promettant l’apocalypse de la vaccination et le bucher à tout un tas de gens. 

Pendant qu’Omar Sy empoche le collier de la reine et quitte le Louvre de la malice plein les yeux, Twitter continue son gazouillis infini.

Homme de mon siècle, je suis multi-connecté, c’est à dire multi-stimulé :  je ne sais plus regarder un film ou une série les bras croisés sur mon plaid. Quand je lis si je n’éloigne pas physiquement mon portable je dois jeter un oeil  fébrile sur mes notifications toutes les deux pages. Et pour quel bénéfice humain ? Etre connecté aide-t-il à  lutter contre la sensation de solitude ? Rapproche-t-il les peuples ? Génère-t-il des projets humains plus grandioses ? Le principal gain indéniable de la connexion est d’avoir généré une économie propre, et d’avoir placé au firmament de la puissance mondiale des firmes qui pèsent plus économiquement que des Etats.

 

Lupin est en prison. Mais il va pas y rester.

Et Twitter éructe. Les notifications pleuvent. Le complot n’est plus seulement judéo-franc-maçon. 

Ce serait trop simple et prévisible. La pieuvre a gagné des tentacules. 

L’Uber complot est désormais médiatico-scientifico-giletJauno-psychiatrique. Il gagne des ramifications tous les jours. Et c’est pas seulement la faute des dingues. Dans notre monde connecté et horizontal, tout le monde à les moyens d’usiner du complot à la chaine et c’est aussi la faute des éduqués. Le niveau d’éducation mondial continue de monter. Mais l’éducation et l’intelligence se mettent au service de mauvaises causes et de mauvais outils. Twitter fabrique des haters émetteurs d’ironie et de commentaires acides. L’outil rend son utilisateur drogué à la dopamine, aux micro-shoot induits par les notifications, aux clashs avec des journalistes (Ah se farcir un journaliste mainstream…), par la mise au tapis des autres usagers, par leur crucifixion numérique. Twitter ce Golgotha de la raison.  Twitter ce règne vainqueur de la vérité hétérodoxe face à l’orthodoxie institutionnelle devenue suspecte. 

 

Il neige fort dehors. Et mon livreur arrive. Il est en avance. Il sonne, dépose les trois sacs en papier recyclable devant ma porte et puis s’en va. Je n’aurais même pas l’occasion de me donner bonne conscience en lui mettant dans la main un bon gros pourboire. J’aperçois son ombre penchée qui s’éloigne prestement vers une autre Uber livraison dans le froid. Pas de face à face ou presque. J’ai déjà fait le choix sur la plateforme en ligne d’être moyennement généreux. Il y avait trois options pour le pourboire et trois pourcentages proposés. J’ai choisi le pourboire médian. Normal je suis social-démocrate.  Ni pentecôtiste ni Thatchérien. On ne nous laissera donc choisir notre générosité que sous contrainte.

 

Lupin finalement c'est un mec bien. Il vole mais c'est pour venger son père. J'ai mis de la sauce de Burger sur mon canapé. Crénom, c'était mieux avant les burgers. Moins caloriques et moins chargés à la sauce qui dégouline.

 

J’ai la sensation d’être réactionnaire en écrivant ces lignes. Pourtant je suis comme vous : J’ai un compte Twitter depuis dix ans. Un compte Facebook depuis quinze. Mon premier ordinateur je l’ai eu il y a trente ans. Je sais que To7 et Mo5 ne sont pas des robots de StarWars.  Je suis un enfant de l’ère informatique. La greffe numérique a pris sur nous naturellement. Et les générations qui suivent poursuivent la mutation :

 

Pour mes enfants le summum du luxe c’est de se faire livrer à domicile. D’être connectés en permanence avec leurs amis, de jour comme de nuit. Ils veulent se faire offrir la 4G pour leur anniversaire. Et quand on part en vacances ils cherchent d’abord la connexion Wifi comme premier réflexe de survie. Plus tard ils veulent devenir Youtuber à succès.

 

J’ai bien rêvé d’être romancier.

 

La vie se charge d’ajuster les rêves.

 

Mais ce qui compte c'est de rester éveillé.

 

Twitter a censuré le compte de Donald Trump. Une bonne nouvelle ? Peut-être. A l’exclusion de toutes les autres.

 

Tant qu’une forme de régulation citoyenne n’aura pas été inventée pour encadrer le fonctionnement des GAFA, tant que la justice  ne mettra pas un terme aux incitations à la haine et à la violence, ne fera pas cesser les diffamations rapidement, nous ne pourrons nous réjouir de l’éviction du compte twitter de notre adversaire populiste américain.

 

Trop arbitraire. Trop opaque. Presque trop facile de le faire au terme des quatre ans de mandat.

 

La meilleure manière d’être un citoyen connecté, parfois, c’est d’être hors ligne.

 

Thoreau a inventé la résistance passive en se réfugiant dans une cabane dans les bois.

 

Alors, après avoir lu ces lignes, offrez-vous un moment de déconnection. Et allez embrasser vos enfants ou votre chat. Prenez un livre. 

 

Hors ligne on vit bien aussi. Et on réfléchit mieux au monde de demain.

 

Arsène Lupin ? C’est aussi une série de livres de Maurice Leblanc et pas seulement une série sur Netflix. Hors ligne je lis bien.

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