2022 : Il faudrait un miracle…

À ce stade de la pré-campagne de l’élection présidentielle 2022, ma rationalité de politiste me dit qu’il n’y a aucune chance de voir un candidat de gauche (écologiste compris) gagner la présidentielle.  Il ne me reste que ma fréquentation de l’histoire où, parfois, les événements déjouent les attentes les plus solidement ancrées pour me donner quelque espoir de me tromper.

Pour qu’un candidat de gauche gagne la présidentielle l’année prochaine en France. A ce stade de la précampagne de l’élection présidentielle 2022, ma rationalité de politiste me dit en effet qu’il n’y a aucune chance de voir un candidat de gauche (écologiste compris) gagner la présidentielle. Il ne me reste que ma fréquentation de l’histoire où, parfois, les événements déjouent les attentes les plus solidement ancrées pour me donner quelque espoir de me tromper.

Les choses se précisent en effet sérieusement.

D’une part, tous les partis de gauche en présence font mine de s’organiser de leur côté pour aller à la présidentielle : le PS autour d’Anne Hidalgo (même si Stéphane Le Foll ne va sans doute pas se laisser faire – vas-y Stéphane t’es le meilleur ! ) ; EELV et ses petits alliés autour du candidat ou de la candidate qui sera choisi par les (trop rares) personnes qui auront bien voulu participer à leur primaire ouverte ; FI autour du son grand leader, toujours le même, charismatique en diable encore en cette année 2021 ; le PCF lui-même, ce centenaire, autour de son chef, presque aussi charismatique que le précédent; et pour corser le tout, quelques sans-parti, comme Arnaud Montebourg, prêt à tenter leur (dernière) chance au grand loto de la présidentielle. Chacun revendique donc son droit à exister pleinement en plaidant bien évidemment l’union naturelle et indispensable des forces de progrès autour de sa modeste personne. (Il devrait bien sûr y avoir aussi une candidature LO et peut-être une NPA pour achever de mobiliser les masses prolétariennes.)

À ce stade, il faudrait donc vraiment un miracle pour que tout ce beau monde se mette d’accord sur une candidature unique au printemps 2022, la seule en l’état de l’opinion publique susceptible de passer la barre du premier tour.

Le suivi des sondages d’intention de vote pour la présidentielle, mis en place par le collègue Emiliano Grossman, s’avère pour l’instant totalement déprimant de ce point de vue.  Au 20 août 2021, selon la moyenne sur 7 jours calculée par ce dernier en prenant les résultats de tous les sondages publiquement disponibles, aucun des trois candidats testés actuellement (Jadot, Mélenchon, Hidalgo) ne dépasse même la barre des 10% d’intention de votes. Par contre, en additionnant les scores de tous les candidats marqués à gauche (Roussel, Jadot, Mélenchon, Hildalgo), tous les sondages récents amènent ce camp à 25-30% des intentions de vote, donc au niveau permettant d’espérer une qualification au second tour.

Certes, des militants associatifs et des intellectuels de gauche engagés essayent d’organiser une « primaire populaire » via un site internet dédié pour dégager par un vote des sympathisants de gauche un ou une candidate qui soit jugée le ou la plus consensuelle. Le processus en est au stade des parrainages (un peu plus de 75000 à ce jour), avant la sélection proprement dite. Elle aurait lieu avec un mode de scrutin dit au « jugement majoritaire ». Chaque candidat/e serait noté/e par les électeurs de cette primaire, et le/la mieux noté/e serait retenu/e. Ce mode de scrutin, qui revient à choisir un ou une prétendante très appréciée dans son camp, n’est peut-être pas sans risque, puisqu’il est possible d’apparaitre bien sympathique au cœur de cible de son camp, tout en étant guère présidentiable par ailleurs (ce qu’on pourrait appeler perfidemment « l’effet Hamon »).

Il y a seize candidats parrainés actuellement. Le cinq premiers en termes de parrainages citoyens sont dans l’ordre: Taubira, Rousseau, Autain, Hidalgo, Batho, côté femmes, et Ruffin, Larrouturou, Giraud, Piolle, Mélenchon, côté hommes. Cette initiative tend à inventer un parti unique de la gauche, des écologistes et des sans-partis, que les promoteurs de la primaire populaire appellent « Bloc des justices« . Fort habilement, elle vise à tenir compte de la réalité du rapport de force dans l’électorat qui suppose de regrouper toute la gauche et quelques électeurs sans orientation précise pour espérer qualifier un candidat de gauche au second tour. Cependant, je vois mal tous les partis et tous les candidats accepter son résultat, comme le font les démocrates ou les républicains aux États-Unis pour leurs primaires respectives, même si, selon les organisateurs de cette primaire populaire, la plupart d’entre les partis de gauche (EELV, PS, PCF, FI) ont accepté la plate-forme programmatique en dix points issue du travail de synthèse de ces associatifs à partir de diverses plate-forme associatives.

Il faudrait donc un premier miracle démocratique, à savoir que plusieurs millions d’électeurs inscrits participent à la phase de sélection, dont la date ne semble pas fixée par ailleurs à ce jour. De fait, si les promoteurs de cette initiative réussissaient à amener autour de 5 millions d’électeurs à s’exprimer lors de cette primaire populaire, cela changerait la donne, surtout si le résultat était suffisamment tranché. Cela ne va évidemment pas de soi, car il faudrait déjà que tous les partis concernés prennent eux-mêmes l’initiative au sérieux et appellent leurs soutiens à y participer. Or on ne dirait pas que cela doive être tellement le cas à juger de leurs comportements actuels en cette fin d’été 2021, ou alors, ils cachent vraiment bien leur jeu.

Chacun d’entre eux semble en effet prisonnier de son histoire, au delà même des ambitions de leurs présidentiables respectifs. Les partis de gauche ont évolué en effet depuis des décennies dans un contexte où il leur était loisible au niveau local et au niveau national de se concurrencer entre eux sans oblitérer leurs chances de victoire au second tour. La concurrence entre PS et PCF a représenté la forme canonique de cette situation. Les municipales, les régionales et les départementales de 2020 et de 2021 leur ont permis de rejouer cette vieille partition. Il n’est que de voir à quel point les dirigeants du PS se croient redevenus tout d’un coup des cadors.

De fait, tout se passe comme si tous les dirigeants des partis de gauche étaient incapables d’accepter leur niveau réel dans l’électorat, très bas selon tous les sondages disponibles concernant l’élection présidentielle, l’orientation de l’électorat national sur l’axe droite/gauche ou bien pour la proximité avec l’un ou l’autre parti.

À cette considération générale, il faut ajouter la tendance de plus en plus nette à la multiplication des scissions, et à la mise en place de petites organisations partisanes, totalement à contre-courant de la réalité implacable du caractère très majoritaire de l’élection présidentielle. Le PS a ainsi essaimé au fil des ans toute une série de scissions, faisant à l’envers le chemin parcouru en 1969-1971, scissions elles-mêmes incapables de se regrouper vraiment en un seul nouveau parti à gauche du PS même si, au fond, elles tiennent des positions très proches. (Même si j’ai suivi la politique française depuis quelques décennies, j’ai toujours l’impression de découvrir une nouvelle de ces organisations à l’occasion).

Probablement, il faut plusieurs défaites de suite pour faire comprendre à un camp ou à un parti qu’il faut modifier sa stratégie perdante. (Sans compter qu’il y a aussi des partis qui choisissent de continuer à persister dans l’insignifiance électorale au nom de la pureté de leur cause.) Cela risque donc de durer encore. On se consolera en constatant que la droite classique n’est guère plus vaillante en matière d’unité partisane.

D’autre part, il faut bien constater que la gauche et les écologistes partent en cette fin d’été 2021 avec un très sérieux handicap en terme de médiatisation des enjeux dont ils sont propriétaires. Les grands médias donnent en effet un écho aux enjeux de la droite et de l’extrême-droite : immigration, insécurité, Islam, cela tourne en boucle. Le retour au pouvoir des Talibans à Kaboul constitue sans doute un événement de plus de nature à renforcer encore ce tropisme des grands médias.

Certes, les feux de forêts et autres catastrophes, liés désormais clairement dans les grands médias au réchauffement climatique, sont traitées, mais, pour l’instant, il n’existe pas une armée d’éditorialistes pour vitupérer, dans la foulée de ces nouvelles et du dernier rapport du GIEC et ce à longueur de journée, le laxisme coupable des autorités envers… Total, Airbus et autres carbo-capitalistes. Nous sommes tous dûment sermonnés par ces bons apôtres hostiles à la bien-pensance islamo-woke que, de ce train-là, nous finirons « soumis », mais pas « grillés » ou « noyés ».

De ce point de vue, il faudrait que la gauche et les écologistes s’interrogent sur la stratégie poursuivie par un certain industriel breton. Ce dernier en (extrême-)droitisant deux médias de sa propriété (C-News et maintenant Europe 1), qui semblent entrainer derrière eux tout le champ médiatique, vise-t-il simplement à s’assurer que jamais la gauche ne pourra revenir au pouvoir en lui savonnant la planche du point de vue de l’opinion publique (tout Président de droite, de Macron à Bertrand en passant par Pécresse ou Barnier lui allant bien), ou bien vise-t-il à porter l’extrême-droite (que cela soit sous sa forme Le Pen ou sous forme Zemmour) directement au pouvoir ?

Dans le second cas, la prise de conscience d’une telle stratégie – pour la première fois depuis des décennies, un industriel militerait pour un tel développement, risqué par ailleurs pour le capitalisme français en général – pourrait peut-être pousser à l’union de toutes les gauches pour empêcher une telle victoire.

En effet, ce que semble montrer la poursuite de leur routine par tous les dirigeants des partis de gauche en cette rentrée 2021, c’est qu’aucun ne croit vraiment à la victoire de l’extrême-droite en 2022. Les élections régionales de cette année semblent avoir fait pour eux la preuve définitive de la non-compétitivité du RN de Marine Le Pen au second tour. Paradoxalement, les dirigeants de gauche semblent donc d’accord sur ce point avec Zemmour et ses soutiens : cette femme est nulle, aucun risque de ce côté-là. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter. On se résigne à l’inévitable réélection d’Emmanuel Macron, un homme sans convictions certes comme dirait François Hollande, mais on n’envisage pas sérieusement l’idée que ce dernier puisse être battu au second tour par un candidat d’extrême-droite.

En outre, pour vaincre le biais des grands médias à l’encontre de leurs thématiques de prédilection, il faut constater qu’à ce stade, aucun parti de gauche n’a su développer ou mettre en valeur une ou des propositions qui soient compréhensibles par la masse des électeurs.

Du côté droit de l’échiquier politique, c’est un florilège de propositions toutes plus liberticides, racistes, xénophobes, ou inconstitutionnelles les unes que les autres qui sont énoncées pour faire nouvelle, pour faire jaser au café du commerce. Par exemple, Michel Barnier, sans doute pour casser son image de modéré, propose d’arrêter toute immigration pendant cinq ans. Infaisable, inconstitutionnel, contraire aux engagements internationaux de la France, mais ça claque. Valérie Pécresse se la joue comme Tchatcher en proposant d’en finir avec ces hordes de fonctionnaires surpayés qui encombrent … euh nos écoles, nos hôpitaux, nos commissariats. Ils y vont tous de leurs propositions choc ayant bien compris qu’il faut augmenter la dose de c… pour se faire remarquer. La proposition de rétablissement du bagne de la part de l’un d’entre eux ne saurait donc trop tarder.

Et, à gauche, pas grand chose pour attirer le chaland. Cela peut encore venir (la semaine de quatre jours ?), mais, à ce stade, cela reste trop peu concret. Toutes les grandes victoires électorales de la gauche au XXème siècle (1936, 1981, 1997) ont été associées à la promesse d’une ou plusieurs réformes sociales clairement compréhensibles et visualisables dans leurs conséquences par l’électorat dans sa vie quotidienne. Pour l’instant, force est de constater qu’on ne voit rien venir de tel. Sans compter que ces victoires furent précédées de mobilisations sociales autour des dites réformes sociales, or, aujourd’hui, on serait bien en peine de discerner un équivalent en ce sens. Depuis 2017, on s’est mobilisé contre, et bien trop peu pour. Certes, il y a des mobilisations, essentiellement juvéniles, autour du climat, mais leurs demandes restent trop générales pour atteindre le grand public, et elles n’apportent guère un avantage individualisable à l’électeur. (Ne pas mourir de canicule en 2033 ou en 2037, cela reste un peu abstrait tout de même pour la plupart des gens.)

Cette atonie programmatique et partisane de la gauche, tout au moins dans ce que le grand public peut en percevoir, parait d’autant plus dommageable que, par ailleurs, l’évolution des valeurs des Français au fil des générations ne lui est pas entièrement défavorable. Tout n’est pas perdu de ce point de vue.

Notre jeune collègue Antoine Bristielle fait ainsi remarquer, dans une courte note pour la Fondation Jean Jaurès, que les idées de gauche ne sont pas mortes, elles sont souvent majoritaires dans l’électorat: aspiration à la justice sociale, laïcité, défense de l’environnement, soutien à plus de démocratie. (Certes, des interprétations de droite de ces idées peuvent aussi exister.) Les travaux de Vincent Tiberj sur le renouvellement générationnel du rapport à la politique pointent aussi cette aspiration à plus de démocratie du côté des jeunes générations. Cela se traduit certes par un rapport distant à la politique politicienne (dont je parle dans le présent billet de blog) et intermittent au vote, ce qui induit un cercle vicieux d’éloignement entre leurs aspirations et les choix du pouvoir politique de l’heure pour lesquels trop nombreux parmi eux ont négligé de voter. Pour l’instant, les partis de gauche et leurs candidats à la présidentielle ne semblent pas réussir à profiter de cette réalité, à en faire une force. Il est possible que la déception de 2022, avec ce qui s’en suivra pendant cinq ans d’avanies diverses et variées, donne à ces générations montantes la force de renverser la table en 2027.

Comme la gauche ne gagnera sans doute pas en 2022, force est alors de s’inquiéter pour la suite. Un Macron réélu sera encore plus méprisant que le Macron actuel. Il aura en effet réalisé ce que les Présidents précédents n’ont pas réussi à faire : se faire réélire. On ne mesure sans doute pas assez ce que cela voudra dire en terme de valeurs morales dans notre pays. Que le grand bonimenteur, le grand greenwasheur, le grand saboteur du modèle social français, le digne successeur d’Adolphe Thiers, soit réélu, risque de renforcer encore la désaffection pour la politique chez la plupart de nos compatriotes.

Par ailleurs, inévitablement, vu son âge, il voudra assurer la suite, et il ne manquera pas d’évoluer façon Orban vers une volonté de ne plus jamais quitter le pouvoir. Un ou une Présidente d’extrême-droite nous promet des temps troublés. Et c’est là un euphémisme. Un ou une Présidente de droite (hors Macron of course) aurait au moins le mérite d’éviter ces deux écueils. Sa majorité présidentielle serait par ailleurs plus ancrée dans les territoires, et le ou la nouveau/nouvelle Président/e devrait un peu plus respecter cette part-là au moins du pays. Face à des gens n’ayant rien appris, rien compris, dépassés par le cours des événements, voulant surtout parler à leur électorat vieillissant, la gauche et les écologistes seraient sans doute à même de briller dans l’opposition. Mais bon, Bertrand, Pécresse, Barnier, cela ne fait vraiment pas rêver. Pour l’instant, c’est pourtant là à mes yeux de politiste pessimiste l’issue rationnellement la moins défavorable de cette élection 2022.

Puissé-je me tromper complètement, et ce post être cité un jour comme un exemple d’aveuglement sur les lendemains radieux qui étaient à portée de mains. Le printemps 2022 sera ainsi le nouveau jour de gloire de la gauche française, et je me serai fait du mouron pour rien. Sur ce, je m’en retourne préparer ma trente-deuxième rentrée d’enseignant.

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