Bilan de deux ans de macronisme, régime néolibéral en voie de prétorianisation

Le politiste Christophe Bouillaud observe dans le macronisme la continuation de dérives déjà anciennes de la Vème République, et l’apparition de nouveautés peu rassurantes.

L’élection d’Emmanuel Macron ne date que de deux ans. Mai 2017- mai 2019. Cela m’a pourtant paru bien long. Le bilan de ces deux premières années de la Présidence Macron m’apparait à la fois comme la continuation de dérives déjà anciennes de la Vème République et comme l’apparition de nouveautés pour le moins peu rassurantes. Les trois ans de Présidence Macron encore à tirer comme une condamnation sans appel possible me remplissent du coup d’allégresse. Je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager.

Du côté des dérives anciennes, il faut bien sûr commencer par la « présidentialisation » de la Vème République sans contreparties institutionnelles, pour ne pas dire la montée en puissance de plus en plus évidente du « bon plaisir monarchique » sous couvert de démocratie. La prétention présidentielle d’une remise en état de Notre-Dame-de-Paris en cinq années seulement, au mépris de toutes les bonnes pratiques en la matière, me parait l’illustration caricaturale de cet état de fait. Le quinquennat n’avait certes déjà rien arrangé en la matière pour ses prédécesseurs immédiats à la tête du régime conçu comme un « coup d’État permanent », mais, avec la Présidence Macron, la disparition d’un vrai parti présidentiel a réduit à rien toute dialectique interne à la majorité qui permette d’aller au delà des intuitions, tocades, et autres coups de génie présidentiels (ou de son entourage?). L’incapacité du MODEM de François Bayrou à exister comme contre-pouvoir interne à la majorité présidentielle est tout aussi flagrante. En dehors du seul Jean-Louis Bourlanges (né en 1946…), encore doté  d’un minimum d’autonomie politique, les politiciens qui s’expriment au nom du MODEM ont tous atteint l’état de diffuseurs zélés d’éléments de langage de leurs alliés LREM.  Nous sommes bien loin des alliances conflictuelles à la RPR-UDF, à la PS-PCF, ou façon « Gauche plurielle », qui faisaient tout le sel des coalitions du « régime semi-présidentiel » . C’est le grand retour du monarchique « L’État, c’est moi. », avec la logorrhée présidentielle en prime.

Ensuite, mais cela date là aussi, l’approfondissement néo-libéral des politiques publiques menées se trouve largement confirmé. Je ne me vois même pas y revenir tant cela me parait désormais d’une triste évidence (sauf à gloser sans fin sur la définition à donner du néo-libéralisme pour amuser la galerie). Surtout le « macronisme » accentue à l’envi ce tournant, pris certes il y a quelques décennies déjà, dont il n’est pas très difficile par ailleurs de constater qu’il constitue l’une des principales sources de l’exaspération des classes populaires, et maintenant des classes moyennes. Le « macronisme » m’apparait du coup comme la réactualisation continue de la phrase (attribuée) à Bossuet: « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » E. Macron et ses gens prétendent pourtant faire de la lutte contre le populisme et le nationalisme l’alpha et l’oméga de leur « progressisme ». Leur capacité à apaiser la société française à coup de « réformes », aussi anxiogènes que pleines de chausse-trappe dans les petits détails qui changent tout en pire (par exemple la réforme à venir des pensions de réversion), risque bien de les amener là où ils ne souhaitaient pas aller. On risque d’ailleurs d’en voir les premiers effets lors des élections européennes. On aura bien de la chance à LREM  si, après tout cela, le RN, pourtant plus inepte que jamais dans ses propositions, ne lui brûle pas la priorité en passant en tête des suffrages.

Cette « Révolution » (néo-libérale), qui avait déjà bien progressé sous F. Hollande, n’est pas sans lien avec le fait que le « macronisme » au pouvoir représente sans doute le rétrécissement le plus net de la base électorale d’un pouvoir politique en France depuis…. eh bien là j’hésite vraiment… en fait, même en remontant à 1848 (à l’établissement du suffrage universel), je ne trouve pas d’exemple si net de pouvoir politique un peu durable qui se soit appuyé (officiellement) sur si peu de Français et qui ne semble pas prêt, ni même désireux, de reconquérir à terme la confiance d’une majorité parmi la population française. Napoléon III lui-même fut populaire à en croire les historiens, le régime de Vichy ne fut sans doute vraiment impopulaire qu’au tournant de la guerre mondiale. C’est donc vraiment là une situation exceptionnelle au regard de l’histoire longue du pays, sauf si l’on admet pour se rassurer quelque peu que l’opposition des Républicains, de l’UDI, voire d’une partie du PS, est en réalité fallacieuse. La majorité de leurs bases électorales respectives sont certes, selon les sondages disponibles, dans l’opposition à Emmanuel Macron, mais les élites partisanes du « vieux monde »suivent souvent en réalité le mouvement du « macronisme » – comme l’a montré la tournée des popotes de ce dernier lors du « Grand débat ». Après tout, le Premier Ministre et quelques ministres importants sont très officiellement de droite, le PS ne s’est pas vraiment affairé à sanctionner au niveau local les renégats passés à LREM, ne faut-il pas alors compter dans la semi-opposition ou la quasi-majorité la droite, le centre et le PS (profond) ?

En dehors de cette considération (que l’on pourrait contrebalancer par le réveil d’une droite sénatoriale parfois bien incisive tout de même), le « macronisme » représente une caricature de ce que peut faire en France un scrutin majoritaire à deux tours en terme de restriction de la base électorale du détenteur du pouvoir. La diversité des choix électoraux s’accentue comme partout ailleurs dans les vieilles démocraties, mais le mode de scrutin masque chez nous cette évolution et la transforme en primat de la plus grosse des petites minorités. La comparaison avec d’autres régimes démocratiques  en proie à une dérive autoritaire, « populiste », me parait d’ailleurs cruelle. En Hongrie, en Pologne, en Italie, en Turquie, aux États-Unis, la base populaire des autorités au pouvoir apparait bien plus large que les un peu plus de 20% d’électeurs encore « macronisés » en ce printemps 2019. En électeurs inscrits, les alliés LREM/Modem s’apprêtent à recueillir aux Européennes  autour de 8/9% des voix de nos concitoyens. Pas énorme tout de même. La France d’Emmanuel Macron est donc une belle exception française. Si Emmanuel Macron réussit à faire passer la réduction du nombre de parlementaires, jointe à sa pincée demowashing de scrutin proportionnel, la possibilité de créer une majorité parlementaire avec une minorité d’électeurs sera encore accentuée. À quand donc 10% des électeurs déterminant en France une majorité politique stable contre 90% d’opposants? Voilà qui serait disruptif.

Aussi nouveau et encore plus inquiétant me semble être l’éthos du nouveau personnel politique du « macronisme ». La capacité de ces gens à mentir, à biaiser avec la réalité disponible sous les yeux de tous, à distiller avec culot et détermination des « éléments de langage », est à tout prendre affolante. Nous sommes là devant des exemples parfaits de politiciens maximisateurs (à court terme) de leur carrière. Cela vaut aussi au niveau de leurs subordonnés, comme par exemple pour les recteurs en matière d’éducation. Des parfaits office-seekers qui jouissent du pouvoir et de ses avantages intrinsèques sans aucun interdit moral d’aucune sorte. Pas vu, pas pris, et encore… Emmanuel Macron leur demanderait de dire publiquement tous en chœur pour le soutenir que « la Terre est plate », nul doute qu’ils le feraient avec un bel élan de sincérité. Cela me fait tragiquement penser au rapport à la réalité des apparatchiks dans les régimes communistes finissants des années 1970-1980. J’espère en tout cas pour eux que tous ces gens savent tout de même qu’ils mentent, biaisent, manipulent, communiquent, sinon je m’inquiéterais vraiment pour leur santé mentale. Les événements du 1er mai à la Salpêtrière ont été en tout cas une démonstration de leur capacité à se tenir à une version biaisée des faits au delà de toute crédibilité auprès… eh bien des Français qui peuvent ou veulent s’informer vraiment.

De fait, le « macronisme » représente aussi fondamentalement un pari sur l’absence totale d’informations pertinentes sur ce qui se passe de la part du gros de la population – ce qui veut dire aussi que tout le travail de critique intellectuelle qu’on peut en faire reste très largement inutile. (Tout comme en son temps le « berlusconisme » des années 1990 vécut sur la bulle de réalité créée par les chaînes de télévision de S. Berlusconi pour une bonne part de ses électeurs.) Ces gens s’autorisent à mentir, à biaiser, à déformer, parce qu’ils parient, non sans raison d’ailleurs, que les médias fréquentés par la plus grosse part de la population électorale (télévision, presse régionale, grandes radios) ne font pas bien leur travail, ou plutôt qu’ils se livrent avec l’excellence souhaitée par tout pouvoir en place à l’exercice d’une information biaisée au possible. Il y a bien sûr des pôles de résistance: quelques médias indépendants; l’éthique journalistique de certains rares journalistes qui, au sein même des grands médias, ne veulent pas être déconsidérés à leurs propres yeux pour ne pas avoir bien fait leur métier; les réseaux sociaux. Mais ces pôles ne représentent pas grand chose du point de vue de leur effet électoral. En effet, en caricaturant à peine, le « macronisme » de 2019 semble compter énormément sur les électeurs âgés, ceux qui vont aller voter aux Européennes. Ces derniers s’informent par les médias traditionnels qui, globalement, leur ont par exemple présenté la plupart des « Gilets jaunes » comme des barbares prêts à prendre d’assaut des services de réanimation, pour y débrancher les malades agonisants je suppose. Ils peuvent donc continuer à leur raconter que « la Terre est plate ». Nos braves vieux électeurs n’iront pas pour leur majorité lire la presse mal pensante, ou sur les réseaux sociaux, pour constater que, Mon Dieu quelle surprise, « la Terre est ronde ». Il est vrai que certains n’ont guère envie de le savoir. Trop gênant.

Enfin, comme le terme de « néo-libéralisme autoritaire » dont l’usage se répand à juste titre le synthétise, le moins que l’on puisse dire, c’est que le « macronisme » sait réprimer le Français  « qui manifeste et qui proteste ». Notre pays vit d’évidence une crise de l’expression citoyenne par la manifestation ou par toute autre action dans l’espace public physique. Je crois même qu’on peut commencer à parler en conséquence d’un début de « prétorianisation » du régime – du mot « prétoriens » (sic), terme utilisé ici en un sens neutre, se voulant non péjoratif, et bien sûr exploratoire. Tout observateur un peu attentif aura noté en effet à quel point les revendications des syndicats de policiers ont été acceptées facilement au plus fort de la crise des « Gilets jaunes » – alors même que toutes les autres revendications venant des personnels du secteur public reçoivent une attention pour le moins distraite de la part de ce même pouvoir. On aura noté  aussi que le gouvernement ne semble pas très pressé de faire la lumière sur d’éventuels manquements aux règles professionnelles régissant, en principe, le maintien de l’ordre lors de manifestations, et qu’il semble bien instrumentaliser son pouvoir hiérarchique sur les procureurs de la République pour essayer de noyer le poisson d’éventuels manquements. De fait, le pouvoir politique commence ainsi à s’enferrer dans une relation de clientèle avec la police. À lire la prose des tracts des syndicats de police qu’a regroupée Médiapart pour faire peur dans les chaumières (de gauche), ces derniers ont pris fait et cause contre les « Gilets jaunes », sans doute parce que la durée même de la crise et son caractère inédit les a exaspérés et épuisés.

Mais il faut bien comprendre que cette loyauté a aussi été achetée. D’après les sondages disponibles et les orientations syndicales (avec la montée en puissance d’Alliance par exemple), les policiers sont plutôt des sympathisants de droite ou d’extrême-droite. Ils ne soutiennent probablement pas le « macronisme » par conviction, mais par obligation statutaire d’une part et parce que ce dernier a accédé à leurs revendications et ne cesse désormais de les flatter d’autre part. Les syndicats de policiers tiennent du coup entre leurs mains la stabilité du régime, peut-être sans l’avoir eux-mêmes compris complètement. C’est pour cela que je parle de début de « prétorianisation ». C’est plutôt nouveau en France que de voir un pouvoir politique devenu si dépendant de sa police, ou plutôt des affects et intérêts des simples policiers et CRS.  En même temps, cette importance accrue des forces de sécurité dans l’équilibre général du pouvoir d’État deviendra de plus en plus inévitable si la répression reste la seule réponse, à la fois prophylactique et curative, à toute protestation un peu hors les clous de la société civile. Il faut bien que l’autoritarisme du néo-libéralisme dispose de personnes à la base pour le mettre effectivement en œuvre. En tout cas, pour l’instant, s’il y a bien une chose que le « macronisme » n’entend pas privatiser, c’est bien la police, sa chère police. En même temps, peut-être que ces mêmes policiers, tant qu’à risquer leur peau, aimeraient autant servir un pouvoir plus proche de leurs propres idées…

Pour finir ce bilan de deux ans de « macronisme », vu de gauche, la dernière chose qui me  reste vraiment sur l’estomac n’est autre que l’origine de gauche du « macronisme ». Même si bien sûr les ralliés de la droite et du centre ne sont pas en reste dans le tableau, il faut admettre que le « macronisme » a incubé au sein du Parti socialiste, et il ne faut cesser de rappeler toujours qu’Emmanuel Macron a été conseiller, puis Ministre, de ce cher François Hollande. Le carriérisme et la conversion à un néo-libéralisme de convenance qui se sont développés au sein du PS français ne laissent pas de m’étonner au fond. Cela va bien plus loin à mon sens que la simple conversion stratégique à une « Troisième voie » à la Tony Blair ou à un « Nouveau Centre » à la Schröder. C’est la distinction certes subtile mais bien réelle entre un Collomb ou un Delors et un Castaner ou un Griveaux. Pour le présent, cette filiation me parait contribuer à expliquer la rupture durable (définitive?) entre les classes populaires et la gauche. Que toutes les aspirations en terme de justice sociale exprimées par une bonne part des participants au mouvement des « Gilets jaunes » ne portent, selon les sondages disponibles, à aucun rétablissement électoral perceptible des partis de gauche en général constitue en effet l’un des faits marquants de ces derniers mois.

Le « macronisme » vire à droite toute, réprime comme jamais la droite Sarkozy n’aurait osé le faire, mais les gauches n’en profitent pas. Il  manque sans doute une chose essentielle encore dans le paysage de ces deux premières années de « macronisme » pour rétablir la situation : un leadership voulant vraiment sauver le socialisme, et la gauche en général, qui prenne de front la question la plus cruelle : « comment et pourquoi avons-nous engendré ce monstre? »   Les critiques de ce qui reste du PS sur la ligne politique d’Emmanuel Macron ne suffisent pas, tout comme son essai de bilan de la Présidence Hollande (sous influence de fait d’un certain Emmanuel Macron). Les PG/Insoumis, Génération(s) et autres ex-PS sont hors jeu pour être tous partis du PS en restant sur la seule critique de la ligne politique proprement dite. Il faudrait aussi une critique sur le type d’hommes et de femmes que le socialisme a promu ou a laissé promouvoir depuis les années 1980. Pourquoi ce parti-là a-t-il attiré ces gens-là? Comment la base militante s’est-elle accommodé de ces gens-là? Ce qui revient aussi à poser la question de l’existence d’un DSK, d’un F. Hollande ou d’une S. Royal, et de tant d’autres. Cette réflexion devrait d’ailleurs s’imposer aussi aux écologistes: comment finit-on avec un Daniel Cohn-Bendit et avec tous ces transfuges de l’écologie politique qui vont à la soupe aux pesticides proposée par LREM? Il n’y a bien que les communistes à gauche qui semblent (relativement) épargnés.

En fait, même si je sais bien que la science politique contemporaine est très mal à l’aise avec ce questionnement « vieillot », « moralisateur », « philosophique », « hors de propos », qu’est-ce qui explique cette poussée à gauche  de carriérisme, cet écroulement des valeurs (réellement) libérales (au sens de B. Constant ou de J. S. Mill) et ce peu de souci d’autrui que le « macronisme » résume si bien au final ? Pourquoi le prétendu disciple de P. Ricoeur parait n’y avoir vraiment rien compris ?

Enfin, courage, trois ans, ce n’est pas si long…


Ce billet a été initialement publié sur le blog personnel de Christophe Bouillaud, et reproduit dans le Club. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.