(Ir)responsables et (In)compétents

Une série d’hypothèses pour comprendre pourquoi les gouvernants ne sont pas à la hauteur de la situation. Outre la médiocre sélection des élites opérée par la Macronie, celles-ci sont, de façon structurelle, « stupidement généralistes » et exonérées de leurs responsabilités.

La division du travail politique, autrement dit le fait qu’il y ait des personnes spécialement désignées dans la société pour la gouverner et que le gouvernement ne soit pas au jour le jour l’affaire de tous à tout moment, suppose l’existence au sein de la société de personnes qui soient à la fois plus responsables et plus compétentes pour le faire que n’importe quel quidam de cette même société choisi au hasard. C’est le postulat fondamental de tout ordre politique dans les sociétés de grande taille. La méthode de choix (qu’elle s’appuie sur la raison humaine ou sur un choix d’une puissance supérieure) importe finalement peu de ce point de vue tant qu’elle suppose une qualité spécifique des personnes désignées pour gouverner.

Comme toute la division du travail par ailleurs, qui a probablement  commencé sous la forme actuelle dès ce qu’on a coutume d’appeler la « Révolution néolithique », le fait que des personnes se spécialisent dans le gouvernement de la société apporte des avantages en terme de bonheur attendu de cette société  – bonheur bien sûr très inégalement réparti le plus souvent : d’une part, comme dans tout métier, les personnes préposées à cette tâche disposent de certaines compétences, parfois difficiles à maîtriser pour un esprit humain, qui permettent de bien faire certaines choses qu’un quidam pris au hasard dans la société ne pourrait faire, tout au moins sur le champ (les expériences contemporaines de « démocratie délibérative » montrent bien a contrario qu’il faut du temps pour être au point sur un sujet d’intérêt collectif) ; d’autre part, dans la mesure même où il s’agit de gouverner une société dans son ensemble, il s’agit aussi d’être responsable, en un double sens, de mesurer les (larges) conséquences de ses propres décisions dans la mesure même de son savoir (limité), et aussi d’être prêt à rendre compte de ses (graves) décisions devant la société si nécessaire.

Ceci, résumé en quelques mots (qui devraient faire hurler tout anarchiste cohérent), c’est la théorie, valable d’ailleurs quel que soit le régime politique.

Or, aujourd’hui, dans la France du 21 mars 2020, que constate-t-on ? Des gouvernants aussi irresponsables qu’incompétents. En effet, ces derniers jours, c’est vraiment devenu un festival. Je n’arrive plus bien à suivre toutes les déclarations et les décisions prises qui en témoignent. « Les fous ont pris le contrôle de l’asile », comme a coutume de blaguer une connaissance dans ce genre de cas, ce qui, ai-je coutume de lui rétorquer, n’est pas très gentil pour les fous (les vrais!). Certes, pour filer la comparaison du post précédent avec notre grand désastre du 20e siècle, la défaite de mai-juin 1940, il y a comme un « moment Weygand » dans les dernières heures, avec une tentative de rétablir une situation désespérée. Je n’y crois guère cependant: nous n’échapperons pas à une situation à l’italienne. Et je ne suis vraiment guère rassuré sur mon propre sort et sur celui de mes proches et amis. « À la grâce de Dieu », ai-je dit plusieurs fois cette semaine à ma vieille mère.

Du coup, la question se pose de savoir pourquoi tant d’irresponsabilité et d’incompétence ont été possibles.

À chaud, je ne peux que poser que des hypothèses, que les survivants pourront valider ou non, par des recherches aussi approfondies que nécessaires.

  • Premièrement, il y a le facteur purement conjoncturel du « macronisme », extraordinaire machine à promouvoir les plus médiocres parmi nos (prétendues) élites.

De mon point de vue, le « macronisme » est en effet d’abord un immense « effet Griveaux ». Maintenant que ce personnage a disparu politiquement de la manière la plus ridicule qui se puisse imaginer, la plus incohérente si l’on y pense aussi pour un prétendu représentant du « progressisme » d’ascendance strauss-kahnienne (il aurait dû assumer son côté gaulois bien gaulé!), on peut le prendre comme le symbole d’un effet qui portera son nom. Dans le cadre des carrières politiques possibles au sein des grands partis de gouvernement, il existait de fait jusqu’en 2017 un (trop lent) cursus honorum. La lutte des places était difficile et lente. De fait, le « macronisme » a été une formidable ouverture pour toute une série d’individus des deux sexes qui, au sein de leurs partis respectifs, ne pouvaient guère espérer aller très haut et très vite dans leur carrière. Si l’on passe en revue tous ces brillants sujets, qui ont pris le raccourci du « macronisme », soit avant la victoire d’Emmanuel Macron, soit immédiatement après, on se dit qu’en temps normal, personne n’en aurait trop entendu parler. Rappelons par exemple que notre cher Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, lors de sa participation à la primaire de la droite, fait un score (2,38%) même pas digne d’un Manuel Valls dans la primaire de la gauche en 2012 (5,63%). Malgré une prétention sans borne à être toujours le premier de la classe, il est alors renvoyé par le « peuple de droite » à son charisme d’huitre parasitée. Il a sans doute compris à ce moment-là qu’il lui fallait aller chercher ailleurs que dans l’adulation de ce bon « peuple de droite » une belle carrière. Le Premier Ministre, totalement inconnu jusqu’à sa nomination en dehors de sa « bonne ville » de Normandie, est dans le même cas. On pourrait multiplier les exemples jusqu’à la nausée. Le problème est bien sûr que tous ces gens n’ont pas été assez sélectionnés par les épreuves précédentes de leur  carrière pour tenir le choc d’une telle crise. La porte-parole du gouvernement est aussi un magnifique exemple. Mais je préfère n’en rien dire ici de peur d’outrepasser les droits à la critique légitime d’une personne publique. Il est à ce stade inutile d’insister sur cette personne qui n’a visiblement pas suivi le moindre cursus de gestion de crise.

Ensuite, il y a l’« effet Delevoye », ou l’« effet Collomb », si l’on veut. On pourrait aussi parler plus vulgairement de l’effet « vieille baderne ». Ce sont des gens qui sont en 2016-17 à la fin de leur carrière politique, mais qui n’ont jamais eu au sein de leur parti de gouvernement le grand rôle digne d’eux qu’ils auraient aimé avoir. Delevoye avait voulu diriger le RPR mais avait été sèchement battu. Eux aussi veulent enfin se surpasser. Montrer qu’ils ne sont pas aussi limités que ne l’avait jugé la majorité de leur propre parti. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Delevoye aura eu une belle fin de carrière désormais : comme responsable du choix pour le moins calamiteux des futurs députés En Marche (dont quelques cas relevant visiblement plus de la psychiatrie que de quoi ce soit d’autres), et comme l’homme chargé d’une préparation de la réforme des retraites totalement ratée là aussi au point de se prendre une critique de notre brave Conseil d’État comme il y en eu rarement pour une réforme. Il est prouvé qu’il est rare qu’on se révèle un grand génie politique à plus de 65 ans.

Puis, il y a l’« effet Buzyn », sans doute plus grave que les précédents par ce qu’elle révèle de pourrissement de nos élites en général.  C’est l’arrivée au gouvernement, via le « macronisme », de personnes venant d’une profession ou de la haute administration, en ayant visiblement épuisé les charmes, et bien décidé à servir aveuglément le pouvoir en place quoi qu’il arrive pour être Ministre.  Le problème de ces personnages sans aucune surface politique préalable à leur nomination à un poste ministériel est qu’ils peuvent ensuite difficilement mordre la main de celui qui les a fait. Ils n’étaient rien, ou pas grand chose, et les voilà ministres ! L’entretien d’Agnès Buzyn avec une journaliste du Monde témoigne sans doute de la volonté de cette personne, qui se rêvait visiblement en Simone Veil sans en avoir l’étoffe, de se dédouaner du désastre qui a commencé. Elle aura en effet du mal à admettre qu’elle n’a été qu’une  « vile créature », une « marionnette sans âme », qui a accepté de dire ce que  le petit noyau qui gouverne le pays dans l’ombre des cabinets ministériels lui a demandé de dire. Pourquoi en effet, si elle savait la gravité du problème sanitaire à venir comme elle le prétend, n’a-t-elle pas hurlé à la face de la France entière au Journal de 20heures ou dans une Matinale d’une radio qu’il fallait faire quelque chose immédiatement et non pas tergiverser comme le gouvernement l’a fait pendant deux bons mois? Pourquoi n’a-t-elle pas démissionné à la mi-janvier en faisant un scandale pour avertir le bon peuple de la menace qui planait sur nous? Loyauté de courtisanes, voilà tout. Significativement, l’un des seuls membres venus de la société civile, qui ait osé démissionner avec fracas du gouvernement depuis 2017, c’est un certain Nicolas Hulot. Comme par un étrange hasard, seul ce dernier ne devait pas qu’au seul fait du Prince sa récente notoriété en tant que Ministre de la République. Il n’était pas tenu de servir aveuglément le génie des collines de la Somme.

Tout cela ne serait pas si grave si, au moins, Emmanuel Macron savait remplacer vite et bien ces personnes visiblement incompétentes ou irresponsables qui se sont mis à son service dans un esprit de cour, des plus français il est vrai, par des personnalités un peu plus compétentes et responsables. Il est possible d’ailleurs que, lorsque l’heure des comptes viendra, Madame Buzyn soit chargée comme une mule par les zélateurs d’alors du Président de toute l’impréparation de la lutte contre la pandémie en France: n’avait-elle pas été sourde aux problèmes de l’hôpital public pendant une longue année avant le drame? Il reste qu’en ces heures où j’écris, les plus nuls des ministres n’ont pas encore été viré séance tenante. La liste s’allonge d’heure en heure, de déclaration déplorable en déclaration déplorable, de mensonge piteux en mensonge piteux. Il est vrai que pour les remplacer, encore faudrait-il qu’Emmanuel Macron puisse puiser en dehors du vivier de LREM, et qu’il rentre donc dans un processus de limitation de fait de son pouvoir, en acceptant une vraie union nationale, et en accueillant des professionnels de valeur parmi ces propres ministres, ce qui pourrait lui faire quelque ombre en tant que personne. Il ne semble pas en prendre le chemin. Nous risquons désormais de payer très cher en pertes humaines et en désarroi social et économique notre système présidentiel où rien ne peut bien se passer en cas de crise majeure si le Président de la République s’avère lui-même incompétent et qu’il n’en tire pas lui-même les conséquences en démissionnant. Il est vrai que Gérard Larcher comme Président par intérim ne fera envie à personne, même pas sans doute au plus enragé militant de droite.  Les constituants de la Vème République n’avaient sans doute pas imaginé une telle hypothèse, où le peuple se serait autant trompé dans le choix de son chef. Une bonne crise ministérielle à la manière de la IIIe ou de la IVe République serait au final bien plus rassurante qu’un acteur perdu dans son rôle, et craignant sans doute de finir devant quelque tribunal populaire en cas de désastre.

  • Deuxièmement, il y a sans aucun doute des facteurs plus structurels liées à des élites trop stupidement généralistes.

Tout d’abord, la montée en puissance d’une manière de concevoir l’action publique à travers le néo-libéralisme, mais dans sa version « pour les nuls ». Cela n’est pas un scoop. J’ajouterai cependant ici que l’un des problèmes des recettes néo-libérales, c’est que leur simplicité même offre à n’importe quel étudiant très moyennement doué une série de réponses toutes faites à toutes les questions qu’il pourrait se poser sur l’organisation de la société. J’ai moi-même été séduit au début des années 1980 par cette pensée-réflexe, j’en vois les effets sur un ancien condisciple, Christophe Barbier, qui en est imbu à un point presque surnaturel. J’en parle donc en quelque sorte comme d’une tentation que j’ai su éviter, non sans mal d’ailleurs, y étant pour ainsi dire porté par ma position de classe. De fait, il y a un paradoxe au sein du néo-libéralisme : l’un de ses grands promoteurs, Hayek, a développé une pensée de l’intelligence collective, de la répartition de tout le savoir disponible dans la société, dans chaque individu, dans chaque institution, d’où le refus logique de toute planification prétendûment omnisciente, et donc vouée à l’échec, et la promotion du caractère « naturel » des ajustements de marché. Or ses zélateurs n’ont retenu qu’une vision « universelle » des recettes néo-libérales, le célèbre « Consensus de Washington », ou le « New Public Management », qui nie justement toute la spécificité concrète, historique, institutionnelle, pratique, de toute situation, y compris bien sûr celle de tout marché réellement existant. En dehors de son aspect d’alignement sur des intérêts de classe, ce discours prêt à l’emploi, « one size fits all », correspond bien de fait aux nécessités de carrière de personnes qui ne sont spécialistes de rien, qui n’ont acquis aucune profession au sens traditionnel du terme (coiffeur, avocat, carrossier, cuisinier, etc.) – profession acquise avec peine avec tous ces petits détails pratiques qui changent tout à la qualité finale d’un travail entre le bon, le médiocre ou le mauvais.

Le néo-libéralisme pour les nuls va comme un gant à ceux qui se prétendent spécialistes du général, mais qui ne sont pas capables en réalité de faire les  grands efforts pour le maîtriser vraiment, ou du moins de comprendre qu’on ne le maîtrisera jamais vraiment. On admire Ricoeur, mais on est devenu soi-même le grand maître ès banalités en se croyant le plus malin des hommes. On en arrive à la farce, certes à très haute valeur éducative, qu’auront représentée devant nous les deux anciens conseillers d’Emmanuel Macron quand ils entendirent écrire à quatre mains un livre pour expliquer le « progressisme » de LREM. Leur patron est bien sûr lui aussi la quintessence de ce type humain encouragé par le néo-libéralisme « pour les nuls », mais il y ajoute un indéniable don d’acteur. Son laïus de cette semaine sur le rôle nécessaire de l’État m’a presque tiré des larmes. On aurait cru Sarkozy à Toulon en 2008. Un vrai chemin de Damas. A en croire les sondages disponibles, le bon peuple n’y a vu que du feu.

Plus sérieusement, il aura ainsi été  notable que les propos tenus pendant les débats sur la réforme des retraites par certains députés « macronistes » témoignent de leur refus profond, radical, de l’idée même de profession. Cette idée, qui remonte au moins au Moyen-Age, semblait les exaspérer au plus haut point : le refus de discuter du maintien du régime spécifique des avocats aura ainsi été une magnifique leçon de choses, puisqu’il s’agissait là plus de principes que de considérations financières. Cela correspond bien au discours d’origine économique sur l’adaptation sans fin des personnes (« vous ferez au moins trois métiers dans votre vie ») qui justifie ce régime universel de retraite par points, mais cela a fini par une prédiction qu’à l’avenir tout serait automatisé dans la justice française avec l’usage massif d’Intelligence Artificielle (IA) et qu’il n’y aurait donc presque plus d’avocats. Il faudrait aussi relire ainsi à la lumière de la haine que déclenche chez l’être sans vocation, à part faire de l’argent, la vocation d’autrui tout le conflit avec le monde enseignant, avec celui de la recherche ou avec de la santé, où, à chaque fois, à côté de questions financières, ressortait le mépris abyssal de la parole des professionnels, de la base au sommet par exemple pour ce qui concerne le monde médical. Ce refus de la profession et du professionalisme comme élément fondateur de la société de la part de nos élites dirigeantes de l’heure ressemble fortement à la tendance de la part des cadres (« bonzen ») des partis communistes d’avant 1989 à se méfier des vrais professionnels de quelque domaine que ce soit (ingénierie, musique, informatique, etc.) : l’essentiel est alors de connaître la ligne du parti, les médiocres y trouvent en effet leur planche de salut. Quoi de plus simple à apprendre qu’une « ligne de parti » ?

Cette comparaison avec l’ère du communisme finissant se sent en particulier dans les fameux « éléments de langage » que nos pauvres hères de serviteurs du grand chef de guerre autoproclamé canonnent de plus en plus mollement faute d’être autorisé à penser par eux-mêmes. En seraient-il seulement capables ? J’y verrai bien une touche franchement comique si des dizaines milliers de vie n’étaient pas en jeu, car n’est-ce pas, « tout va toujours très bien », « il n’y aucun problème », « tout a été prévu par la Direction générale de la Santé », « notre stratégie de confinement est la bonne, inutile de tester massivement les populations », « le plan quinquennal de productions de masques et de respirateurs a encore une fois été dépassé », « le Parti a tout prévu », « il faut avoir une confiance absolue dans le Parti, car la victoire est proche », « des hooligans islamo-trotkystes veulent faire trop de jogging, ils sabotent l’édification du socialisme » – désolé je m’égare… Enfin, pas tant que cela. Après tout, s’il y a un désastre, cela sera de notre faute à nous, les « Gaulois réfractaires ».

  • Ensuite, je ferai l’hypothèse que nous souffrons aussi d’élites trop généralistes, et surtout n’étant pas soumises tout au long de leur carrière à l’épreuve des conséquences de leurs actes.

J’ai vu qu’un collectif de médecins s’est monté pour demander à la justice d’enquêter sur les manquements graves des autorités dans la gestion de cette crise au nom de la mise en danger d’autrui. Certains opposants politiques évoquent des procédures spéciales de jugement contre les Ministres, voire contre le Président. En admettant même que ces procédures aillent à leur terme, ce dont je doute fort tant les difficultés juridiques s’accumuleraient dans de telles démarches, elles ne peuvent avoir aucun effet sur notre situation présente. En effet, celle-ci résulte du sort fait aux élites fautives dans notre pays depuis des décennies. Or il faut bien constater qu’à regarder les cinquante dernières années en France, être responsable personnellement de quelque grand désastre public (que ce soit par sa gestion de l’État, d’une collectivité locale, ou d’une grande entreprise) ne vous expose pas au final à grand chose.

La civilisation des mœurs et le forclusion de la violence sont passés par là. Nous ne sommes plus à l’époque où la marine britannique pendait ses amiraux défaits lors d’une bataille – coutume certes cruelle, mais à forte valeur éducative. Nous ne sommes pas à celle d’un Staline faisant exécuter en 1941 par le NKVD ses chefs militaires ayant reculé d’un pouce de terrain – coutume là encore bien cruelle, mais quelque peu motivante pour les rescapés. Même si un citoyen ordinaire, par exemple un chef de petite entreprise, peut encore être ruiné, voire réduit à la mendicité par ses erreurs de gestion, ce n’est pas du tout le cas pour toute la classe dirigeante des grandes entreprises et de l’État. En cas d’échec pourtant patent aux yeux de tous, tout dirigeant de telle grande structure pourra toujours nier sa responsabilité en la rejetant sur la complexité de la situation, voire même se complaire comme une Agnés Buzyn dans le larmoyant en se présentant en victime d’une situation qui la dépasse.

Plus généralement, je fais l’hypothèse que la disparition de tout sentiment de honte chez nos élites et l’omniprésence de cette formule « J’assume! » qui frappe tant dans la situation contemporaine tiennent au fait que nos élites incompétentes et irresponsables savent très bien au fond d’elles-mêmes qu’aucun d’entre nous n’aura ni le courage ni les moyens ni la méchanceté d’aller leur mettre deux ou trois balles dans la tête pour prix de leurs manquements. L’assassinat politique est en effet une tradition quelque peu désuète et cruelle, j’en conviens, et cela n’améliore guère le karma de qui que ce soit de seulement l’évoquer, mais sa possibilité même avait la vertu d’obliger chacun à bien soupeser les conséquences de ses actes. L’entartage, version toute symbolique et policée de cette réaction individuelle extrême face à un tort qu’un politique fait subir à une population, n’est lui-même  plus très pratiqué, et d’ailleurs BHL qui le fut à quelques reprises est toujours là. Bref, que risque-t-on aujourd’hui à être une crapule? Une interview à l’eau de rose. Et ensuite sans doute un livre chez quelque éditeur complaisant. Grande incitation à l’irresponsabilité tout de même… Pour illustrer ce fait, rappelons que nous sommes quand même un pays qui échoue à construire une nouvelle centrale nucléaire, l’EPR de Flamanville (ce qui est peut-être heureux par ailleurs d’un point de vue antinucléaire) sans qu’il n’y ait eu aucun grand procès pour chercher les responsables de ce fiasco (à x milliards d’euros), même s’il y a eu des rapports faits, et qui, visiblement, va se trouver en grande difficulté pour trouver des masques et des respirateurs comme ces Italiens que nos élites méprisent tant.

  • De plus, ce travers de l’irresponsabilité satisfaite d’elle-même est renforcé par la jeunesse des dirigeants – et plus encore de leurs conseillers qui œuvrent dans l’ombre.

Pour diriger valablement une collectivité quelconque, il faut avoir fait des expériences préalables, les avoir ratées éventuellement. Tous les grands dirigeants de la France du 20e siècle ne sont pas venus pas de nulle part. Ils ont une longue biographie avant d’accéder au pouvoir suprême. Il est certain que les deux guerres mondiales et la guerre d’Algérie ont eu un effet de sélection de personnalités ayant quelque sens de leurs responsabilités et ayant acquis des compétences par les épreuves traversées. Cette considération est d’ailleurs plus large que le cas français : quelques autres jeunes dirigeants (autour de 40 ans) actifs en Europe dans les dernières années se sont révélés des désastres pour leur pays par la légèreté de leurs décisions : David Cameron et Matteo  Renzi en particulier. Certes, ils peuvent encore apprendre, comme semble le faire Matteo Renzi qui s’accroche à son rêve de revenir à la tête de l’exécutif italien, mais force est de constater qu’il nous faudra un peu attendre pour les voir jouer les Churchill sur leurs vieux jours. Probablement, l’absence de personnes ayant l’expérience personnelle et directe de crises majeures vécues auparavant dans les premiers cercles du pouvoir joue très négativement. C’est là un problème plus général: comment peut-on se préparer à l’inédit ? au « Cygne noir » ? Je ne devrai pas dire cela comme pédagogue, mais, probablement, il n’y a guère d’autre solution que de juger les gens à l’ouvrage. Personne ne peut savoir d’avance si tel ou tel sera un grand chef, ou un dirigeant médiocre.

Voilà, tout cela, ce ne sont que des hypothèses, écrites à la va-vite pour maîtriser la peur que je ne peux m’empêcher de ressentir. Mais je sens que les survivants seront fort préoccupés par cette faillite de nos dirigeants. Cela interroge bien sûr le modèle de formation dans lequel j’ai travaillé depuis plus de 20 ans. Nous devrons sans doute nous aussi balayer devant notre porte.

Voilà, c’est dit, maintenant que chacun prenne soin de soi et des ses proches.

Un post de blog initialement publié ici

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.